
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le sommet organisé par Donald Trump à la Maison-Blanche avec les dirigeants du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan marque un tournant dans la politique étrangère américaine. Pour Washington, les minerais critiques sont devenus le nouveau pétrole — les ressources stratégiques qui détermineront la puissance industrielle, la souveraineté technologique et la capacité militaire des nations au XXIᵉ siècle.
Le 6 novembre 2025, dans le cadre de la plateforme C5+1, Trump a affirmé que son administration plaçait la sécurité des chaînes d’approvisionnement au cœur de sa politique économique. L’objectif : sécuriser l’accès américain à l’uranium, au cuivre, aux terres rares et au tungstène, des éléments indispensables à la transition énergétique, aux véhicules électriques et aux technologies de défense de nouvelle génération.
Une région au cœur d’un nouvel échiquier géopolitique
Depuis la chute de l’Union soviétique, l’Asie centrale demeure un carrefour stratégique disputé entre Moscou et Pékin. La Russie y conserve des liens politiques, militaires et culturels profonds, tandis que la Chine a investi massivement dans les infrastructures et les mines à travers son initiative des Nouvelles Routes de la soie. L’entrée en scène de Washington bouleverse cet équilibre fragile.
Trump a présenté l’Asie centrale comme « une région extrêmement riche », soulignant que son administration souhaitait établir une coopération durable avec les cinq États pour « garantir une prospérité commune fondée sur la sécurité énergétique et minérale ». Ce message s’inscrit dans la stratégie américaine de découplage vis-à -vis de la Chine : réduire la dépendance aux métaux rares contrôlés par Pékin, qui domine plus de 80 % de la transformation mondiale des terres rares, tout en limitant l’influence russe sur le marché de l’uranium.
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Le pari des ressources critiques
Les chiffres sont éloquents : le Kazakhstan et l’Ouzbékistan produisent ensemble plus de la moitié de l’uranium mondial. En 2024, le seul Kazakhstan a assuré près de 40 % de la production planétaire, tandis que la Russie demeure le deuxième fournisseur des États-Unis avec environ 20 % des importations. Cette dépendance inquiète Washington, d’autant que la transition énergétique — énergie nucléaire, batteries, éoliennes — exige des volumes croissants de minerais critiques.
Face à cette urgence, la Maison-Blanche multiplie les accords bilatéraux. Lors du sommet, Boeing a obtenu la vente de 37 avions civils aux compagnies aériennes du Kazakhstan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan. Dans le même temps, la société américaine Cove Capital a annoncé un partenariat pour l’extraction de tungstène au Kazakhstan, financé par des garanties du gouvernement américain. Trump a aussi révélé que l’Ouzbékistan investirait plus de 100 milliards de dollars aux États-Unis au cours de la prochaine décennie dans des secteurs clés tels que les minerais stratégiques, l’aéronautique et l’industrie automobile.
Ces initiatives témoignent d’une diplomatie économique offensive où les contrats industriels deviennent des instruments de puissance. Comme l’a observé Gracelin Baskaran, directrice du Center for Strategic and International Studies, « alors que la Chine et la Russie consolident leur emprise sur les systèmes miniers et logistiques de la région, Washington cherche à établir des points d’ancrage tangibles par des projets ciblés à haute valeur stratégique ».
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Le Kazakhstan, pivot du nouvel ordre régional
Le geste symbolique le plus marquant est venu d’Astana : le Kazakhstan a rejoint les Accords d’Abraham, normalisant ses relations avec Israël. Ce choix, effectué le même jour que la rencontre à Washington, illustre le tissage d’un réseau diplomatique reliant la sécurité énergétique, la coopération technologique et la recomposition du Proche-Orient sous impulsion américaine.
Pour Kassym-Jomart Tokaïev, président du Kazakhstan, il s’agit de « l’ouverture d’une nouvelle ère de partenariat avec les États-Unis ». Son pays, doté de vastes réserves d’uranium, de cuivre et de terres rares, devient un acteur clé de la stratégie occidentale de diversification. Dans le même temps, Astana cherche à équilibrer ses relations entre Washington, Moscou et Pékin — un exercice d’équilibriste délicat, mais indispensable pour préserver son autonomie.
Une diplomatie économique aux allures de guerre froide
L’offensive minérale de Washington s’inscrit dans un contexte de rivalité systémique avec la Chine et la Russie. Pékin contrôle la transformation mondiale des terres rares et dispose d’une avance technologique considérable dans la production d’aimants, d’équipements électroniques et de missiles guidés. Moscou, quant à elle, reste un fournisseur énergétique majeur et un acteur clé du nucléaire civil. En cherchant à ancrer l’Asie centrale dans son orbite, Trump vise donc à remodeler les équilibres économiques de l’Eurasie et à priver ses adversaires d’un levier stratégique essentiel.
Mais cette stratégie repose sur une contradiction : pour s’imposer dans la région, les États-Unis devront investir massivement dans des infrastructures, des voies ferrées et des installations industrielles que la Chine finance déjà depuis une décennie. Washington mise sur la force du dollar, la puissance du marché américain et la promesse d’une coopération politique sans tutelle directe — une approche séduisante sur le papier, mais difficile à concrétiser face à la géographie et aux dépendances historiques de ces pays.
L’Asie centrale, laboratoire du monde multipolaire
Avec ses 84 millions d’habitants et ses immenses réserves minières, l’Asie centrale devient le laboratoire d’un ordre multipolaire où les alliances se redessinent autour des ressources. Les États-Unis cherchent à y introduire un modèle d’influence « hybride » : une diplomatie commerciale couplée à une présence stratégique. Les bases américaines en Asie centrale ont disparu depuis l’Afghanistan, mais l’économie et la technologie prennent désormais le relais de la force militaire.
Trump, en misant sur la « diplomatie des ressources », tente de réinventer l’influence américaine dans un monde où la guerre se mène par contrats, normes et investissements. Cette vision rompt avec la logique interventionniste du passé : il ne s’agit plus de contrôler des territoires, mais de sécuriser des chaînes de valeur.
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Un pari risqué mais structurant
La réussite de cette stratégie dépendra de la constance américaine, souvent mise à mal par les changements d’administration. Pour que cette « doctrine minérale » survive, il faudra que les entreprises américaines restent engagées sur le long terme, que le Congrès soutienne les financements, et que Washington comprenne enfin que la compétition géoéconomique se gagne dans la durée.
Trump espère transformer l’Asie centrale en un bastion économique occidental au cœur de l’Eurasie, brisant le duopole russo-chinois. Mais la région, habituée à jouer sur plusieurs tableaux, n’acceptera pas un nouvel hégémon. Elle préférera sans doute monnayer sa neutralité contre des investissements de tous bords.
Dans ce « grand jeu » du XXIᵉ siècle, les mines remplacent les puits de pétrole, les chaînes d’approvisionnement tiennent lieu de pipelines, et la puissance se mesure non plus en bases militaires, mais en contrats industriels.
La guerre pour les minerais critiques n’est pas seulement économique — elle est l’ossature du nouvel ordre mondial.
Et comme toujours, ceux qui possèdent la matière première ne sont pas nécessairement ceux qui détiennent le pouvoir : encore faut-il savoir la transformer en influence.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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