PORTRAIT – Antonio Gramsci : Un portrait critique avec référence à Orsini et Pellicani

Portrait réaliste d’Antonio Gramsci devant un drapeau italien, évoquant sa figure d’intellectuel marxiste révolutionnaire, théoricien de l’hégémonie culturelle et fondateur du Parti communiste italien.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Antonio Gramsci (1891-1937) est l’une des figures les plus influentes de la pensée politique du XXe siècle, fondateur du Parti Communiste d’Italie (PCI) et auteur des Cahiers de prison, qui ont redéfini le marxisme à travers le concept d’hégémonie culturelle. 

Toutefois, son rôle d’intellectuel et de dirigeant politique a fait l’objet d’interprétations contrastées, oscillant entre son exaltation comme théoricien de la révolution culturelle et les critiques sur son adhésion à une vision révolutionnaire violente et ses liens avec le Parti Communiste de l’Union Soviétique (PCUS). Ce portrait critique s’appuie sur les analyses d’Alessandro Orsini et de Luciano Pellicani, deux chercheurs qui offrent des perspectives différentes mais complémentaires sur la figure de Gramsci, avec un approfondissement sur sa volonté de rupture violente avec le système capitaliste et sur ses rapports avec le bolchévisme soviétique.

À lire aussi : ANALYSE – L’utopie de Francis Fukuyama face au réel…

Gramsci et le contexte historique : Le marxisme en Italie

Né à Ales, en Sardaigne, dans une famille modeste, Gramsci s’est formé en tant qu’intellectuel à Turin, où il entre en contact avec le mouvement socialiste et l’effervescence ouvrière. Son adhésion au marxisme fut influencée par la Révolution d’Octobre (1917), qu’il considérait comme un modèle de transformation sociale. En 1919, il fonde L’Ordine Nuovo, un hebdomadaire promouvant les conseils ouvriers comme instruments d’autogestion prolétarienne, et en 1921, il fut l’un des protagonistes de la scission de Livourne, qui donna naissance au PCd’I. Arrêté en 1926 par le régime fasciste, Gramsci passa les onze dernières années de sa vie en prison, où il rédigea les Cahiers de prison, développant des concepts tels que l’hégémonie, le bloc historique et la distinction entre guerre de mouvement et guerre de position.

Gramsci est souvent célébré pour son originalité intellectuelle, mais Orsini et Pellicani proposent une lecture critique qui met en lumière les contradictions entre sa pensée théorique et son engagement politique, en particulier son acceptation de la violence comme outil révolutionnaire et sa fidélité idéologique au modèle soviétique.

Le portrait critique d’Alessandro Orsini

Alessandro Orsini, sociologue et théoricien politique, dans son ouvrage Anatomie des Brigades Rouges (2010) et dans plusieurs interventions, analyse Gramsci dans le contexte de la tradition révolutionnaire italienne, soulignant que sa pensée a fourni une base idéologique à des mouvements extrémistes ultérieurs, comme les Brigades Rouges. Orsini ne considère pas Gramsci comme un théoricien de la violence en soi, mais il met en évidence que sa vision révolutionnaire comprenait l’acceptation de la rupture violente avec le système capitaliste comme étape nécessaire à la conquête du pouvoir.

Orsini insiste sur le fait que Gramsci, tout en développant le concept d’hégémonie culturelle – la nécessité de conquérir le consentement des masses par le contrôle des institutions culturelles avant la révolution – n’a jamais renoncé à l’idée d’une transformation radicale du système. Dans les Cahiers, Gramsci distingue entre « guerre de mouvement » (révolution rapide et violente, comme celle des bolcheviks) et « guerre de position » (processus plus graduel de construction de l’hégémonie). Cependant, cette distinction n’implique pas un rejet de la violence, mais une stratégie adaptée au contexte italien, où les conditions pour une révolution immédiate étaient absentes. Gramsci, selon Orsini, considérait la violence comme un outil inévitable à certains moments historiques, en accord avec la tradition léniniste. Par exemple, dans ses écrits de L’Ordine Nuovo, Gramsci exaltait les conseils ouvriers comme organes de pouvoir révolutionnaire, capables de défier l’État bourgeois, y compris par la force si nécessaire.

