
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Conseiller de Donald Trump, Peter Navarro est né en 1949 à Cambridge (Massachusetts) et s’est progressivement imposé comme un économiste hétérodoxe au parcours politique singulier. Diplômé de Tufts University, il obtient en 1986 un doctorat en économie de l’université Harvard. Il embrasse alors une carrière universitaire et enseigne l’économie et la politique publique à l’Université de Californie à Irvine à partir de 1989, où il deviendra professeur émérite.
Parcours professionnel
Parallèlement à son activité académique, Navarro tente à plusieurs reprises de se lancer en politique dans les années 1990. Fait notable, il le fait sous l’étiquette démocrate – un choix qui contraste fortement avec son rôle ultérieur auprès de Donald Trump. Installé à San Diego, il se présente à cinq reprises à des fonctions électives locales, dont la mairie en 1992 (élection qu’il perd lors du second tour malgré une première place au premier tour). Durant cette période, Navarro affiche des convictions de centre-gauche : il soutient une taxation accrue des plus riches et se montre proche des idées de Hillary Clinton. Dans un mémoire publié en 1998 (San Diego Confidential), il n’épargne pas ses critiques envers le Parti républicain, qu’il qualifie d’« hypocrite cupide » dominé par « des fanatiques comme Rush Limbaugh ou Newt Gingrich », accusant la droite de ne chercher qu’à « enrichir les riches » et à « saccager l’environnement sous couvert de progrès économique ».
Pourtant, au milieu des années 2000, les priorités intellectuelles de Peter Navarro évoluent sensiblement. D’abord adepte du libre-échange comme la plupart des économistes, il revoit ses positions en observant la montée en puissance de la Chine. En 2006, il publie The Coming China Wars (Les guerres à venir avec la Chine), un ouvrage où il anticipe une série de conflits économiques et géopolitiques entre Pékin et Washington. Cette inflexion marque le début de son virage idéologique : Navarro s’éloigne des positions démocrates traditionnelles et adopte un ton de plus en plus critique vis-à -vis de la mondialisation et de la Chine. En 2011, il coécrit Death by China, un livre au titre évocateur (« La mort par la Chine »), qui le fera connaître d’un public plus large et surtout attirera l’attention d’un certain Donald Trump.
La trajectoire de Navarro prend un tournant décisif lors de la campagne présidentielle de 2016. Le futur président Trump, en quête d’un conseiller économiste appuyant ses intuitions protectionnistes, découvre Death by China – selon un récit rapporté par Vanity Fair et Quartz, c’est Jared Kushner (gendre et conseiller de Trump) qui serait tombé sur le livre en effectuant une recherche Amazon et qui a contacté Navarro après en avoir apprécié le titre percutant. Cette entrée inattendue dans l’entourage de Trump propulse alors Navarro de l’ombre académique aux plus hautes sphères du pouvoir américain.
Son rôle dans l’administration Trump
Une fois Donald Trump élu, Peter Navarro est intégré à l’équipe économique de la nouvelle administration et en devient rapidement l’une des figures clés. Fin 2016, Trump annonce la création d’un Conseil national du commerce (White House National Trade Council) sur mesure pour Navarro, chargé de conseiller la Maison-Blanche sur la politique commerciale et industrielle. Navarro est ainsi nommé assistant du président et se voit confier officiellement la mission de coordonner la stratégie commerciale de l’administration. Trump justifie ce choix en soulignant avoir été « impressionné par la clarté de ses arguments et la profondeur de ses recherches » sur les problèmes commerciaux américains. De fait, Navarro apporte à Trump l’idéologie et la feuille de route intellectuelle qui manquaient à son populisme économique : il est, selon le Time, « le maître d’œuvre de la guerre commerciale de Trump ».
