ANALYSE – Le rouble et le yuan contre le dollar : Chronique d’un basculement (2022-2026)

ANALYSE – Le rouble et le yuan contre le dollar : Chronique d’un basculement (2022-2026)

lediplomate.media — imprimé le 24/04/2026
Le rouble et le yuan contre le dollar
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Il y a des basculements qui ne s’annoncent pas. Ils ne font pas la une des sommets internationaux, ne donnent lieu à aucun traité fondateur. Et pourtant, en quelques années, ils redessinent les équilibres du monde. La dédollarisation progressive des échanges entre la Russie et la Chine appartient à cette catégorie : silencieuse dans sa forme, stratégique dans ses effets.

Tout commence véritablement en février 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par Moscou. Les sanctions occidentales qui s’ensuivent — exclusion partielle du système SWIFT, gel d’actifs, restrictions bancaires — transforment brutalement les règles du jeu. Le dollar, pivot du commerce international, devient pour la Russie un instrument de vulnérabilité.

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La réponse est immédiate, mais surtout progressive et méthodique.

Avant 2022, le yuan ne représentait qu’une part marginale des échanges russes, moins de 2 %. Trois ans plus tard, la situation est méconnaissable. En 2024, environ 95 % du commerce bilatéral sino-russe est réglé en roubles et en yuans. En novembre 2025, selon les autorités russes, ce chiffre atteint près de 99 %. En l’espace de quelques exercices, le dollar a quasiment disparu de ces flux.

Ce basculement n’est pas un simple ajustement technique. Il traduit une décision politique.

Car le dollar n’est pas seulement une monnaie d’échange ; il est aussi un levier de puissance. Contrôler les circuits financiers en dollars, c’est pouvoir surveiller, contraindre, sanctionner. Moscou, confrontée à cette réalité, a choisi de s’en affranchir. Pékin, plus anticipateur, y voit une opportunité d’accélérer une stratégie ancienne : l’internationalisation du yuan.

Entre 2022 et 2024, la transformation s’accélère :

  • la part des monnaies occidentales dans les échanges russes chute de plus de 80 % à moins de 20 %
  • les paiements énergétiques (pétrole, charbon, gaz) basculent massivement en yuan
  • des circuits financiers alternatifs se développent, en marge des infrastructures dominées par l’Occident

Le mouvement est rapide, mais il n’est pas improvisé. Il s’appuie sur des outils déjà en gestation : accords de swap entre banques centrales, systèmes de paiement parallèles, montée en puissance des institutions financières chinoises.

En 2025, ce nouvel équilibre atteint une forme de maturité. Le commerce entre les deux pays reste élevé — environ 228 milliards de dollars — mais il fonctionne désormais presque entièrement sans dollar. À Moscou, le yuan devient la principale devise étrangère sur les marchés. Les entreprises russes exportatrices encaissent en yuan ; les importateurs paient en yuan. Le dollar cesse d’être une monnaie d’usage pour devenir une simple référence externe.

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Mais cette autonomie retrouvée a ses limites.

En mars 2026, la Russie est confrontée à une pénurie de liquidités en yuan. Le paradoxe apparaît au grand jour : en s’émancipant du dollar, Moscou s’expose à une nouvelle dépendance, cette fois envers Pékin. L’accès à la monnaie chinoise dépend désormais des flux commerciaux et, indirectement, des arbitrages des autorités chinoises.

Autrement dit, la souveraineté monétaire recherchée se transforme en équilibre asymétrique.

Du côté chinois, la stratégie reste prudente mais constante. Le yuan progresse dans les échanges internationaux — représentant près de 29 % des règlements du commerce extérieur chinois en 2025 — sans pour autant rivaliser globalement avec le dollar. Pékin avance sans brusquer le système, préférant construire une alternative plutôt que provoquer une rupture.

Faut-il y voir la fin du dollar ? Non. Mais il serait tout aussi erroné d’ignorer ce qui se joue.

Ce que révèle la séquence 2022-2026, ce n’est pas l’effondrement d’un ordre monétaire, mais sa fragmentation. Là où le commerce international reposait largement sur une devise dominante, émergent désormais des sphères monétaires régionales, structurées par des rapports de puissance.

Le cas sino-russe en est l’illustration la plus aboutie à ce jour.

Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, une grande puissance commerce presque entièrement en dehors du dollar avec son principal partenaire. Et une autre, la Chine, teste à grande échelle l’usage international de sa monnaie, non pas comme substitut global, mais comme instrument d’influence ciblée.

Ce n’est pas une rupture spectaculaire. C’est un glissement stratégique.

Lent, contraint, mais profondément structurant.

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