TRIBUNE – Le miroir de l’existence après le 7 octobre : De l’effacement à la résilience

TRIBUNE – Le miroir de l’existence après le 7 octobre : De l’effacement à la résilience

lediplomate.media — imprimé le 24/04/2026
Photo Hagay Sobol
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Par Hagay Sobol

Depuis le 7 octobre, le regard des autres s’est parfois dérobé, tentant d’effacer nos identités. Entre métaphore littéraire et analyse des réseaux sociaux, cette tribune explore le miroir comme un acte de résistance pour se réapproprier son existence face au chaos.

« Objets inanimés avez-vous donc une âme ? » dit le poète. Comme dans chaque chose réside un peu de celui qui l’a façonné ou de ceux qui l’utilisent, la réponse est oui. Dès lors, une relation intime peut se nouer. Si la vie est un film, le miroir est un théâtre dont le personnage central n’est peut-être pas uniquement celui qu’on croit. Image inversée de soi-même et des autres, il est le révélateur de la confrontation entre le reflet et la réalité ou entre l’assignation qu’on nous impose et celui que nous sommes. Aussi, il peut devenir le lieu privilégié pour réclamer le droit d’être un « Tout » face à ceux qui ne voient en nous qu’un fragment gênant de l’actualité depuis le 7 octobre et l’onde de choc géopolitique venue d’Iran.

L’effacement

« Après le 7 octobre 2023, je me suis senti comme effacé. Certains se sont détournés ou m’ont banni des réseaux sociaux. Comme un réflexe, je me suis regardé dans la glace pour m’assurer que j’existais. Jamais, je n’avais perçu avec autant d’acuité que je ne me voyais d’ordinaire que par bribes, le rasage, la coiffure et non en entier, et que ce n’était pas moi-même mais une image inversée. »

Un questionnement s’impose : que regarde-t-on dans le miroir, un « Tout », une mosaïque, une projection ? Soi ou les autres ? L’illusion ou la réalité ? Pour le découvrir, doit-on le traverser comme Alice ? Alors, le miroir devient une métaphore de la vie. Et pour paraphraser Héraclite, on ne se regarde jamais deux fois dans le même miroir.

« On ne se regarde jamais deux fois dans le même miroir »

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Le face-à-face

Le miroir, un fleuve de lumière qui coule, enregistre l’érosion de nos certitudes. Entre le 6 et le 8 octobre, il n’a pas changé, mais la personne qui s’y regarde a vieilli d’un siècle. Le miroir est devenu une nécessité existentielle, non par narcissisme, mais pour vérifier que l’on n’est pas devenu un fantôme. Mais d’invisible, avec le regard des autres qui se dérobe, on en devient presque trop visible, dans un face-à-face forcé avec son propre regard. S’opère alors une métamorphose : d’utilitaire, le miroir devient ontologique. Il n’est plus là pour ajuster un col, mais pour témoigner d’une présence. L’indifférence ou le rejet des autres nous oblige à devenir notre propre garant.

« L’indifférence ou le rejet des autres nous oblige à devenir notre propre garant »

Photo Hagay Sobol

Le « Tout » contre le fragment

Avant la crise, on ne se connaît que par morceaux, chaque facette correspondant à une partie d’une identité multiple. Le quotidien et ses impératifs fonctionnels incitent à cette existence segmentée qui évite d’affronter ses propres contradictions. Pourtant, pour paraphraser Aristote, le « Tout » étant infiniment plus qu’une somme de fragments, on ne peut être réduit à l’un d’entre eux. Le miroir devient alors un acte de résistance : le lieu pour se convoquer « en entier », dans toute sa complexité, et refuser ainsi d’être le spectre que les autres ont décidé que l’on était.

« Refuser ainsi d’être le spectre que les autres ont décidé que l’on était »

L’image inversée et la traversée du miroir

S’il y a image inversée pour celui qui se mire, dans la « vraie » vie, le biais existe également. La réalité de l’un est souvent l’opposé de ce que l’autre perçoit. Pour s’extraire de ce paradoxe, une démarche active est indispensable : il faut traverser le miroir. Ce n’est pas une fuite pour échapper à son propre regard, c’est une nécessité impérieuse pour aller au-devant de la complexité de l’autre au lieu de s’arrêter à son étiquette. C’est se réapproprier son être pour appréhender le monde dans sa trajectoire globale. Sans cela, nous continuons à vivre dans un fragment du réel. Car l’existence n’est pas une image fixe, c’est une succession de reflets que l’on doit assembler pour former un « Tout » cohérent. C’est par ce cheminement que le miroir prend vie !