Dans l’organigramme trumpien, Navarro occupe successivement plusieurs postes formels – directeur du Conseil national du commerce, puis directeur de l’Office des politiques commerciales et manufacturières – mais c’est surtout son influence informelle sur le président qui retient l’attention. Très vite, il s’impose comme le « faucon » du commerce au sein de l’administration, prônant sans relâche le protectionnisme et la confrontation assumée avec les partenaires commerciaux jugés déloyaux. Il joue un rôle déterminant dans certaines des décisions phares de Trump : le retrait des États-Unis du Partenariat transpacifique (TPP) dès 2017, la renégociation musclée de l’ALENA avec le Canada et le Mexique, et surtout l’imposition de tarifs douaniers punitifs sur les importations d’acier et d’aluminium, puis sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois en 2018. Navarro fournit à Trump des justifications intellectuelles à ces mesures en martelant qu’« un déficit commercial affaiblit la sécurité nationale » et qu’il faut redresser la balance par la force si nécessaire. C’est lui par exemple qui popularise au sein de l’administration le slogan « economic security is national security » (« sécurité économique rime avec sécurité nationale »), liant explicitement les questions commerciales aux intérêts stratégiques des États-Unis.
L’ascension de Navarro ne se fait toutefois pas sans heurts au sein de l’équipe Trump. Ses positions tranchées le mettent en porte-à -faux avec la plupart des autres conseillers économiques, généralement partisans d’un libre-échange plus orthodoxe. Très tôt, un clivage se dessine entre d’un côté le camp modéré (incarné par Gary Cohn, ex-directeur du Conseil économique national, ou Steven Mnuchin, secrétaire au Trésor) et de l’autre le camp nationaliste emmené par Navarro et appuyé par le stratège Stephen Bannon. Les frictions internes sont fréquentes. Durant la première année du mandat, le chef de cabinet John Kelly tente même de marginaliser Navarro : à l’automne 2017, il relègue son bureau sous la tutelle de Gary Cohn, l’ex-banquier de Goldman Sachs, ce qui a pour effet d’exclure Navarro de plusieurs réunions de haut niveau sur le commerce. Navarro, bouillonnant, s’oppose frontalement à Cohn, les deux hommes ayant eu de vives altercations à huis clos à ce sujet. Mais Trump, dont l’instinct protectionniste reste fort, continue de s’enquérir régulièrement de l’avis de Navarro et finit par le réintégrer au premier plan. Lorsque Cohn démissionne en mars 2018 après l’annonce de tarifs douaniers qu’il désapprouve, Navarro se retrouve plus libre d’agir. Il obtient une promotion formelle au rang de Assistant to the President en charge de la politique commerciale, assurant sa présence à la table des décisions.
Navarro devient dès lors un pilier de la politique Trump, n’hésitant pas à bousculer la discipline gouvernementale. En mai 2018, en plein pourparlers commerciaux avec la Chine, il se fait remarquer par une altercation retentissante avec le secrétaire Mnuchin lors d’une mission à Pékin. Se sentant mis à l’écart de certaines réunions, Navarro aurait invectivé Mnuchin, les deux hommes en venant aux cris et aux jurons devant des officiels chinois médusés. L’incident, symptomatique des tensions entre faucons et partisans d’un accord négocié, oblige la Maison-Blanche à intervenir pour minimiser ce « règlement de comptes » interne embarrassant. Malgré ces conflits, Navarro conserve la confiance de Trump jusqu’au bout du mandat, jouant un rôle clé dans l’escalade de la guerre commerciale sino-américaine et dans la redéfinition de la doctrine commerciale des États-Unis. À bien des égards, il est au cœur d’un changement de paradigme à Washington : l’abandon du libre-échangisme traditionnel au profit d’un nationalisme économique frontal, quitte à heurter alliés et marchés.
À lire aussi : ANALYSE – Pete Hegseth au Pentagone : Une Amérique plus forte ou une armée plus fragile ?
