TRIBUNE – Recasage des copains et tourisme diplomatique

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Gouverner, c’est prévoir » a-t-on coutume de dire urbi et orbi pour tenter de décrire la qualité essentielle des dirigeants clairvoyants. Avec Emmanuel Macron, gouverner, c’est surtout communiquer, s’agiter. Après neuf années de magistrature suprême, nous pouvons tirer une conséquence de la pratique jupitérienne : la fiction aide à rendre la réalité plus vivable. Du moins, le pense-t-il en pratiquant la politique du en même temps qui ne résout rien. Bien au contraire, elle aggrave aussi bien les problèmes intérieurs : insécurité galopante, immigration incontrôlée, poids croissant de la dette, ralentissement économique inquiétant, désindustrialisation sans limites[1], inadaptation aux nouveaux défis (IA, drones[2]) … qu’extérieurs : déclassement de la France en Europe et dans le monde[3], absence de stratégie, diplomatie au fil de l’eau, parole discréditée, action inexistante en raison de nos poches vides[4] … Mais, le Chef de l’État n’est pas homme à baisser les bras face à l’adversité. Il entend prendre les choses en main pour solidifier son legs inestimable à son successeur incompétent, par nature Comment ? En pratiquant la politique des copains d’abord sur la scène nationale et la politique de l’agitation permanente dans le concert des nations.
Les copains d’abord : C’est la rengaine de Paris
Quoi de mieux, lorsque l’on veut ne pas voir dilapider son auguste héritage, que de verrouiller aussi bien la machine de l’État que les hautes fonctions de notre belle République.
Le verrouillage méthodique de la machine de l’État
Emmanuel Macron s’est auto-investi d’une mission quasi-divine : protéger ses concitoyens des méfaits incommensurables de la peste brune qui pourrait émerger de la prochaine élection présidentielle en mai 2027. C’est pourquoi, il essaie de verrouiller, autant que faire se peut, la machinerie politico-juridico-administrative afin qu’elle bloque toute initiative intempestive de la horde bardellesque si d’aventure elle franchissait le cap du deuxième tour de l’échéance cruciale du printemps prochain. Il est impensable de laisser les mains libres à ces amateurs d’extrême droite qui n’y connaissent rien contrairement au Mozart de la finance et de la diplomatie. Ils verront, le cas échéant, de quel bois Jupiter se chauffe en comprenant qu’ils sont entravés juridiquement et politiquement dans la mise en œuvre de leur politique aventureuse. Noble objectif s’il en est. Qui pourrait en vouloir à notre plus jeune Président de la Cinquième République de sauvegarder l’héritage précieux du Général de Gaulle ? Personne, hormis quelques grincheux et autres empêcheurs de tourner en rond qui ont le toupet de mettre en avant le principe du respect de la souveraineté populaire et celui de la transparence[5]. Ce dont il n’en a cure. Les chiens aboient, la caravane passe. Le successeur d’Emmanuel Macron aura ainsi les mains liées et ne pourra agir à sa guise. Qui plus est, il sera sous le regard inquisiteur et le contrôle permanent des proches de Jupiter aux manettes du Paquebot France !
Le verrouillage méthodique des hautes fonctions de l’État
Emmanuel Macron est parfois constant dans son inconstance. Plus ça change, plus c’est la même chose ! C’est toujours la même rengaine de la République des copains et des coquins que pratique Emmanuel Macron avec un art consommé de la duplicité[6]. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas d’état d’âme[7]. Avant-hier, il place un de ses affidés, Richard Ferrand à la tête du Conseil constitutionnel, chargé de vérifier la conformité des lois à la norme suprême[8]. Hier, il recase l’une de ses groupies, la délicieuse Amélie de Montchalin à la tête de la Cour des comptes, chargé de vérifier le bon usage de l’argent public. Ainsi, le citoyen est pleinement rassuré. Aujourd’hui, l’opération se poursuit sans discontinuer. Emmanuel Moulin, Inspecteur général des Finances proche du Président et ex-directeur de Cabinet de Bruno Le Maire, est nommé au poste de Gouverneur de la Banque de France[9]. N’oublions pas la nomination d’Anne-Claire Legendre, Macrongirl à la tête de l’Institut du monde arabe (IMA) en remplacement de l’inoxydable, Mack Lang[10].