Orsini critique également l’idéalisation de Gramsci en tant qu’intellectuel « pur ». Bien que les Cahiers contiennent des réflexions sophistiquées, son activité politique comme secrétaire du PCd’I (1924-1926) fut marquée par une adhésion au modèle soviétique, incluant l’acceptation de la répression politique et de la dictature du prolétariat. Cette fidélité au PCUS, selon Orsini, limite l’originalité de Gramsci, le plaçant dans une continuité avec le léninisme plutôt que comme un penseur radicalement novateur.

Le portrait critique de Luciano Pellicani

Luciano Pellicani, sociologue et historien des idées, propose une lecture encore plus critique de Gramsci, notamment dans son livre Gramsci, anarchie et communisme (1990) et dans des articles publiés dans des revues telles que Mondoperaio. Pellicani considère Gramsci comme un intellectuel qui, malgré son génie, a contribué à légitimer une idéologie totalitaire par sa fidélité au bolchévisme et sa vision d’une révolution nécessitant la destruction du système capitaliste.

Pellicani souligne que Gramsci, tout en élaborant le concept d’hégémonie, ne s’est jamais éloigné de l’objectif d’une rupture violente avec l’ordre bourgeois. Dans les Cahiers, Gramsci décrit la révolution comme un processus exigeant une « guerre de position » pour conquérir le consentement culturel, mais il n’exclut pas la « guerre de mouvement » comme étape finale. Pellicani cite des passages où Gramsci justifie la nécessité d’un parti révolutionnaire discipliné, selon le modèle léniniste, capable de guider les masses vers la conquête du pouvoir, y compris par la violence. Par exemple, dans le Cahier 13, Gramsci écrit : « La conquête du pouvoir est un acte de force, mais elle doit être préparée par un travail culturel et organisationnel ». Cela, selon Pellicani, montre que la violence faisait partie intégrante de la stratégie gramscienne, bien que subordonnée à une préparation idéologique.

Pellicani critique aussi les liens de Gramsci avec le PCUS, qui le conduisirent à soutenir la ligne stalinienne, du moins jusqu’en 1926. En tant que secrétaire du PCd’I, Gramsci s’aligna sur les directives de l’Internationale Communiste (Comintern), acceptant le principe de la « dictature du prolétariat » et la répression des opposants politiques. Pellicani montre que Gramsci, tout en exprimant des critiques privées envers Staline (par exemple dans une lettre de 1926 au Comité Central du PCUS, où il exprimait son inquiétude concernant la répression de Trotski), ne rompit jamais avec le modèle soviétique. Cette fidélité, selon Pellicani, reflète une adhésion à une idéologie justifiant la violence et le totalitarisme au nom du socialisme – une contradiction avec l’image d’un Gramsci penseur démocratique.

Voici la deuxième partie intégrale de la traduction en français du texte critique sur Antonio Gramsci, incluant la volonté de rupture violente, les liens avec le PCUS, son analyse du fascisme et sa critique du système démocratique-libéral.

La volonté révolutionnaire de rupture violente

La volonté révolutionnaire de Gramsci est un élément central de sa pensée et de son action politique, et tant Orsini que Pellicani s’accordent à dire qu’elle incluait l’acceptation de la violence comme instrument pour renverser le système capitaliste. Gramsci considérait la révolution non comme un événement spontané, mais comme un processus structuré nécessitant un parti révolutionnaire fort et une stratégie à long terme. Dans ses écrits de L’Ordine Nuovo (1919-1920), Gramsci exaltait les conseils ouvriers comme outils pour construire un pouvoir alternatif à l’État bourgeois, sans exclure le recours à la force pour consolider ce pouvoir. Durant l’occupation des usines à Turin en 1920, Gramsci soutenait la nécessité d’une organisation armée des travailleurs, tout en reconnaissant que les conditions n’étaient pas mûres pour une révolution immédiate.