Idées et ouvrages sur la Chine
Le fil rouge de la pensée de Peter Navarro, et ce qui l’a fait connaître du grand public, reste son obsession de la Chine. Bien avant de rejoindre l’administration Trump, Navarro a dédié une grande partie de ses travaux à dénoncer ce qu’il perçoit comme la « menace chinoise ». Ses ouvrages – dont The Coming China Wars (2006), Death by China(2011) et Crouching Tiger : What China’s Militarism Means for the World (2015) – dressent un portrait alarmiste de l’ascension de Pékin. Navarro y développe la thèse d’une guerre économique engagée par la Chine contre les États-Unis, guerre qu’il estime impératif de mener en retour pour préserver les intérêts américains.
Dans Death by China notamment, il accuse frontalement la Chine de « tuer » l’industrie manufacturière américaine en recourant à des pratiques commerciales déloyales à grande échelle. Le livre, ainsi que le documentaire du même nom qu’il a coproduit, détaille une litanie de griefs envers Pékin : manipulation de sa monnaie pour doper ses exportations, violation massive des droits de propriété intellectuelle, subventions illégales, dumping, exploitation sociale des travailleurs chinois, etc… Navarro va jusqu’à alerter sur les dangers très concrets que représenteraient les produits « made in China » pour les consommateurs américains : selon lui, jouets chinois = enfants empoisonnés, pyjamas chinois = risques d’incendie, téléphones chinois = risque d’explosion. Sa conclusion est radicale : chaque dollar dépensé sur un produit chinois servirait en fin de compte à armer la Chine contre les États-Unis. Cette vision manichéenne – la Chine comme adversaire systémique cherchant à « détruire » l’Amérique – tranche avec le consensus antérieur qui voyait dans l’intégration de la Chine à l’économie mondiale une opportunité mutuelle. Pour Navarro, au contraire, Pékin profite de l’ouverture occidentale pour accroître sa puissance aux dépens des États-Unis, ce qui en fait la menace stratégique majeure du XXIe siècle.
Navarro ne se limite pas à l’économie et envisage aussi la dimension géopolitique et militaire. Dans Crouching Tiger(2015), il s’inquiète du renforcement de l’Armée populaire de Chine, de ses visées en mer de Chine méridionale et de la possibilité d’un conflit armé avec les États-Unis. Il y voit le prolongement logique de la rivalité économique : en clair, la Chine et l’Amérique ne pourraient pas partager durablement l’espace géopolitique mondial sans confrontation. Ce diagnostic dur alimente la posture qu’il préconise côté américain : une ligne intransigeante, de containmentéconomique, pour freiner l’ascension chinoise. « La solution », explique Navarro, est de découpler largement l’économie américaine de la Chine – quitte à « détricoter 40 ans de mondialisation » en restructurant les chaînes d’approvisionnement mondiales et en érigeant un véritable rideau de fer économique entre les deux puissances. Cette stratégie de rupture, autrefois marginale, devient sous Trump une politique officielle : hausse généralisée des droits de douane, blocage d’investissements chinois stratégiques, restrictions contre Huawei et d’autres géants technologiques chinois, etc. Navarro contribue ainsi à ancrer dans les faits l’idée que l’interdépendance avec Pékin est un danger pour Washington.
Les prises de position de Peter Navarro sur la Chine ont suscité d’intenses débats aux États-Unis comme à l’international. D’un côté, ses partisans estiment qu’il a eu le mérite de mettre en lumière les abus du régime chinois que les précédentes administrations auraient trop longtemps tolérés : transfert forcé de technologies, chantage commercial, déficit commercial abyssal en défaveur des États-Unis… En durcissant le ton, Navarro a sans doute contribué à une prise de conscience américaine sur la « naïveté » passée vis-à -vis de Pékin. Même des personnalités initialement sceptiques ont fini par admettre que certaines plaintes de Navarro – par exemple sur le vol de propriété intellectuelle ou la nécessité de relocaliser des industries stratégiques – touchaient un point sensible.
