DÉFENSE – La dissuasion ne se partage pas : Le point sensible de l’indépendance française

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand une rumeur de couloir touche au cœur de l’État
Selon des indiscrétions journalistiques provenant du Figaro, Emmanuel Macron préparerait, loin des projecteurs, une forme de mise en commun de la dissuasion nucléaire avec l’Allemagne, présentée comme la fin de l’indépendance stratégique de la France. Il s’agit d’une affirmation rapportée, pas d’une preuve. Mais l’essentiel est ailleurs : il suffit d’évoquer cette idée pour faire remonter à la surface la faille la plus délicate de la construction française d’après-guerre. Car la dissuasion, dans la doctrine nationale, n’est pas un système d’armes comme les autres. Elle est la clef de voûte d’une architecture de souveraineté.
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De Gaulle et la règle d’or : Décider seul, toujours : Le noyau dur de la liberté d’action
Quand Charles de Gaulle a établi la force nucléaire, la logique était brutale et limpide : si la survie de l’État dépend de la décision ultime, cette décision ne peut être négociée, partagée, déléguée ni même conditionnée. La crédibilité de la dissuasion repose sur un paradoxe : elle doit rester floue sur les détails, mais absolument certaine sur une seule chose, qui commande. Toute formule introduisant une copropriété politique, un droit de regard structuré, ou même une consultation préalable obligatoire, fragilise le pilier le plus sensible : la chaîne de commandement. Et, avec elle, la crédibilité. Car l’adversaire ne mesure pas seulement les missiles ou les sous-marins : il mesure surtout la clarté de la décision.
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Le risque militaire : Une dissuasion moins nette, donc moins forte
Ambiguïté, délais, responsabilité : Trois fractures que l’ennemi exploite
Sur le plan stratégique et militaire, mettre en commun ne signifie pas répartir des ogives. Cela signifie introduire des variables politiques au moment où la dissuasion doit être un automatisme mental, pas une réunion. Première fracture : l’ambiguïté. Si deux capitales doivent converger, l’adversaire peut parier sur le désaccord, le report, le veto implicite. Deuxième fracture : les délais. La dissuasion fonctionne aussi parce qu’elle réduit la tentation de tester jusqu’où l’on peut aller. Si l’ennemi entrevoit une lenteur décisionnelle, l’espace de provocation contrôlée s’élargit. Troisième fracture : la responsabilité. Qui assume, politiquement et historiquement, le choix extrême ? Si la réponse est tout le monde, dans les faits elle devient personne. Et l’effet dissuasif s’affaiblit.
Le risque géopolitique : d’une puissance autonome à un fournisseur de garantie pour d’autres
L’Europe comme multiplicateur ou comme cage ?
La France a toujours défendu une position singulière : alliée, mais non dépendante ; européenne, mais non dissoute. Une dissuasion européanisée changerait la nature de sa posture : d’un instrument national à une garantie continentale, avec un coût inévitable en autonomie. En théorie, on pourrait dire : ainsi Paris dirige l’Europe. En pratique, il est plus probable que l’inverse se produise : la dissuasion devient l’objet d’une négociation permanente, donc l’otage d’équilibres internes, de crises gouvernementales, de cycles électoraux, d’opinions publiques divergentes, de cultures stratégiques différentes. La France perdrait sa liberté d’initiative précisément dans le domaine où, par définition, elle doit être maximale.
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Le risque géoéconomique : Industrie, budgets, chaînes d’approvisionnement et contrôle
Qui paie décide. Et qui décide contrôle.
Il existe aussi une dimension souvent laissée en arrière-plan : la dissuasion est un écosystème industriel, technologique et financier. Si l’on ouvre la porte à une implication structurée d’un autre pays, la question suivante devient inévitable : participation aux coûts contre accès aux choix ? Accès aux filières contre harmonisation des priorités ? Avec le temps, cela peut se traduire par des pressions sur les commandes, les standards, les implantations industrielles, les secrets technologiques, les règles d’exportation, jusqu’au sujet le plus sensible : la souveraineté technologique. Pour rester indépendante, la dissuasion doit pouvoir être maintenue, modernisée et produite sans chantage de filière. Toute cogestion déplace le centre de gravité.
Le point politique : L’indépendance n’est pas un résidu, c’est une fonction
L’illusion d’un compromis sans conséquences
On peut discuter de dialogue stratégique avec les Européens, de réassurance, de coordination, d’une doctrine commune sur l’usage de la force. Tout cela est légitime, et même nécessaire dans un continent inquiet. Mais il existe une ligne rouge : transformer la dissuasion française en bien partagé. Car la dissuasion n’admet pas de demi-mesures. Ou bien elle reste nationale, et elle demeure crédible et contrôlable ; ou bien elle devient une politique multilatérale, et elle perd sa propriété la plus importante : l’unicité du commandement. C’est ici que la leçon de de Gaulle redevient actuelle, non comme nostalgie, mais comme prudence : le jour où la décision ultime n’appartient plus seulement à Paris, l’indépendance stratégique cesse d’être un fait et devient une promesse. Et les promesses, en géopolitique, ne suffisent pas.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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