Dans les Cahiers de prison, Gramsci approfondit le concept d’hégémonie, en soulignant que la révolution nécessite le consentement des masses avant la conquête du pouvoir. Cependant, comme le note Orsini, cela ne signifie pas un rejet de la violence, mais plutôt son intégration dans une stratégie plus large. Gramsci distingue la « guerre de mouvement » (révolution violente, comme celle des bolcheviks) de la « guerre de position » (construction progressive du consensus culturel). Dans le Cahier 7, il écrit : « La guerre de position ne nie pas la guerre de mouvement, mais la prépare. » Cela suggère que la violence demeure une composante essentielle, à employer lorsque les conditions sont favorables.

Pellicani, de manière plus critique, voit dans cette vision une justification idéologique de la violence révolutionnaire, en ligne avec le léninisme. Gramsci, selon lui, ne se limite pas à théoriser la révolution, mais promeut un modèle de société dans lequel le parti communiste exercerait un contrôle total, éliminant toute opposition. Son acceptation de la dictature du prolétariat, telle qu’elle ressort de ses écrits de 1924 à 1926, reflète cette vision. Par exemple, lors du congrès de Lyon (1926), Gramsci défend la nécessité d’un parti centralisé et discipliné, capable de diriger la révolution, même au prix de mesures autoritaires.

À lire aussi : Le « hijab obligatoire », levier du fascisme religieux contre le soulèvement

Les liens avec le Parti Communiste Soviétique

Les liens de Gramsci avec le Parti Communiste Soviétique sont un aspect fondamental pour comprendre sa vision politique et ses contradictions. En tant que secrétaire du PCd’I, Gramsci opérait sous l’égide du Comintern, l’organisation internationale communiste dirigée depuis Moscou. Le PCd’I, fondé en 1921, était étroitement lié au PCUS, qui finançait ses activités et en dictait les orientations stratégiques. Gramsci participa activement aux travaux du Comintern, vivant à Moscou entre 1922 et 1923, où il rencontra Lénine et d’autres dirigeants bolcheviques. Cette expérience renforça sa conviction que la Révolution d’Octobre constituait un modèle pour l’Italie, bien qu’adapté au contexte national.

Orsini souligne que Gramsci, malgré une certaine autonomie intellectuelle, ne rompit jamais avec le PCUS. Sa lettre au Comité Central du PCUS (octobre 1926), dans laquelle il critiquait la répression de Trotski et d’autres opposants, est souvent citée comme preuve de son indépendance. Pourtant, Orsini note que cette critique était privée et ne constituait pas un rejet du modèle soviétique. Au contraire, Gramsci défendait la nécessité d’un parti monolithique, en accord avec la ligne stalinienne, pour assurer la victoire de la révolution. Dans ses écrits, il loue le rôle de l’URSS comme « avant-garde » du mouvement communiste mondial, acceptant implicitement la répression comme le prix à payer pour la construction du socialisme.

Pellicani est plus sévère encore, voyant dans les liens avec le PCUS une compromission de l’originalité de Gramsci. Selon lui, l’adhésion au modèle soviétique amena Gramsci à justifier des mesures autoritaires, telles que la suppression des factions internes au parti et la répression des opposants politiques. Dans les Cahiers, Gramsci ne critique jamais explicitement le totalitarisme stalinien, bien qu’il réfléchisse à la nécessité d’une hégémonie culturelle dépassant la seule coercition. Pour Pellicani, cette ambivalence révèle une contradiction : alors que Gramsci théorise un socialisme fondé sur le consensus, sa fidélité au PCUS l’associe à un modèle privilégiant la violence et le contrôle étatique.

