DÉCRYPTAGE – Syrie, le laboratoire de la destruction régionale ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La guerre permanente comme architecture du Moyen-Orient
La Syrie n’est pas tombée en une semaine. Elle est tombée en près de trente années de pression stratégique, en treize années de guerre, dans une longue séquence de sanctions, d’infiltrations, d’opérations clandestines, de bombardements, d’usure économique et d’isolement diplomatique. La plus grave erreur serait de lire l’effondrement syrien comme le simple épilogue d’une crise intérieure ou comme la seule conséquence de l’autoritarisme de Bachar al Assad. La vérité, bien plus dérangeante, est que Damas était depuis longtemps une cible inscrite dans un projet plus vaste : la démolition systématique de tout ordre régional hostile à la supériorité stratégique israélienne.
La destruction de la Syrie n’a pas été un accident de l’histoire, mais le produit d’une campagne israélo-américaine engagée bien avant 2011 et ensuite accélérée par les instruments typiques de la guerre contemporaine : opérations clandestines, milices irrégulières, djihadisme instrumentalisé, sanctions économiques, contrôle des ressources énergétiques et bombardements sélectifs. Dans ce cadre, la Syrie n’a pas seulement été une victime. Elle a été un laboratoire.
Du projet Netanyahu à la guerre par procuration
Le point de départ politique se situe en 1996, avec le retour de Benjamin Netanyahu à la tête d’Israël et avec la formulation de la stratégie dite de la « rupture nette », élaborée par des milieux néoconservateurs américains et israéliens. Le noyau de cette doctrine était simple : refuser le principe de « la terre contre la paix », consolider le contrôle israélien sur les territoires occupés et renverser ou neutraliser les gouvernements voisins hostiles à Israël. Dans ce schéma, la Syrie était une cible naturelle, car elle constituait le pont territorial entre l’Iran, le Liban et la résistance anti-israélienne.
La logique était et est restée la même : ne pas frapper seulement les mouvements armés, mais détruire les États qui les soutiennent ou qui leur garantissent une profondeur stratégique. Netanyahu l’avait expliqué ouvertement dès les années 1990 : le terrorisme international n’existe pas sans le soutien des États souverains, il faut donc supprimer ce soutien. Traduit en langage géopolitique, cela signifiait pousser les États-Unis à mener des guerres qu’Israël considérait comme nécessaires à sa propre sécurité.
La Syrie comme objectif stratégique
L’élimination de la Syrie était essentielle parce que Damas représentait un nœud fondamental de l’axe régional hostile à Israël. Frapper Assad signifiait briser la continuité entre Téhéran et le Hezbollah, affaiblir la projection iranienne au Levant, réduire la marge d’action russe en Méditerranée orientale et ouvrir une brèche dans tout l’édifice géopolitique construit au fil des années par la résistance anti-israélienne.
C’est pourquoi, lorsque la crise syrienne s’ouvre en 2011, les États-Unis ne se contentent pas d’observer. Ils entrent dans la partie avec un objectif précis : transformer la révolte en levier stratégique pour un changement de régime. Barack Obama charge secrètement la CIA de soutenir le renversement du gouvernement syrien à travers l’opération Timber Sycamore. C’est à ce moment-là que le conflit cesse définitivement d’être seulement syrien et devient une guerre internationale par procuration.
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Timber Sycamore et l’usage du djihadisme
L’opération Timber Sycamore est l’un des passages les plus révélateurs de toute cette affaire. Un programme clandestin d’environ un milliard de dollars, fondé sur le financement, l’entraînement et l’armement de groupes anti-Assad, avec le soutien de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Qatar, ainsi qu’avec l’implication des services occidentaux. Ce qui rend l’affaire encore plus grave, c’est la nature de nombreuses forces utilisées : groupes islamistes radicaux, formations extrémistes, milices djihadistes employées comme instrument tactique contre Damas.
C’est ici qu’apparaît le paradoxe tragique de la politique américaine au Moyen-Orient : en cherchant à abattre des gouvernements jugés hostiles, Washington a plusieurs fois armé et favorisé des forces qui ont ensuite transformé les théâtres de guerre en espaces incontrôlables. Cela s’est produit en Afghanistan, cela a réapparu en Syrie. La ligne d’approvisionnement en armes depuis la Libye post-Kadhafi vers les combattants syriens, décrite notamment par Seymour Hersh, montre clairement que la déstabilisation n’était pas un effet collatéral, mais une méthode opératoire.
D’une Syrie fonctionnelle à une Syrie dévastée
La Syrie d’avant-guerre ce n’était ni un paradis politique ni un État démocratique, mais c’était un pays fonctionnel, à revenu intermédiaire, avec une croissance économique, des réserves de change solides et une dette publique contenue. Le Fonds monétaire international lui-même reconnaissait encore en 2009 la bonne tenue macroéconomique syrienne et les efforts de réforme engagés.
