
Le loup est déjà dans la bergerie
À l’approche des commémorations du 13-Novembre, la France se souvient, mais elle tremble aussi. Dix ans après les attentats, la DGSI et les services de renseignement évoquent une menace djihadiste “persistante et protéiforme”. Selon le chercheur Alexandre Rodde, invité sur Europe 1, cette menace est devenue une « réalité permanente », marquée par des cellules isolées, radicalisées en ligne, prêtes à frapper « n’importe où sur le territoire ». Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a d’ailleurs ordonné un renforcement de la vigilance autour des salles de spectacle et des rassemblements festifs. Si la France n’est plus à l’époque des attaques massives de 2015-2016, le risque de violence de basse intensitédemeure, alimenté par les réseaux djihadistes internationaux et les alliances idéologiques qui dépassent les frontières.
Dans ce contexte d’alerte sécuritaire, les exilés afghans deviennent à leur tour des cibles. L’attentat contre Hasina Kohistani, militante réfugiée en Allemagne, a marqué un tournant dramatique dans la prise de conscience européenne. Quelques mois plus tôt, en janvier 2025, le journaliste Natiq Malikzada était agressé à Londres pour avoir dénoncé les réseaux d’influence talibans en Europe. En France, la championne de taekwondo Marzieh Hamidi vit sous protection policière après des menaces de mort. Trois visages, trois destins liés par un même fil : la persécution transnationale orchestrée par un régime qui ne tolère ni la liberté ni la mémoire.
L’agression de Hasina Kohistani, survenue peu après la remise du consulat de Bonn à des représentants talibans, symbolise la faillite morale d’une diplomatie européenne qui prétend défendre les droits humains tout en traitant avec leurs bourreaux. Comme l’a rappelé le Rapporteur spécial de l’ONU Richard Bennett dans son rapport d’octobre 2025, la « normalisation de facto » du régime taliban viole le droit international et met directement en danger les réfugiés afghans.
C’est dans ce climat d’ambiguïtés politiques et de menaces transfrontalières que s’inscrit l’entretien accordé à La Lettre d’Afghanistan en collaboration avec Le Diplomate par Nigara Mirdad, diplomate afghane en poste à Varsovie. Elle y détaille le rôle crucial des ambassades restées fidèles à la République, les conséquences de la fermeture du consulat de Bonn, et les risques liés à la compromission européenne.
Car après Hasina Kohistani, Natiq Malikzada et Marzieh Hamidi, nul ne peut plus ignorer que le loup est déjà dans la bergerie.
Propos recueillis par Elizabeth Cazaux, fondatrice de La Lettre d’Afghanistan
Elizabeth Cazaux : Quels sont les principaux pouvoirs et responsabilités des ambassades afghanes qui représentent encore l’ancienne République islamique ?
Nigara Mirdad : Les ambassades afghanes qui fonctionnent toujours sous la légitimité de l’ancienne République islamique d’Afghanistan (avant l’automne 2021) sont, en vertu du droit international et de la pratique diplomatique, considérées comme des représentantes d’un ancien gouvernement qui restent reconnues par leurs pays d’accueil. En effet, l’administration actuelle des talibans n’a pas été officiellement reconnue comme le gouvernement légitime de l’Afghanistan.
Les principales responsabilités sont les suivantes :
• Services consulaires : Délivrance de certificats de naissance, de procurations, d’authentification de documents et, si possible, de renouvellement de passeport, de délivrance de visas et de vérification d’identité.
• Représentation politique : Agir au nom du peuple afghan dans les relations avec le gouvernement hôte, les organisations internationales et la société civile.
• Protection des biens : Protéger les propriétés de l’État afghan et les biens dans le pays hôte jusqu’à ce que le statut politique de l’Afghanistan soit Mission culturelle et informationnelle : promouvoir l’identité nationale, les valeurs constitutionnelles de l’ancienne république et maintenir les liens entre les communautés de la diaspora afghane et les institutions officielles.
Quelle est la situation actuelle de l’ambassade d’Afghanistan à Varsovie ?
La situation à l’ambassade d’Afghanistan à Varsovie est particulièrement complexe. L’ancien ambassadeur afghan (Tahir Qadiry) a quitté l’ambassade après son effondrement (décembre 2021) et après avoir commencé à travailler comme journaliste à Afghanistan International TV. L’ambassade d’Afghanistan en Pologne avait maintenu son indépendance, continuant à représenter l’ancienne république et rejetant les instructions des talibans.
Alors que cette position indépendante a gagné le soutien moral et politique des Afghans et de certains ministères et institutions polonaises des Affaires étrangères, entre-temps, nous avons commencé à avoir un grave problème financier. Les revenus des services consulaires ont été limités, et la pression des talibans a conduit à la non-reconnaissance de documents tels que les renouvellements de passeport ou les visas délivrés par l’ambassade d’Afghanistan à Varsovie.
Par le passé, les dépenses essentielles étaient couvertes avec l’aide de l’ambassade d’Afghanistan au Canada, et les diplomates continuaient leur travail sans recevoir de salaire. Malgré ces défis, nous restons opérationnels et indépendants, en maintenant le contact avec la communauté afghane et en continuant à fournir des services de base.
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Pourquoi le consulat de Bonn était-il particulièrement important ?
