REPORTAGE – La nouvelle Syrie vue de l’intérieur : Entre renaissance et inquiétude…

Citadelle d'Alep - Crédit photo @Vincent Sinacola
Citadelle d’Alep – Crédit photo @Vincent Sinacola

Par Vincent Sinacola

Fin février 2025, j’ai entrepris un voyage de cinq jours en Syrie, motivé tant par la fascination pour ce pays à l’histoire millénaire que par le désir de confronter la réalité du terrain aux narratifs médiatiques. Fort d’une expérience préalable comme humanitaire en Irak et au Liban, je savais combien l’immersion directe pouvait révéler une réalité différente des perceptions extérieures. 

Mon périple a débuté par un vol vers Amman, suivi d’un trajet en bus jusqu’à Damas. Seul occidental parmi des Syriens rentrant au pays, j’ai été frappé par la simplicité déconcertante des contrôles frontaliers côté syrien. Quelques hommes armés, nonchalamment installés sur des chaises, m’ont accordé l’entrée après deux ou trois questions, sans même percevoir les 125 dollars théoriques du visa. Cette porosité, si elle facilite le tourisme, soulève des interrogations légitimes sur le contrôle du territoire, particulièrement dans un contexte où, comme me l’a confié ma guide, de nombreux étrangers sont entrés en Syrie depuis la chute du régime de Bachar Al Assad, et pas toujours avec des intentions touristiques…

À Damas, comme dans le reste du pays, le sentiment dominant est celui d’un mélange paradoxal entre ouverture et chaos. La capitale respire une nouvelle liberté, mais l’absence de structure étatique cohérente est flagrante. Dans les rues, des groupes de jeunes hommes armés, vêtus de noir, patrouillent sans uniforme officiel, évoquant davantage des milices islamiques que des forces régulières. Dans les quartiers chrétiens, une certaine appréhension se fait sentir. Les habitants, tout en préparant les célébrations de Pâques, adoptent une attitude plus discrète, particulièrement le soir. Les femmes sortent moins, l’alcool se cache progressivement, signes d’une société qui se « religionise » subtilement mais sûrement (le confirme d’ailleurs la constitution signée récemment par l’actuel gouvernement).

Souk Damas
Souk Damas        
rue alep
Mosquée des Omeyyades Damas
rue alep
Souk Damas

Le périple m’a conduit ensuite à Maaloula, village chrétien extraordinaire niché dans la roche, où l’araméen résonne encore entre les pierres anciennes. Ce lieu, précédemment attaqué par Al-Nosra avec l’actuel président syrien à sa tête, puis libéré par le Hezbollah, cristallise les inquiétudes des minorités religieuses. Les communautés syriaques et grecques orthodoxes y persistent, maintenant leurs traditions millénaires, mais leur avenir reste incertain dans une Syrie en pleine recomposition. Les violences d’Al-Nosra restent profondément ancrées dans les mémoires et alimentent les craintes quant aux intentions réelles des nouvelles autorités qu’ils connaissent très bien. En effet, contrairement au pays européens, les locaux sont loin d’avoir oublié le passé des actuels dirigeants du pays.

Monastère Sainte-Thècle de Maaloula     
Monastère Sainte-Thècle de Maaloula     
Ex hôtel de Maaloula détruit par Al Nosra
Ex hôtel de Maaloula détruit par Al Nosra

À Alep, le célèbre souk renaît progressivement de ses cendres, bien que de nombreuses sections demeurent en ruines. La vie commerciale reprend, les échoppes rouvrent une à une, témoignant de la résilience des Alépins. En route vers l’ouest de la ville, dans la région d’Afrin, j’ai visité les magnifiques ruines du monastère de Saint-Siméon, fermé pendant des années et transformé en stand de tir par les rebelles, comme en témoignent les innombrables douilles et munitions, ainsi que les sacs de sable utilisés comme cible. Cette zone, la plus salafiste que j’ai traversée, était restée inaccessible pendant douze ans, comme me l’a expliqué mon chauffeur qui n’y avait plus mis les pieds durant toutes ces années.

Le trajet de Damas vers Deir Ezzor traverse un désert jonché de véhicules militaires abandonnés, vestiges silencieux du conflit. La ville elle-même, comme tant d’autres, porte encore les stigmates profonds de la guerre, mais ici encore plus, la ville est en effet encore complètement en ruine. Dans l’ensemble du pays, les destructions sont tellement présentes qu’on pourrait croire être arrivé quelques jours seulement après la guerre. Les sanctions américaines avec la loi césar entravent toute reconstruction depuis de nombreuses années. L’impossibilité d’importer des véhicules depuis 2011 explique l’absence totale de voitures neuves, symbole parmi tant d’autres de l’isolement du pays. Les habitants, faute de moyens et d’aide internationale, réhabilitent eux-mêmes leurs logements, parfois dans des immeubles à moitié détruits, créant un paysage urbain surréaliste où la vie reprend au milieu des ruines.

