ANALYSE – Israël entre Baltique et Indo-Pacifique : La géométrie variable du nouveau désordre mondial

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’expansion silencieuse d’Israël au cœur des zones d’influence russe et chinoise
Au moment où la guerre à Gaza a ébranlé son image internationale, Israël a choisi une voie contre-intuitive : s’étendre plutôt que se replier. Tel-Aviv pénètre dans des régions qu’elle observait jusqu’ici à distance, comme les pays baltes et Taïwan, où sa présence constitue une provocation directe pour Moscou et Pékin.
Deux trajectoires seulement en apparence éloignées, mais qui convergent dans une stratégie plus vaste : consolider de nouveaux partenariats diplomatiques et militaires alors que le Moyen-Orient s’embrase et que la communauté internationale exige des comptes sur Gaza.
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Les pays baltes et la contradiction qui fragilise l’Europe
L’ouverture de l’ambassade israélienne à Tallinn a scellé un rapprochement politique et militaire inattendu. Estonie, Lettonie et Lituanie ont réaffirmé le « droit d’Israël à se défendre », malgré l’accusation de crimes de guerre déposée devant la Cour internationale de Justice. Une position qui met à nu une contradiction profonde. Depuis trente ans, les pays baltes fondent leur identité post-soviétique sur le respect du droit international, la dénonciation de l’agression russe et la défense des principes universels. Mais ces mêmes principes s’effacent lorsqu’il s’agit d’Israël.
Une incohérence qui fragilise la crédibilité de l’Europe. Car ces trois États exigent des partenaires européens un soutien inconditionnel à l’Ukraine au nom du droit international, tout en ignorant l’inculpation du premier ministre israélien. Un paradoxe politique qui, au moment où l’Union devrait afficher son unité, la rend plus vulnérable.
Le calcul stratégique : Moscou reste un acteur clé pour Israël
La logique va pourtant au-delà des déclarations officielles. Israël n’a aucun intérêt à s’aligner avec les pays baltes contre la Russie. Sa priorité absolue est d’empêcher l’Iran de reconstituer ses défenses après le conflit de juin. Et Moscou est capable de fournir à Téhéran des systèmes militaires avancés, notamment des dispositifs de défense aérienne. C’est pourquoi, comme ne cesse de le rappeler le géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient et directeur de la rédaction du Diplomate média, Roland Lombardi, Tel-Aviv entretient depuis longtemps une relation pragmatique avec le Kremlin : non par affinité politique, mais par nécessité stratégique.
Le soutien des pays baltes repose donc sur un terrain instable : qu’elles le veuillent ou non, les priorités israéliennes resteront plus liées à Moscou qu’aux attentes de Tallinn, Riga ou Vilnius. Ces capitales offrent un appui symbolique ; Israël défend des intérêts vitaux.
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Taïwan et la doctrine de la force : Israël comme modèle de survie
À l’autre extrémité de l’Eurasie, Taïwan voit en Israël un modèle. Le président Lai Ching-te a décrit son île comme le nouveau « David » face au « Goliath » chinois, adoptant Israël comme référence pour la technologie, la défense et la dissuasion. Le projet T-Dome, version taïwanaise du système antimissile israélien, s’inscrit dans une coopération plus large impliquant les États-Unis, l’industrie de défense et les services de renseignement.
Taïwan a d’ailleurs annoncé un budget militaire sans précédent, signe que la dissuasion n’est plus théorique, mais existentielle. Et le premier paquet d’armements approuvé par Washington après le retour de Trump illustre la volonté américaine et israélienne de renforcer le front indo-pacifique, même au risque de heurter Pékin.
Le face-à-face avec la Chine et la réaction de Washington
Cet activisme israélien intervient alors que la tension monte en Asie orientale. Les déclarations du nouveau chef du gouvernement japonais sur une éventuelle intervention militaire en cas d’invasion chinoise ont contraint Trump à renouer un dialogue direct avec Xi Jinping. Une conversation apaisante, preuve que Washington cherche à réduire les frictions. Mais pendant que les États-Unis tentent de stabiliser le jeu, Israël déplace l’équilibre : il se comporte en puissance globale, propose sa sécurité à Taïwan et impose une présence qui ne peut que contrarier Pékin.
Cette divergence entre Tel-Aviv et la Maison-Blanche montre combien la politique israélienne gagne aujourd’hui en autonomie, parfois même au détriment des priorités américaines.
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La dimension économique : Le marché mondial de la sécurité
Derrière ce déploiement diplomatique et militaire se cache aussi un calcul économique. Le secteur israélien de la défense est devenu une référence mondiale : technologies antimissiles, cybersécurité, drones, systèmes de commandement et de surveillance. L’Indo-Pacifique est l’un des marchés les plus dynamiques au monde, et Taïwan pourrait devenir la plateforme régionale des technologies israéliennes. De même, dans les pays baltes, la demande en dispositifs de surveillance et de défense a explosé depuis la guerre en Ukraine, ouvrant un espace idéal pour l’industrie militaire de Tel-Aviv.
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Israël en puissance globale, mais à quel prix ?
Israël avance aujourd’hui avec l’ambition d’être un acteur décisif du nouvel ordre mondial. Il entre dans des zones sensibles pour la Russie et la Chine, devient modèle militaire pour Taïwan et partenaire privilégié des pays baltes. Mais cette expansion comporte des risques. Elle défie deux puissances qui considèrent ces régions comme essentielles à leur sécurité. Et elle s’inscrit dans un contexte où les États-Unis cherchent la détente, non l’escalade.
Israël se comporte comme une puissance globale. Mais plus il s’éloigne du Moyen-Orient, plus le système international glisse vers une zone où la politique devient pari, et le pari peut devenir accident. Dans un monde déjà instable, un seul mouvement suffit à bouleverser l’équilibre.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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