« L’existence… une succession de reflets que l’on doit assembler pour former un Tout »

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Les miroirs aux algorithmes

Cette vision parcellaire se prolonge aujourd’hui sur le cristal liquide de nos écrans. Le « scrolling[1] » réduit le temps de lecture à un simple rebond[2]. On ne saisit plus que des éclats : un titre, un tweet, une image, rarement une vue d’ensemble. Cette tendance est amplifiée par les algorithmes, jusqu’à l’enfermement dans une bulle pétrie de biais de confirmation. Ce manque de distanciation fait que l’on projette sur l’autre ces mêmes raccourcis pour ne plus distinguer qu’une appartenance religieuse, ethnique ou politique. Alors, les miroirs magiques deviennent des écrans prédateurs. En diffusant sans filtre la propagande du Hamas, ils ont mis une cible sur tous les juifs ou leurs soutiens, supposément complices d’un drame se déroulant à des milliers de kilomètres.

Photo Hagay Sobol

Les miroirs aux algorithmes… deviennent des écrans prédateurs

La réappropriation : un projet partagé

Depuis ce jour fatidique où j’ai cru être un miroir sans tain, j’ai mené un combat quotidien pour ne pas devenir invisible face à ceux qui n’existent qu’en réduisant l’Autre à des stéréotypes. Mon but n’était pas de m’évader comme le héros de Ralph Ellison[3], ni de me radicaliser comme celui de Sartre[4]. J’ai choisi de me réapproprier mon image. Le miroir est devenu un instrument de résilience pour me réparer et réparer un monde tendant vers la déshumanisation. L’acte de se regarder consciemment sonne comme une révolte, une volonté de recréer de la présence sans l’enfermement. Mais cela doit être un projet partagé. Aussi, je revendique pour chacun le droit d’être toujours en devenir, et non une image ghettoïsée. Et surtout, le droit à la contradiction, afin d’apprendre de nos erreurs avant qu’il ne soit trop tard, à l’inverse de Dorian Gray[5].

Après la brisure du 7 octobre, je me suis reconstruit en traversant le miroir. Depuis, j’avance, mais sans rien oublier !

« Le droit d’être toujours en devenir, et non une image ghettoïsée »

Art&Facts No6 – Miroir : Réflexions, reflets et illusions. Le magazine où l’l’art rencontre l’éthique et l’actualité. Avec Laurence Croix, Stéphane Ruspoli, Guy Konopnicki, Hagay Sobol, Jérôme Gillaneaux, David Gerbi, Pek, Fiorella Bassan, Frédéric Chaslin, Simona Esposito, Antoine Chéreau, Sylvie Valayre, Lise Haddad, Gabriela Badescu-Rabinovitch, Alexis Tchkotoua, Jean-Yves Malmasson, Shalom Marciano, Jérôme Rigaudias et bien d’autres…

https://www.calameo.com/artetfacts/read/0079620391411e1eecb05

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[1] Scrolling : technique d’affichage produisant des déplacements de contenu, en faisant défiler les pages sur un écran.

[2] Taux de rebond : nombre de visiteurs venant sur un site et en sortant dans la foulée sans avoir ouvert un lien.

[3] Invisible Man (Homme invisible, pour qui chantes-tu ?) roman de Ralph Ellison : Le narrateur est un homme noir que la société refuse de voir. Il n’est pas physiquement invisible, mais les gens ne voient que des stéréotypes à travers lui, jamais son humanité.

[4] Le Mur de Jean-Paul Sartre (Nouvelle : « L’Enfance d’un chef ») : Lucien Fleurier, un jeune homme en quête d’identité, se regarde dans la glace et ne voit qu’une « grosse bête de visage ». Transparent et sans substance, il finit par adopter une idéologie radicale et antisémite. Il se « solidifie » dans le regard de haine des autres pour enfin avoir une image fixe.

[5] Le Portrait de Dorian Gray, roman d’Oscar Wilde : le protagoniste délègue son image réelle, ses rides et ses péchés, à un tableau pour garder une apparence pure dans le miroir du monde.


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