Une analyse critique : Entre génie et contradictions

Le portrait de Gramsci qui émerge des analyses d’Orsini et Pellicani est celui d’un intellectuel d’une profondeur exceptionnelle, mais marqué par des contradictions entre sa pensée théorique et sa pratique politique. Sa théorie de l’hégémonie culturelle a révolutionné le marxisme, offrant une vision dans laquelle la révolution n’est pas seulement un acte de force, mais un processus de transformation culturelle. Toutefois, comme le souligne Orsini, cette vision n’exclut pas la violence, qui reste un élément central de la stratégie révolutionnaire. L’acceptation de la « guerre de mouvement » comme phase finale de la révolution révèle une continuité avec le léninisme, malgré les innovations conceptuelles.

Pellicani, de son côté, voit en Gramsci un intellectuel brillant mais complice de l’idéologie totalitaire. Sa fidélité au PCUS et sa défense de la dictature du prolétariat, selon Pellicani, l’inscrivent dans une logique qui justifie la répression au nom de la révolution. Cet aspect est particulièrement évident dans la période où Gramsci dirigeait le PCd’I, période durant laquelle il soutint la nécessité d’un parti centralisé et sanctionna les oppositions internes, en accord avec les directives du Comintern.

Critiquement, il faut noter que le contexte historique dans lequel Gramsci opérait – l’ascension du fascisme, la répression politique et la polarisation idéologique – a pu rendre inévitable l’adhésion à un modèle autoritaire comme celui soviétique. Sa détention par le régime fasciste, par ailleurs, a limité sa capacité à influencer directement le PCd’I après 1926, rendant les Cahiers une œuvre inachevée et ouverte à de multiples interprétations. Néanmoins, son acceptation de la violence révolutionnaire et ses liens avec le PCUS soulèvent des questions sur la compatibilité de sa pensée avec les principes démocratiques – un point qu’Orsini et Pellicani abordent avec des perspectives distinctes mais convergentes.

Voici la troisième et dernière partie de la traduction intégrale en français du texte critique sur Antonio Gramsci, comprenant son analyse du fascisme, les mérites et limites de cette lecture, ainsi que ses critiques du système démocratique-libéral, à travers les regards d’Orsini et Pellicani.

Les analyses de Gramsci sur le fascisme

Gramsci a analysé le fascisme comme un phénomène complexe, irréductible à une simple réaction de la bourgeoisie. Ses réflexions, disséminées dans les Cahiers de prison et dans des écrits antérieurs tels que ceux publiés dans L’Ordine Nuovo, offrent une lecture articulée qui combine des éléments économiques, sociaux et culturels.

Le fascisme comme « révolution passive »

Gramsci interprète le fascisme comme une « révolution passive » (Cahier 10), c’est-à-dire un processus par lequel la classe dominante introduit des réformes pour neutraliser les poussées révolutionnaires sans modifier fondamentalement les structures du pouvoir. Selon lui, le fascisme émerge de la crise du système libéral italien après la Première Guerre mondiale, marquée par la faiblesse de l’État, l’incapacité de la bourgeoisie à maintenir son hégémonie, et l’échec du mouvement ouvrier à saisir l’opportunité révolutionnaire (comme l’occupation des usines en 1920). Le fascisme, dirigé par Mussolini, représenterait une réponse autoritaire à cette crise, capable de mobiliser les masses (notamment la petite bourgeoisie) et de restaurer l’ordre capitaliste par la répression et le consensus.

Le rôle de la petite bourgeoisie

Gramsci accorde un rôle central à la petite bourgeoisie, qu’il considère comme la base sociale du fascisme. Dans les Cahiers (Cahier 13), il décrit cette classe comme déstabilisée par la crise économique et sociale, attirée par le fascisme en raison de son nationalisme, de sa promesse d’ordre et de son rejet du socialisme. Le fascisme, selon Gramsci, exploite cette instabilité pour créer une coalition entre bourgeoisie industrielle, propriétaires terriens et classes moyennes, consolidant le pouvoir à travers une hégémonie autoritaire.

L’hégémonie autoritaire du fascisme

Gramsci ne voit pas le fascisme seulement comme un appareil répressif, mais aussi comme un système de consensus culturel. Le régime fasciste, avec sa propagande, son culte du Duce et son organisation de masse (ex. la Jeunesse Fasciste), construit une hégémonie qui intègre les masses dans le système, neutralisant ainsi la dissidence. Ce point est fondamental pour Gramsci : le fascisme représente un modèle par lequel la bourgeoisie peut maintenir le pouvoir sans recourir exclusivement à la coercition.