Ruines, Deir Ezzor
Ruines, Deir Ezzor
Véhicule militaire, zone de Palmyre
Véhicule militaire, zone de Palmyre
rue alep
Pont suspendu de Deir Ezzor

À Palmyre, l’antique cité témoigne à la fois de la barbarie de Daesh et de la résilience syrienne. Les destructions perpétrées par l’État islamique sont évidentes, mais la majestueuse beauté du site persiste. Des enfants jouent entre les colonnes millénaires, tandis que des initiatives locales émergent, comme l’installation de campements pour accueillir de futurs touristes. Les bases russes abandonnées à proximité, avec leurs radars délaissés, ajoutent au sentiment de transition incertaine. Pourtant, l’engagement des habitants pour préserver et valoriser ce patrimoine inestimable force l’espoir et l’admiration.

Palmyre
Palmyre
Palmyre, Amphithéâtre
Palmyre, Amphithéâtre

En continuant dans d’autres villes et sur les routes, on croise ces nouveaux soldats un peu partout, généralement très courtois, même si certains font exception à la règle et se montrent plus méfiants, voire verbalement agressifs, comme sur la route de Raqqa. Cette diversité d’attitudes reflète bien l’hétérogénéité des forces armées présentes dans le pays.

Les tensions communautaires restent vives, dans la banlieue damascène de Jaramana, résidence de ma guide, où cohabitent sunnites, druzes et chrétiens, des affrontements armés ont eu lieu entre druzes et sunnites durant mon séjour. Si personne ne regrette Bachar al Assad, l’inquiétude est palpable concernant l’orientation future du pays, particulièrement pour les minorités comme ma guide qui est chrétienne et dont la confiance envers le nouveau gouvernement est très relative, voire inexistante. Les massacres d’Alaouites, et dans une moindre mesure de chrétiens (mais aussi des sunnites ayant tenté de cacher et protéger les alaouites ont été massacré), survenus peu après mon départ confirment tragiquement ces appréhensions. Ces massacres, bien qu’ils semblent surprendre les pays occidentaux, étaient non seulement prévisible par les locaux mais presque « attendu », car en effet depuis déjà plusieurs semaines de nombreux alaouites et chrétiens étaient victimes d’intimidation, d’extorsion et de menace. La mémoire d’Ahmed al-Charaa, alias Abou Mohammed al-Joulani, et son passé au sein d’Al-Qaïda et Daesh, reste vivace dans l’esprit des Syriens, malgré les tentatives de réhabilitation internationale.

Ce qui frappe particulièrement est le contraste entre l’hospitalité de la population, désireuse de partager sa culture avec les visiteurs, et l’omniprésence d’hommes armés aux profils disparates. Les checkpoints, autrefois nombreux et stricts sous le régime, sont désormais tenus par des membres de HTS, souvent très jeunes et vraisemblablement inexpérimentés. Certains semblent être de jeunes idéalistes galvanisés par le changement, d’autres affichent un rigorisme inquiétant, tandis que leurs supérieurs, plus âgés, laissent entrevoir une expérience militaire significative. Sans parler de tous le membres d’origine étrangère au pédigrées diverses. Cette diversité de profils et l’absence d’une chaîne de commandement claire contribuent au sentiment général d’instabilité. Cette hétérogénéité des forces armées explique probablement les récents massacres : bien que Joulani, malgré son radicalisme, cherche à se légitimer comme chef d’État, certains groupes armés intégrés à HTS, composés des groupes les plus radicaux et en partie de combattants étrangers, semblent avoir agi de manière autonome. Sous prétexte de riposter à l’attaque des loyalistes pro-Bachar, ces groupes ont perpétré des atrocités contre des civils innocents, massacrant des familles entières. La diffusion de ces exactions sur les réseaux sociaux, rappelant tristement les méthodes de l’État Islamique, révèle leurs véritables intentions : les quelques loyalistes, très minoritaires même parmi les Alaouites, n’ont servi que de prétexte à une tentative d’épuration d’une communauté et d’islamisation de la société syrienne.

La Syrie d’aujourd’hui apparaît ainsi comme un pays en équilibre précaire, où l’espoir d’un renouveau côtoie la crainte d’une déstabilisation accrue. La reconstruction, tant matérielle que sociale, reste un défi majeur, compliqué par les sanctions internationales et les tensions communautaires persistantes. Les massacres d’Alaouites et de chrétiens dans la région côtière de Lattaquié et Tartous, zone que je n’ai pas visitée, en sont la tragique illustration. L’avenir dira si ce pays, riche d’histoire et de culture, parviendra à transcender ses divisions pour retrouver une stabilité durable, mais les signes actuels laissent planer le doute sur la capacité des nouvelles autorités à garantir la sécurité et les droits de toutes les communautés. Pourtant, au-delà de ces inquiétudes, je garde en mémoire l’extraordinaire hospitalité du peuple syrien, les parfums envoûtants des souks entre épices, pâtisseries orientales et tapis anciens, et ces rencontres inoubliables qui font la richesse de ce pays millénaire. Je ne peux qu’espérer que cette terre au patrimoine exceptionnel retrouvera la stabilité qu’elle mérite.

alep
Alep
Monastère de Saint Siméon
Monastère de Saint Siméon
frontiere
Frontière
frontiere

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