DÉCRYPTAGE – Pakistan, Chine et tentation du modèle turc

DÉCRYPTAGE – Pakistan, Chine et tentation du modèle turc

lediplomate.media — imprimé le 12/05/2026
Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Une dépendance de plus en plus profonde envers Pékin

Le cas des sous-marins chinois Hangor n’est pas un simple contrat naval. C’est le signe d’une transformation plus vaste : le Pakistan entre dans une phase où sa modernisation militaire dépend structurellement de la Chine. La marine pakistanaise doit recevoir huit sous-marins conventionnels avancés, quatre construits en Chine et quatre au Pakistan dans le cadre d’un accord de transfert de technologie. Le premier a été mis en service à Sanya, en Chine, le 30 avril 2026, en présence du président pakistanais Asif Ali Zardari et du chef de la marine, l’amiral Naveed Ashraf.

La donnée essentielle est la suivante : selon le SIPRI, entre 2021 et 2025, la Chine a fourni environ 80 % des importations militaires pakistanaises, contre 73 % durant la période 2016-2020. Dans le même temps, les importations militaires du Pakistan ont augmenté de 66 %. Cela signifie que le Pakistan n’a pas encore réellement diversifié ses fournisseurs à la manière de la Turquie. Il a élargi certains canaux, développé des relations avec Ankara, avec plusieurs pays du Golfe et avec des marchés potentiels d’exportation, mais le cœur de son architecture militaire reste chinois.

La différence avec la Turquie

La comparaison avec la Turquie est intéressante, mais elle doit être maniée avec prudence. Ankara a suivi une trajectoire différente. Elle a utilisé les fournitures étrangères, les tensions avec les États-Unis, les sanctions directes ou indirectes, ainsi que les besoins opérationnels en Syrie, en Libye, dans le Caucase et en Méditerranée orientale pour construire une industrie militaire de plus en plus autonome.

La Turquie importe encore des composants et certaines technologies occidentales, mais elle a réduit le poids de ses importations et augmenté sa capacité d’exportation. Elle construit désormais des systèmes de plus en plus intégrés : drones, missiles, corvettes, véhicules blindés, défense antiaérienne, capteurs, électronique militaire, capacités spatiales. Son objectif n’est pas seulement d’acheter des armes, mais de bâtir un écosystème national de défense.

Le Pakistan se trouve dans une phase différente. Il ne dispose pas encore d’un système industriel comparable à celui de la Turquie. Il possède quelques plateformes intéressantes, surtout dans l’aéronautique légère, les drones, les véhicules blindés et l’entraînement militaire, mais sa base technologique demeure fortement appuyée sur la Chine.

Diversification ou dépendance organisée ?

Le Pakistan tente certainement de passer du statut de simple acheteur à celui de producteur partiel. Le programme JF-17, développé avec la Chine, est le cas le plus important. Ce n’est pas seulement un avion de combat : c’est un instrument de politique étrangère, de diplomatie militaire et d’exportation potentielle vers des pays qui ne peuvent pas se permettre des systèmes occidentaux coûteux ou qui ne veulent pas dépendre de Washington ou de Paris.

C’est ici qu’apparaît la tentative pakistanaise d’imiter au moins partiellement la Turquie : utiliser l’expérience opérationnelle, le prix compétitif et le soutien politique pour entrer sur les marchés du Sud global et du monde musulman. Mais le problème est que la filière pakistanaise, contrairement à celle de la Turquie, reste beaucoup plus dépendante d’un grand partenaire extérieur : la Chine.

Autrement dit, Islamabad ne construit pas encore une pleine souveraineté industrielle. Elle construit une dépendance productive avancée : elle importe la technologie chinoise, l’intègre, l’assemble en partie, l’adapte à ses besoins et tente ensuite de l’exporter. C’est un progrès par rapport à la dépendance pure, mais ce n’est pas encore l’autonomie.

La Chine comme fournisseur, garant et multiplicateur stratégique

Pour Pékin, le Pakistan est bien plus qu’un client. C’est un allié stratégique face à l’Inde, une porte vers la mer d’Arabie, un élément de pression dans l’océan Indien et un laboratoire pour l’exportation d’armes chinoises dans des contextes opérationnels réels.

La livraison des sous-marins Hangor renforce cette logique. La Chine ne vend pas seulement des plateformes. Elle transfère des capacités, influence la doctrine, lie la maintenance, la formation, les mises à niveau, les munitions et l’interopérabilité. Un sous-marin n’est jamais un achat isolé : c’est un écosystème technique et opérationnel qui lie pendant des décennies le pays acheteur au pays fournisseur.

Le même raisonnement vaut pour le J-10C, le JF-17, les missiles, les systèmes radar et la défense antiaérienne. Plus l’appareil militaire pakistanais se modernise, plus il se sinise. C’est le point stratégique central. La modernisation pakistanaise n’est pas neutre : elle se déroule dans l’orbite chinoise.