Le fascisme comme phénomène international

Gramsci situe le fascisme dans un contexte international, le voyant comme une réponse à la crise du capitalisme libéral dans les années 1920. Dans les Cahiers (Cahier 22), il compare le fascisme italien à d’autres régimes autoritaires, comme le fordisme aux États-Unis, qui organisent la production et la société de manière centralisée. Cette perspective globale démontre sa capacité à lire le fascisme comme partie d’une tendance structurelle du capitalisme de l’époque.

À lire aussi : Iran : Six mois après la révolution

Mérites des analyses de Gramsci sur le fascisme
  1. Profondeur théorique
     L’analyse de Gramsci se distingue par sa capacité à intégrer des dimensions économiques, sociales et culturelles, dépassant les lectures réductrices qui voyaient le fascisme uniquement comme un instrument de la bourgeoisie. Le concept de « révolution passive » constitue un cadre interprétatif original, applicable à d’autres contextes historiques.
  2. Centralité de l’hégémonie
     Gramsci anticipe les théories politiques contemporaines en soulignant l’importance du consensus culturel. Son analyse du fascisme comme régime combinant coercition et hégémonie a influencé des penseurs comme Norberto Bobbio et Perry Anderson.
  3. Actualité des intuitions
     Ses réflexions sur le rôle de la petite bourgeoisie et sur la propagande de masse demeurent pertinentes pour comprendre les populismes autoritaires contemporains, qui exploitent des dynamiques similaires.
  4. Contexte carcéral
     Rédigées dans les conditions d’isolement et de maladie, les analyses de Gramsci témoignent d’une lucidité intellectuelle remarquable, faisant des Cahiers une œuvre de résistance culturelle autant que politique.
Limites des analyses de Gramsci sur le fascisme
  1. Perspective idéologique
     Comme le note Luciano Pellicani (Gramsci, anarchie et communisme, 1990), l’analyse de Gramsci est fortement influencée par le marxisme-léninisme, qui le conduit à interpréter le fascisme principalement comme un produit du capitalisme en crise. Cette lecture sous-estime la spécificité idéologique du fascisme, son irrationalisme et son culte de la violence.
  2. Sous-évaluation des dynamiques internes
     Gramsci tend à considérer le fascisme comme un bloc monolithique, négligeant les tensions internes au régime (ex. entre fascistes radicaux et modérés) et le rôle de Mussolini en tant que leader charismatique. Alessandro Orsini (Anatomie des Brigades Rouges, 2010) souligne que cette simplification limite la compréhension du phénomène fasciste.
  3. Optimisme révolutionnaire
     Gramsci croyait que le fascisme n’était qu’une phase transitoire, destinée à s’effondrer sous les contradictions du capitalisme. Cette conviction, enracinée dans sa foi marxiste, l’a amené à sous-estimer la capacité du régime à se consolider et à perdurer jusqu’en 1943.
  4. Manque de recul historique
     Écrivant dans les années 1920 et 1930, Gramsci ne pouvait anticiper l’évolution du fascisme et son impact global, notamment l’alliance avec le nazisme et la Seconde Guerre mondiale. Ses analyses, aussi brillantes soient-elles, sont limitées par leur contexte d’élaboration.
Critiques du système démocratique-libéral

Gramsci développe une critique radicale du système démocratique-libéral, qu’il considère comme une forme de domination bourgeoise déguisée en universalisme. Ses réflexions, présentes dans les Cahiers et dans ses écrits politiques, s’articulent autour de trois axes principaux :

La démocratie libérale comme hégémonie bourgeoise

Gramsci voit la démocratie libérale comme un instrument à travers lequel la bourgeoisie maintient son pouvoir, en utilisant des institutions comme le Parlement, la presse et l’école pour produire du consensus (Cahier 12). La liberté formelle garantie par le système libéral dissimule, selon lui, des inégalités substantielles, puisque les moyens de production restent entre les mains de la classe capitaliste. La démocratie, en ce sens, serait une « dictature de la bourgeoisie » camouflée.