D’un autre côté, Navarro a été très largement critiqué pour son approche jugée simpliste et contre-productive. La plupart des économistes mainstream réfutent sa vision alarmiste des déficits commerciaux : un déficit n’est pas en soi signe de « faiblesse », et imposer des tarifs douaniers punitifs risque de pénaliser avant tout les consommateurs et entreprises américaines. En pratique, les études ont montré que ce sont bien les importateurs américains qui ont payé le coût des taxes Trump, et que l’emploi dans le manufacturier n’a que peu bénéficié de ces mesures. Navarro balaie ces critiques, convaincu que le court terme importe moins que le rétablissement d’une base industrielle robuste sur le long terme. Il n’en demeure pas moins que ses pairs universitaires l’ont presque unanimement désavoué, certains n’hésitant pas à le qualifier « d’extrémiste protectionniste bloqué dans les années 1980 ». Ses compétences mêmes sur la Chine ont été mises en doute : contrairement à la majorité des experts de ce pays, Navarro n’a ni la maîtrise de la langue chinoise, ni une expérience de terrain significative en Chine. Foreign Policy relève même qu’il était davantage connu pour ses travaux sur les services publics en Californie que pour son expertise asiatique. Un épisode a particulièrement terni sa crédibilité en 2019 : on a découvert que « Ron Vara », un expert cité à de multiples reprises dans ses livres pour appuyer ses dires, était en réalité un personnage fictif – une anagramme de Navarro lui-même. La nouvelle a fait scandale, alimentant la perception d’un idéologue peu regardant sur la rigueur académique.
Sur le plan géopolitique, les idées de Navarro ont contribué à durcir le face-à -face entre Washington et Pékin. Ses détracteurs l’accusent d’avoir attisé une logique de nouvelle Guerre froide économique aux conséquences potentiellement désastreuses pour l’ordre international. Alliés traditionnels des États-Unis et institutions comme l’OMC ont été ébranlés par l’unilatéralisme de l’ère Trump, inspiré en partie par Navarro. À l’inverse, pour ses soutiens, il a préparé le terrain à une politique plus réaliste face à une Chine devenue très assertive. Fait notable : le virage stratégique qu’il a encouragé dépasse désormais le seul cadre de Trump. Même sous l’administration suivante, plus classique, de Joe Biden, nombre de mesures dures contre la Chine ont été maintenues, signe que la méfiance vis-à -vis de Pékin s’est ancrée à Washington.
En définitive, Peter Navarro apparaît comme un acteur atypique ayant marqué la politique américaine récente. Son parcours éclectique – d’universitaire démocrate à conseiller spécial d’un président républicain populiste – illustre à la fois l’évolution du débat économique aux États-Unis et la reconfiguration du consensus sur la Chine. Loué par certains pour son franc-parler et sa constance à défendre les travailleurs américains, honni par d’autres pour son dogmatisme et ses approximations, Navarro aura cristallisé les tensions d’une Amérique en plein doute face à la mondialisation. Son « portrait » dessine celui d’un idéologue combatif, convaincu que le déclin américain n’est pas une fatalité et prêt à en découdre, fût-ce au prix de violents chocs économiques, pour inverser le cours de l’histoire – quitte à ce que sa cure de protectionnisme soit, selon ses critiques, pire que le mal qu’il prétend combattre.
#PeterNavarro, #DonaldTrump, #CommerceUSA, #GuerreCommerciale, #Protectionnisme, #ChineUSA, #TrumpAdvisor, #DeathByChina, #TradeWar, #NationalismeÉconomique, #MadeInChina, #SécuritéÉconomique, #PolitiqueCommerciale, #ALENA, #TPP, #TrumpAdministration, #RelationsUSAChine, #EconomieMondiale, #Mondialisation, #DéficitCommercial, #HarvardEconomist, #SanDiegoPolitics, #RonVara, #WhiteHouseTradeCouncil, #CrouchingTiger, #ChinaThreat, #PolitiqueExtérieure, #TrumpTradePolicy, #PeterNavarroBiography, #ProtectionnismeUSA, #ChinaWars, #CommerceInternational, #Relocalisation, #Chine, #ChineUSAConflit, #TradeAdvisor, #MadeInUSA, #TrumpPolicy, #RelationsInternationales, #Déglobalisation

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
Ouvrages en italien
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
Liens utiles
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis

