ANALYSE – Guerre au Soudan : Carrefour des tensions géopolitiques régionales mais pas que…

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scene de guerre en afrique
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie).

Le conflit au Soudan, désormais proche de son deuxième anniversaire, n’est pas seulement l’une des tragédies humanitaires les plus graves de ces dernières années, mais aussi un carrefour de tensions géopolitiques, de rivalités historiques et de jeux de pouvoir impliquant presque tous les pays voisins et plusieurs acteurs internationaux.

La lutte de pouvoir entre deux hommes forts, l’incapacité à construire un État inclusif et le rôle prédominant de l’armée dans la politique soudanaise sont des éléments internes d’un mosaïque beaucoup plus vaste, où des alliances opportunistes et des intérêts stratégiques s’entrecroisent et évoluent rapidement.

L’un des principaux points de tension dans cette crise réside dans le conflit diplomatique entre l’Égypte et l’Éthiopie autour du Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne (GERD). Le Caire a toujours considéré le Soudan comme un allié naturel dans sa lutte pour limiter l’exploitation du barrage, sachant que la gestion des eaux du Nil est une question de survie nationale. C’est pourquoi le changement de régime à Khartoum en 2019 a conduit le président al-Sissi à établir une relation privilégiée avec Abdel Fattah al-Burhan, chef du Conseil souverain soudanais. Lorsque la guerre a éclaté, l’Égypte a soutenu l’armée soudanaise, la considérant comme le seul partenaire fiable, en continuité avec les régimes précédents. L’Éthiopie, quant à elle, a tenté de maintenir une position ambiguë, évitant un affrontement direct avec l’Égypte, tout en tissant des liens avec les Forces de Soutien Rapide (RSF) d’Hemeti, en particulier grâce à son alliance avec les Émirats Arabes Unis (EAU). L’instabilité interne de l’Éthiopie, avec la rébellion des milices Amhara et les affrontements frontaliers autour du triangle fertile d’Al-Fashaga, a encore compliqué sa position, exposant Addis-Abeba aux critiques et aux soupçons.

La question d’Al-Fashaga est un autre élément clé du conflit régional. Cette petite région agricole de seulement 250 kilomètres carrés, historiquement habitée par des agriculteurs éthiopiens mais revendiquée par le Soudan, repose sur un traité de 1902. Entre 2020 et 2021, profitant du conflit au Tigré, le Soudan a occupé la région, déclenchant une série d’affrontements avec les milices éthiopiennes. Le différend, toujours non résolu, reste une source de tensions entre les deux pays, influençant les alliances dans la guerre soudanaise.

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Au-delà des rivalités régionales, l’Égypte n’est pas le seul acteur impliqué. Bien qu’al-Burhan ait reçu un soutien militaire du Caire, ce soutien s’est affaibli au fil du temps, en raison notamment de la promesse des Émirats d’un investissement de 35 milliards de dollars sur les côtes égyptiennes. La Russie, initialement alignée sur les RSF via le groupe Wagner et le trafic d’or au Darfour, s’est progressivement repositionnée vers al-Burhan, négociant l’ouverture d’une base navale russe en mer Rouge. Cependant, la présence persistante de Wagner dans les zones contrôlées par les RSF et la possibilité de livraisons d’armes aux forces d’Hemeti montrent que Moscou n’a pas encore fait un choix définitif. La situation devient encore plus complexe avec l’implication de mercenaires ukrainiens, qui en 2024 auraient rejoint l’armée soudanaise, ajoutant une nouvelle dimension au conflit entre la Russie et l’Occident.

L’Iran a également trouvé une place dans le chaos soudanais. Après la rupture diplomatique en 2017, lorsque le Soudan s’était aligné sur l’Arabie saoudite, le rapprochement entre Khartoum et Téhéran a été facilité par le retour de figures islamistes proches des Frères musulmans au sein de l’armée soudanaise. L’Iran, qui soutient depuis longtemps des mouvements islamistes dans la région, a saisi l’opportunité de renforcer ses liens avec le régime d’al-Burhan, creusant davantage le fossé avec Riyad.

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L’Arabie saoudite a adopté une position plus prudente, reconnaissant al-Burhan comme dirigeant légitime tout en évitant une implication directe dans le conflit. Elle a accueilli les pourparlers de paix de Djeddah, tentant de parvenir à une résolution diplomatique, mais sans succès. Pour Riyad, le Soudan reste une ressource stratégique : ses terres fertiles en font le grenier de la région, tandis que son littoral sur la mer Rouge est crucial pour le commerce et l’acheminement de l’énergie. Cependant, l’instabilité croissante du Soudan et la montée en puissance des RSF, soutenues par les Émirats, compliquent la position de Riyad, qui peine à concilier ses intérêts économiques avec une position neutre dans le conflit.

Dans un contexte aussi instable, où les alliances évoluent rapidement et chaque acteur cherche à maximiser ses intérêts, le conflit soudanais risque de s’éterniser. Tant al-Burhan qu’Hemeti croient pouvoir obtenir une victoire militaire, comptant sur des réseaux d’alliances fluides et changeantes, ce qui empêche toute véritable pression pour une solution politique. Tant que les puissances internationales continueront à jouer sur plusieurs tableaux sans un engagement clair pour mettre fin à la guerre, le Soudan restera un champ de bataille où se confrontent des intérêts dépassant largement ses frontières.

Parallèlement, les équilibres géopolitiques en Afrique de l’Ouest évoluent à une vitesse impressionnante, avec la France de plus en plus en difficulté pour maintenir son rôle historique de puissance dominante dans la région. Le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO marque un tournant, non seulement comme conséquence des décisions stratégiques des élites au pouvoir, mais aussi d’un profond changement d’état d’esprit au sein des populations locales. La rupture avec Paris, déjà manifeste par l’expulsion des troupes françaises des trois États sahéliens, prend une dimension politique plus large, dépassant le simple réajustement des alliances militaires.

Ce n’est pas seulement une question d’indépendance formelle. Le bloc sahélien, désormais réorganisé sous la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES), affirme que la CEDEAO est devenue un outil de domination française en Afrique de l’Ouest, avec des pays comme la Côte d’Ivoire servant d’intermédiaires aux puissances occidentales. Ces accusations ne sont pas nouvelles, mais cette fois, elles se sont traduites par une rupture concrète, considérée comme nécessaire pour atteindre la souveraineté, malgré les incertitudes économiques.

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L’effet domino est déjà visible. Après le Mali, le Niger et le Burkina Faso, le Tchad a expulsé les troupes françaises, suivi du Sénégal, où la question a pris une ampleur majeure en pleine campagne électorale. La surprise est venue de Côte d’Ivoire, bastion traditionnel de l’influence occidentale dans la région, où le président Alassane Ouattara a annoncé que les forces françaises quitteraient le pays d’ici 2025. Des signes clairs que “la Françafrique” touche à sa fin, et que l’Afrique de l’Ouest est en train de redessiner son avenir avec de nouvelles alliances et de nouvelles ambitions.


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