
Par Olivier d’Auzon
Dans les couloirs poussiéreux d’une mine d’or au Mali ou sous le crépitement feutré d’un bureau ministériel à Bangui, une discrète transaction se joue. Derrière les rideaux opaques de l’économie formelle, la Russie, mise au ban des marchés occidentaux, danse un tango feutré avec l’Afrique. Ce que les sanctions économiques occidentales voulaient briser — les ambitions extérieures du Kremlin — a simplement changé de forme, non de fond.
La grande rétraction : le reflux visible des géants russes
Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine en 2022, l’Occident a enclenché un train de sanctions économiques d’une ampleur inédite contre Moscou.
Conséquence immédiate sur le continent africain : les grandes sociétés russes d’extraction, telles que Lukoil, Rosneft ou Rusal, ont replié leurs voiles. Leur visibilité est devenue un handicap. Les investisseurs russes, confrontés à des restrictions bancaires et technologiques, se sont faits discrets, absents des forums économiques où ils brillaient naguère.
Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’IFRI (Institut français des relations internationales) et fin connaisseur des stratégies russes en Afrique, résume la situation dans un briefing percutant : « Les sanctions ont freiné la capacité de projection économique de la Russie, mais pas sa volonté de puissance. »
L’économie de l’ombre : nouveau modus operandi
Car dans le sillage de cette rétraction visible, une autre réalité a pris corps : celle de l’économie de l’ombre. Telle une rivière souterraine, les échanges russo-africains n’ont pas cessé, ils se sont simplement déplacés hors du champ radar.
Le troc, les paiements en yuan, en dirham émirati ou en rouble, les transferts via des banques non alignées : autant de techniques qui permettent au commerce de survivre — en particulier dans le domaine sensible du raffinage pétrolier. Loin des projecteurs, les hydrocarbures raffinés russes s’écoulent vers des ports africains, souvent réexportés sous pavillon neutre.
Un diplomate africain, sous couvert d’anonymat, confiait récemment à Addis-Abeba : « La Russie n’est plus un investisseur classique, elle devient un partenaire de l’ombre. »
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Dialogue politique : entre trompe-l’œil et stratégie de contournement
Ce maintien de relations économiques, aussi discrètes soient-elles, est brandi par Moscou comme une preuve éclatante de l’échec des sanctions. Bien sûr, cette lecture est en grande partie une exagération propagandiste. Mais elle souligne une faiblesse structurelle des Occidentaux : leur incapacité à construire un récit politique cohérent à destination des pays tiers.
Le Kremlin, lui, maîtrise l’art du storytelling : il se pose en défenseur de la multipolarité, en soutien des souverainetés africaines face à une Europe moralisatrice et punitive. Ce discours, relayé avec efficacité sur les médias comme RT Africa ou via les canaux diplomatiques alternatifs, trouve un écho dans plusieurs capitales africaines.
Thierry Vircoulon avertit : « Les sanctions, sans un récit politique fort, laissent le champ libre à une Russie qui a su séduire par sa résilience et son discours anti-hégémonique. »
Les sanctions économiques sont des outils puissants, mais leur efficacité dépend moins de leur intensité que de la cohérence stratégique qui les accompagne. Tant que l’Occident laissera vacante la scène narrative en Afrique, Moscou y dansera à visage découvert ou masqué, au gré des alliances opportunistes.
En Libye, au Soudan ou à Madagascar, ce n’est plus seulement une guerre des ressources. C’est une guerre du récit. Et pour l’heure, la Russie sait raconter son histoire.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
