
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La réflexion de Pierre Hassner s’articule autour d’un questionnement fondamental, à la fois classique et profondément contemporain : quelle est la place réelle des idées dans la dynamique des relations internationales ? Loin de se situer uniquement sur un plan théorique, cette interrogation traverse tout le XXe siècle et ressurgit avec acuité dans le contexte post-Guerre froide.
Hassner se démarque à la fois des lectures économicistes et technocratiques qui proclament la fin des idéologies au profit des forces impersonnelles de la globalisation, et des discours identitaires qui prétendent que les passions collectives ont supplanté les idées comme vecteurs du conflit. Pour l’auteur, les idées n’ont nullement disparu : elles continuent d’agir, de manière plus ambiguë, moins systématique, souvent fragmentaire, mais toujours décisive dans la configuration des représentations et des stratégies politiques.
Le noyau conceptuel de l’argumentation repose sur une dialectique non réductionniste entre idées, intérêts et identités. Il ne s’agit pas d’opposer ces dimensions, mais de comprendre comment elles s’engendrent mutuellement. Aucun intérêt ne peut être formulé sans une grille idéationnelle ; aucune passion collective ne se manifeste sans une construction narrative et symbolique. C’est pourquoi Hassner rejette aussi bien l’idée d’une neutralité axiologique de la Realpolitik que celle d’un retour au pur affect. Il montre comment toute définition de l’“intérêt national” est elle-même une construction idéologique, comme le révèle l’ouverture emblématique des Mémoires de Charles de Gaulle : « Toujours je me suis fait une certaine idée de la France ».
Dans ce cadre, les anciennes oppositions entre libéralisme, communisme, fascisme et anarchisme cèdent la place à des tensions nouvelles, plus floues, mais non moins structurantes : l’universalité contre le particularisme, la technocratie contre le populisme. Ces tensions, cependant, ne sont pas binaires : elles se recoupent, se mélangent, se transforment. Le populisme peut se parer de revendications transnationales (écologisme, islamisme) ; la technocratie peut s’exprimer aussi bien à l’échelle de l’État qu’à celle des institutions financières internationales.
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L’analyse de Hassner s’inscrit aussi dans l’histoire intellectuelle des relations internationales. Il retrace le cheminement de la discipline, de l’idéalisme wilsonien de l’après-1918 – marqué par la foi dans le droit et la sécurité collective – au réalisme pessimiste de Hans Morgenthau, importé d’Europe centrale. Raymond Aron tente une synthèse originale : pour lui, l’intérêt national et la puissance ne sont jamais donnés en soi, mais toujours structurés par les objectifs poursuivis – qu’il résume en une trinité : puissance, gloire, idée – eux-mêmes déterminés par les régimes et le système international.
À partir des années 1970, le libéralisme fonctionnaliste prend de l’ampleur, mettant l’accent sur les interdépendances économiques, les flux transnationaux, les institutions internationales. Robert Keohane et Judith Goldstein introduisent une théorie de la causalité idéationnelle : les idées, sous forme de croyances normatives ou causales, influencent les choix stratégiques, notamment dans des contextes d’incertitude. Les idées deviennent alors des instruments d’orientation, comparables à des cartes ou à des aiguillages.
Hassner consacre une partie importante de son analyse à la centralité des idéologies totalitaires dans le XXe siècle. Il critique les lectures strictement réalistes ou matérialistes des régimes nazi et soviétique, et insiste sur l’irréductibilité de la dimension idéologique : même dans les compromis tactiques, la Weltanschauung raciale d’Hitler ou le messianisme de Staline continuent d’informer leurs pratiques. La perception de l’ennemi, la sous-estimation de certains adversaires (notamment les États-Unis par Hitler), la logique interne de mobilisation sont indissociables d’un imaginaire idéologique structurant. Ces idéologies ont aussi rempli une fonction de légitimation : leur effondrement – comme celui du régime soviétique sous Gorbatchev – s’explique par une crise de sens autant que par des facteurs matériels.
La même analyse vaut pour les processus de décolonisation. Selon Hassner, la chute des empires coloniaux ne résulte pas d’une défaite militaire, mais d’une perte radicale de légitimité : les idées de liberté, d’autodétermination et d’émancipation, souvent issues de l’univers conceptuel même des colonisateurs, ont été retournées contre eux. L’Occident, épuisé par deux guerres mondiales et gagné par l’hédonisme consumériste, refuse de faire les sacrifices nécessaires à la poursuite de l’aventure impériale. La victoire des idées sur la force, selon la leçon de Hegel sur la guérilla espagnole, se rejoue dans l’Algérie, l’Inde, le Vietnam, voire en Afrique du Sud.
Le tournant du XXIe siècle, toutefois, présente une configuration différente : plus fluide, plus confuse, où les idéologies ne se présentent plus sous forme de doctrines totalisantes, mais comme des logiques diffuses et mutantes. La globalisation, présentée comme phénomène technico-économique inéluctable, est aussi le véhicule d’un imaginaire libéral occidental, articulant démocratie, marché, paix. Les États-Unis en sont les principaux promoteurs et bénéficiaires, et ils lui associent un discours téléologique sur la fin de l’histoire, hérité de Fukuyama. Mais ce discours suscite aussi des résistances : les nationalismes, les mouvements altermondialistes, les fondamentalismes religieux en sont autant de formes de rejet.
Le fondamentalisme islamique, en particulier, a connu un processus d’érosion que décrivent Olivier Roy et Gilles Kepel. Loin d’un islamisme structuré autour d’un projet révolutionnaire global, on assiste à une fragmentation, à une radicalisation marginale, à l’émergence de réseaux transnationaux mêlant religion, criminalité, revendications sociales. L’islamisme perd sa cohérence doctrinale pour devenir un répertoire d’actions instrumentalisé, souvent encouragé par les grandes puissances dans leurs propres stratégies régionales. L’Afghanistan, le Caucase, l’Asie centrale deviennent ainsi des terrains où se nouent géopolitique, idéologie et économie informelle.
En conclusion, Hassner identifie deux courants idéologiques contemporains : le communautarisme et l’universalisme des droits de l’homme. Le premier revendique l’appartenance identitaire, culturelle ou religieuse ; le second promeut une éthique normative et humanitaire, fondée sur l’intervention et la solidarité internationale. Ces deux pôles idéologiques ne peuvent subsister sans l’État, qui reste l’agent de médiation nécessaire entre particularismes infra-étatiques et normes transnationales.
À travers cette double tension, la triade kantienne – État républicain, droit cosmopolitique, organisation internationale – refait surface comme horizon de régulation, partiel mais opératoire. Le XXIe siècle ne sera pas celui de la paix perpétuelle, mais il pourrait bien voir les idées, fragmentées et recomposées, redevenir les matrices de l’histoire.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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