La crise du libéralisme

Gramsci analyse la crise du système libéral italien après 1918 comme le résultat de son incapacité à répondre aux besoins des masses. Dans les Cahiers (Cahier 19), il critique la fragmentation des partis libéraux et leur éloignement du peuple, qui ont ouvert la voie au fascisme. Cette crise montre, selon lui, les limites intrinsèques du libéralisme, incapable de construire une hégémonie stable sans recourir à la répression.

La nécessité d’une révolution socialiste

Gramsci ne propose pas une réforme du système libéral, mais son remplacement par un ordre socialiste. Dans les Cahiers (Cahier 13), il affirme que seul un parti révolutionnaire, guidé par la classe ouvrière, peut bâtir une véritable démocratie fondée sur l’hégémonie prolétarienne. Cette vision implique une rupture violente avec le système existant, car la bourgeoisie ne renoncera jamais spontanément au pouvoir.

Approfondissement critique des critiques de Gramsci au système démocratique-libéral
Le point de vue d’Alessandro Orsini

Orsini souligne que les critiques de Gramsci contre le libéralisme sont enracinées dans une vision manichéenne, divisant la société en classes antagonistes sans reconnaître la complexité des démocraties modernes. Selon lui, Gramsci sous-estime le rôle des institutions libérales dans la garantie du pluralisme et des libertés individuelles, les voyant uniquement comme des instruments de domination bourgeoise. Cette vision amène Gramsci à justifier la violence révolutionnaire comme seul moyen de dépassement du système, une approche qu’Orsini juge problématique, car elle ouvre la voie à des dérives autoritaires. Dans les Cahiers, Gramsci exalte le modèle soviétique comme alternative à la démocratie libérale, mais Orsini observe que cette fidélité au PCUS l’empêche de critiquer les répressions staliniennes, compromettant sa crédibilité de théoricien démocrate.

Le point de vue de Luciano Pellicani

Pellicani est encore plus critique, voyant dans les critiques de Gramsci au libéralisme une base idéologique pour le totalitarisme. Dans Gramsci, anarchie et communisme (1990), il soutient que Gramsci, bien qu’il théorise l’hégémonie culturelle, ne propose pas une démocratie participative, mais une dictature du prolétariat dirigée par un parti monolithique. Sa critique du libéralisme comme « dictature bourgeoise » ignore les mécanismes de séparation des pouvoirs et de contrôle institutionnel propres aux démocraties. Pellicani cite la lettre de Gramsci au PCUS (1926), où il critique la répression de Trotski sans remettre en cause le système stalinien, comme preuve de son acceptation d’un modèle autoritaire. Selon lui, cette vision rend les critiques de Gramsci plus idéologiques qu’analytique, et en limite la validité.

À lire aussi : Les astuces rhétoriques de l’URSS et la guerre en Ukraine


#AntonioGramsci, #Gramsci, #HégémonieCulturelle, #Marxisme, #PCUS, #Communisme, #Révolution, #ViolencePolitique, #Orsini, #Pellicani, #GramsciCritique, #DictatureDuProlétariat, #Fascisme, #Totalitarisme, #CahiersDePrison, #LOrdineNuovo, #Leninisme, #Bolchevisme, #ItalieXXe, #PenséePolitique, #HistoireDesIdées, #PCdI, #GuerreDePosition, #GuerreDeMouvement, #Stalinisme, #RévolutionPassive, #PetiteBourgeoisie, #PenséeCritique, #PhilosophiePolitique, #PenséeRévolutionnaire, #CriseDuLiberalism, #DictatureDuParti, #SociologiePolitique, #BrigadesRouges, #RépubliqueItalienne, #CultureEtPolitique, #GéopolitiqueDesIdées, #TotalitarismeRouge, #RépressionPolitique, #IdéologieRévolutionnaire

Retour en haut