Le consulat d’Afghanistan à Bonn revêtait une importance stratégique et opérationnelle pour le réseau diplomatique afghan en Europe pour les raisons suivantes :
• Il servait de centre technique régional avec des serveurs contenant des données provenant de plusieurs ambassades afghanes en Europe, au Canada et en Australie.
• Il agissait comme un centre financier et opérationnel, coordonnant les processus techniques et administratifs liés aux services de passeports.
• Il assurait la protection des dissidents et des militants qui comptaient sur ces missions pour Leurs identités et leurs données sont en sécurité.
Y a-t-il eu des avertissements avant la fermeture du consulat de Bonn ?
Oui. Des diplomates et des experts afghans ont mis en garde à plusieurs reprises contre les risques d’accès des talibans aux données consulaires, mais les autorités allemandes n’ont pas pris ces avertissements au sérieux. En conséquence, toute l’équipe consulaire de Bonn a démissionné collectivement, a fermé la mission et a remis les clés au ministère allemand des Affaires étrangères, qui a ensuite transféré le contrôle à des diplomates nommés par les talibans. Très probablement, le gouvernement allemand a profité de cette dissuasion pour expulser les Afghans sans papiers vers l’Afghanistan. Nous pensons que la présence représentative des talibans pourrait être plus risquée pour les civils afghans et allemands.
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L’Allemagne ou l’UE ont-elles informé d’autres missions afghanes de ce transfert ?
Aucune notification officielle n’a été donnée. Le ministère allemand des Affaires étrangères aurait forcé nos collègues soit à coopérer avec les représentants talibans, soit à quitter le consulat. Lorsqu’ils ont refusé, l’Allemagne a facilité l’arrivée de deux diplomates talibans via le Qatar et leur a donné accès au bâtiment immédiatement après que l’ancien personnel ait remis les clés.
L’Allemagne a-t-elle consulté d’autres ambassades afghanes en Europe avant de transférer le consulat de Bonn ?
Non. Il n’y a pas eu de consultation avec les autres ambassades afghanes en Europe avant cette décision.
Quels sont les risques si les talibans accèdent aux serveurs de Bonn ?
L’accès des talibans aux serveurs consulaires et aux bases de données pourrait avoir des conséquences graves et à long terme :
• Identification et ciblage des dissidents et de leurs familles en Afghanistan.
•Chantage et intimidation à l’aide de données personnelles.
• Menaces à l’encontre des réfugiés et des demandeurs d’asile en Europe en raison de l’utilisation abusive des données.
• Risques criminels et financiers, y compris le blanchiment d’argent ou les opérations secrètes sous l’immunité diplomatique.
Les communautés afghanes à l’étranger sont-elles confrontées à de nouvelles formes d’intimidation ou de chantage ?
Oui. Des rapports indiquent que l’accès des talibans aux données consulaires permet le « suivi familial », ce qui leur permet d’intimider ou d’extorquer des membres de la diaspora afghane en menaçant leurs proches restés en Afghanistan. Cette situation fait peser de graves risques sur les journalistes, les défenseurs des droits humains et les anciens responsables et nécessite une attention urgente de la part des gouvernements hôtes.
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Cet incident suggère-t-il une « normalisation silencieuse » européenne plus large avec les talibans ?
La situation peut être analysée à deux niveaux :
• Officiellement, la plupart des États européens ne reconnaissent toujours pas les talibans et continuent de publier des déclarations soutenant les droits de l’homme et les droits des femmes.
• Dans la pratique, certaines décisions administratives ou opérationnelles, en particulier celles liées à la gestion des migrations ou à la coordination consulaire, peuvent conduire à une normalisation fonctionnelle, comme l’acceptation de diplomates nommés par les talibans.
Cet écart entre la reconnaissance officielle et l’engagement pratique soulève des inquiétudes quant à la normalisation silencieuse.
Quel est le message diplomatique que vous proposez d’adresser aux partenaires européens ?
Nous appelons nos partenaires européens et la communauté internationale à donner la priorité à deux principes fondamentaux :
1. Protection de la vie des Afghans et des droits de l’homme, tant à l’intérieur de l’Afghanistan qu’auprès des réfugiés à l’étranger.
2. Respecter les normes et conventions diplomatiques internationales.
Demandes spécifiques :
• Tout transfert ou changement de missions diplomatiques doit être transparent et inclure une consultation avec les ambassades afghanes indépendantes.
• L’accès aux données consulaires et aux serveurs doit être immédiatement protégé par des sauvegardes sécurisées ou un cryptage.
• La coopération avec les entités contrôlées par les talibans ne doit pas porter atteinte aux droits de l’homme et doit rester transparente et surveillée.
• La communauté internationale doit soutenir un processus politique menant à un gouvernement afghan légitime et inclusif.
Le pragmatisme diplomatique n’est légitime que s’il défend des valeurs, protège les personnes vulnérables et garantit la transparence.
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Elizabeth Cazaux est la fondatrice et rédactrice de La Lettre d’Afghanistan, plateforme d’analyses, d’archives et de veille consacrée à l’Afghanistan. Active dans des réseaux de soutien aux Afghanes depuis la fin des années 1990, elle anime ce site éditorial et une newsletter qui agrègent enquêtes, rapports et tribunes thématiques (droits humains, économie, sécurité).