Le front maritime contre l’Inde

La dimension navale est décisive. L’océan Indien est désormais l’un des principaux théâtres de la compétition mondiale. Par cette zone passent l’énergie, les marchandises, les routes vers le Golfe, l’Afrique orientale, la mer Rouge et l’Asie du Sud-Est. Pour le Pakistan, renforcer la marine signifie protéger ses lignes maritimes, équilibrer l’Inde et rendre plus coûteuse toute pression navale de New Delhi.

Les sous-marins Hangor, avec propulsion indépendante de l’air, capteurs avancés, torpilles et missiles de croisière antinavires, augmentent la capacité pakistanaise à opérer plus longtemps et plus discrètement sous la surface. Ils ne donnent pas au Pakistan la supériorité sur l’Inde, mais ils compliquent les calculs indiens.

Pour la Chine, en revanche, la marine pakistanaise constitue un levier indirect. Islamabad peut exercer une pression sur l’Inde en mer d’Arabie pendant que Pékin concentre ses ressources sur la mer de Chine méridionale, Taïwan et l’Indo-Pacifique. C’est une forme de division stratégique du travail : le Pakistan n’est pas l’égal de la Chine, mais il peut devenir un multiplicateur de pression contre l’Inde.

La Turquie comme partenaire secondaire mais utile

Ankara reste néanmoins importante. Le Pakistan entretient avec la Turquie des relations de défense croissantes, incluant des coopérations navales, aéronautiques et missilières. La Turquie voit le Pakistan comme un marché, un partenaire politique et un pont vers l’Asie musulmane. Le Pakistan voit la Turquie comme un fournisseur alternatif, un allié diplomatique et un modèle industriel.

Mais la Turquie ne remplace pas la Chine. Elle peut compléter certaines capacités, offrir des technologies spécifiques, une coopération navale, des drones, des systèmes électroniques, des munitions et de la formation. Elle n’a toutefois pas, dans le cas pakistanais, le même poids systémique que Pékin.

Cela signifie que la diversification pakistanaise est réelle seulement aux marges. Elle sert à ne pas dépendre d’une seule source dans chaque secteur, mais elle ne change pas l’axe principal. La Chine reste le pilier ; la Turquie est un complément ; les pays du Golfe sont souvent des financeurs, des clients potentiels ou des garants politiques.

La dimension géoéconomique

La coopération militaire sino-pakistanaise possède aussi une forte valeur géoéconomique. Les sous-marins, les avions et les systèmes de missiles ne servent pas seulement à la défense. Ils servent à protéger les infrastructures, les ports, les corridors et les routes. Le port de Gwadar et le corridor économique Chine-Pakistan s’inscrivent dans cette logique : la sécurité militaire protège la projection économique chinoise vers la mer d’Arabie.

Pour Islamabad, l’industrie militaire peut devenir une source de devises, d’influence et de prestige. Les ambitions d’exportation autour du JF-17 vont précisément dans cette direction. Le Pakistan cherche à transformer son besoin financier en instrument d’exportation militaire. S’il y parvient, il réduira la pression sur son budget, renforcera son industrie nationale et augmentera son poids diplomatique.

Mais la voie reste difficile. De nombreuses plateformes pakistanaises comportent des composants, des licences ou des technologies chinoises. Toute exportation importante doit donc tenir compte de Pékin. Là encore, l’autonomie pakistanaise reste encadrée.

Conclusion : non pas une Turquie, mais un avant-poste industriel chinois

Le Pakistan voudrait ressembler à la Turquie : moins de dépendance, davantage d’industrie nationale, plus d’exportations, plus d’autonomie politique. Mais aujourd’hui, il ne se trouve pas encore sur cette trajectoire. Ankara a bâti une base industrielle large, avec des entreprises nationales capables d’exporter des systèmes complets et d’imposer une doctrine opérationnelle propre. Islamabad, au contraire, construit ses capacités sous parapluie chinois.

La formule la plus juste est donc celle-ci : le Pakistan ne diversifie pas comme la Turquie ; il cherche à industrialiser sa dépendance envers la Chine.

C’est une étape importante, mais ce n’est pas la souveraineté. La Chine reste le fournisseur, le garant technologique, l’arrière-plan stratégique et le multiplicateur géopolitique. La Turquie offre un exemple et quelques outils. Les pays du Golfe peuvent offrir de l’argent et des marchés. Mais le centre du système demeure Pékin.

Pour l’Inde, c’est le point le plus préoccupant. Elle ne fait pas seulement face à un Pakistan qui achète davantage d’armes. Elle fait face à un Pakistan de plus en plus intégré dans la stratégie chinoise de l’océan Indien. Et lorsque l’industrie militaire devient le langage de la géopolitique, chaque sous-marin livré n’est pas seulement une plateforme : c’est un message.


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