À partir de 2011, tout cela est balayé. La Syrie plonge dans la destruction : des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, des villes dévastées, des infrastructures anéanties, un appareil productif effondré, un appauvrissement de masse. À cela s’ajoutent les sanctions occidentales, le contrôle américain des champs pétrolifères syriens, le poids des occupations étrangères et l’érosion progressive de la capacité du régime à maintenir un minimum de cohésion territoriale.
L’usure économique devient une partie intégrante de la guerre. Il ne s’agit pas seulement de renverser un État sur le plan militaire, mais de le vider sur le plan financier, énergétique et social. C’est la forme contemporaine de la guerre totale : il ne suffit pas de frapper l’armée, il faut empêcher le pays de respirer.
Israël, le Hezbollah et le coup final
La rapidité de l’effondrement final syrien, ne peut être comprise sans regarder deux facteurs immédiats : d’un côté la concentration russe sur le front ukrainien, qui a réduit la capacité de Moscou à protéger Damas ; de l’autre les frappes israéliennes contre le Hezbollah, qui représentait le principal rempart militaire extérieur en soutien au gouvernement syrien.
Une fois ce pilier affaibli, la Syrie s’est retrouvée exposée. Et il est significatif que, dans les deux jours qui ont suivi la chute du gouvernement, Israël ait mené environ 480 frappes sur le territoire syrien, détruisant entre autres la flotte navale à Lattaquié. Ce n’est pas le comportement d’un État qui veut stabiliser son voisin. C’est celui d’une puissance qui veut s’assurer que ce voisin ne redevienne jamais un acteur stratégique autonome.
Parallèlement, Netanyahu a relancé son agenda expansionniste, revendiquant le contrôle de la zone tampon démilitarisée sur le plateau du Golan et affirmant que ce territoire ferait partie d’Israël pour l’éternité. Ce langage n’appartient pas à la diplomatie, mais à une politique d’annexion permanente.
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Les sept guerres et la cohérence du dessein
La référence au célèbre récit du général Wesley Clark n’est pas un détail anecdotique, mais un élément éclairant. Après le 11 septembre, on lui aurait dit au Pentagone que les États-Unis attaqueraient sept pays en cinq ans : l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et l’Iran. Les délais se sont allongés, les modalités ont changé, mais la cohérence de l’ensemble reste frappante.
Les États-Unis ont effectivement dirigé ou soutenu des guerres, invasions, bombardements ou opérations de déstabilisation contre presque tous ces pays. Le seul front resté inachevé est celui de l’Iran, qui représente depuis des décennies l’objectif final de la stratégie israélienne. Dans cette séquence, la Syrie n’est pas une déviation : elle est une étape.
La lecture militaire, géopolitique et géoéconomique
Sur le plan militaire, le cas syrien confirme que la guerre par procuration est d’abord avantageuse pour celui qui la promeut, mais dévastatrice pour le théâtre qui la subit. Elle coûte moins cher à la puissance extérieure, mais produit une anarchie stratégique, des milices incontrôlables, une radicalisation confessionnelle et la dissolution de l’État.
Sur le plan géopolitique, la destruction de la Syrie a supprimé un pivot du système levantin, renforcé la marge opérationnelle d’Israël, obligé l’Iran à défendre des positions toujours plus fragiles et ouvert un nouvel espace de compétition entre puissances régionales et mondiales. Le résultat n’a pas été la stabilité, mais un Moyen-Orient encore plus fragmenté.
Sur le plan géoéconomique, la leçon est tout aussi claire : sanctions, contrôle des ressources, destruction des infrastructures et dépendance à l’aide sont devenus des instruments de domination. Un pays détruit cesse d’être un acteur économique autonome et devient un terrain d’exploitation, d’interdiction, de reconstruction sélective et d’occupation indirecte.
Le désert appelé paix
Créer un désert et l’appeler paix. C’est une phrase antique, mais elle décrit parfaitement la Syrie contemporaine. Car derrière la rhétorique de la lutte contre le terrorisme et de la stabilisation, on a vu se déployer une politique de démolition systématique des États. Et lorsqu’on démolit un État au Moyen-Orient, le résultat n’est presque jamais une démocratie fonctionnelle. C’est un désert politique, militaire et économique.
La Syrie devient ainsi le symbole d’une vérité plus large : les guerres conçues pour remodeler le Moyen-Orient n’ont pas produit de l’ordre, mais des ruines ; elles n’ont pas renforcé la sécurité, mais élargi le chaos ; elles n’ont pas réduit les extrémismes, elles les ont souvent nourris.
Et c’est peut-être là la conclusion la plus dure. La paix dont parlent les vainqueurs n’est pas la paix. C’est simplement le nom que l’on donne à la destruction lorsqu’on veut la rendre présentable.
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