Le cas de Marc Guillaume, nommé à la vice-présidence du Conseil d’État, est emblématique[11]. Qui est ce parfait représentant de ce que d’aucuns appellent l’État profond français ? Conseiller d’État au Palais-Royal, institution qu’il a quittée depuis bien longtemps, l’homme de qualité est le fils d’un Conseiller d’État, Gilbert Guillaume qui a fait le plus clair de sa carrière, hors des murs du Palais-Royal et l’a achevé à la Présidence de la Cour internationale de Justice (CIJ). Marc Guillaume est pétri d’ambitions et rêve depuis toujours de la vice-présidence du Conseil d’État. Pour se faire, il s’en éloigne pour mieux y revenir et c’est désormais chose faite. Après un passage remarqué au Conseil constitutionnel auprès de Jean-Louis Debré, il occupe le poste stratégique de Secrétaire général du gouvernement (SGG) au sein duquel il contrôle, d’une main de fer, la machine administrativo-politique. On le qualifie pudiquement de « clivant », pour ne pas dire adepte du harcèlement moral. Il y est plus puissant qu’un ministre, dit-on ! Mais, il est rattrapé par la patrouille féminine et par l’affaire Duhamel. En effet, il se fait épingler par plusieurs conseillères de l’Élysée pour ses remarques misogynes et sexistes (ce qui ne se fait pas !) et par son amitié discutable avec le constitutionnaliste, Olivier Duhamel, accusé d’inceste (ce qui se fait encore moins !)[12]. Ce qui lui vaut, à titre de sanction grave !, un départ anticipé du SGG mais une nomination immédiate comme Préfet de Paris et de la région Ile-de-France. Rien que cela. Mais, par miracle, tous ses écarts sont balayés, oubliés. Il est aujourd’hui nommé, comme il le souhaite, vice-président du Conseil d’État où il conseille et juge l’État. Bravo pour l’indépendance, l’impartialité et l’exemplarité de ce haut fonctionnaire, à l’échine souple et au courage limité, qui est le plus mal placé pour cette fonction ! Une sorte de Fregoli de la haute fonction publique. Un grand serviteur de l’État qui sait ce que se servir signifie. Comment jugera-t-il demain les hauts fonctionnaires sanctionnés pour des faits dont il s’est rendu coupable hier sans encourir les foudres de l’État ? Bonne question. L’exemplarité serait-elle à géométrie variable ? C’est bien connu en France, « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » ![13]
En vérité, Emmanuel Macron opère une mise sous tutelle effrénée des postes clés de la République qui n’en peut mais[14]. Et, cela dans une quasi-indifférence générale de nos médias moutonniers alors même que nos juristes pointilleux devraient trouver à y redire. Cela fait effectivement beaucoup et ça commence à se voir. Cela dit, à quoi servirait le pouvoir, si on ne pouvait en user, voire en abuser. Marc Guillaume, le prétentieux est bien placé pour le savoir, lui qui va devoir appliquer aux autres la loi dont il s’exonère. Cherchez l’erreur ?
Faute d’avoir prise sur la réalité intérieure qui lui échappe, Emmanuel Macron s’agite comme un ludion sur la scène mondiale en multipliant grandes conférences inutiles à Paris et visites officielles grandioses à l’étranger.
Les voyages toujours : C’est la marotte de Jupiter
Quoi de mieux, lorsque l’on s’imagine en VRP de la France, que d’organiser de grandes conférences et de parcourir le monde dans tous les sens pour porter la bonne parole de la « Grande Nation » que personne n’attend plus !
Le médecin malgré-lui des maladies du monde
Emmanuel Macron s’est auto-investi d’une autre mission quasi-divine tel un roi thaumaturge[15] : guérir les maux de la planète en organisant à Paris de grandes conférences inutiles sur tout et n’importe quoi. C’est un « job » à plein temps, « fore sure ». À l’occasion, pour effrayer les méchants, l’on n’hésite pas à pratiquer la diplomatie de la canonnière (factice) en déplaçant, au gré des vents, le porte-avions Charles-de-Gaulle pour adresser un message de fermeté à Téhéran et à Washington[16] tout en étant incapable de canaliser les émeutiers de la place de la Concorde après le match de football PSG-Bayern de Munich. Nous apprenons, par des voix autorisées de l’Élysée, que Paris « adapte sa posture » pour tâcher de limiter les conséquences du conflit payées par l’Europe. Mazette ! Mais revenons à Paris, ville des nouveaux congrès diplomatiques, la Vienne du XXIe siècle : coalition des volontaires sur l’Ukraine en février ; co-présidence du sommet sur l’IA en Inde en février[17] ; G7 au niveau des Chefs d’état puis des Ministres des Affaires étrangères et discours viril sur le Charles-de-Gaulle sur les moyens de défense français en mars[18] ; « One Health Summit » à Lyon puis réunion à Paris, sous co-présidence franco-britannique, d’une coalition de quarante États volontaires non belligérants destinés à favoriser la libre circulation dans le détroit d’Ormuz lorsque la sécurité y sera rétablieet réunion à Paris et à Fontainebleau des ministres de l’environnement du G7 en avril ; conférence internationale sur le climat à Paris au cours de laquelle la France propose une action globale pour « accélérer » la réduction du méthane et participation au8ème sommet de la Communauté politique européenne (CPE) à Erevan suivie d’une visite bilatérale (il y fredonne La Bohème de Charles Aznavour) en mai. N’en jetez plus, la coupe est pleine. Jamais, la France n’at été l’hôte d’autant de foires/fiascos diplomatiques où les promesses n’engagent que ceux qui le reçoivent. Un classique de la diplomatie des poches vides et des mains pleines[19]. Un classique de nos échecs en Afrique au titre de l’aide aux PVD[20] comme au Mali au titre de notre lutte contre le djihadisme islamiste[21].
Le porteur inlassable de la bonne parole de la France
Emmanuel Macron s’est également auto-investi d’une autre mission quasi-divine : porter la bonne parole attendue – pas tant que cela – de la France – peut-être la sienne ? – aux quatre coins d’un monde secoué par de multiples spasmes. L’homme ne tient pas en place au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré, toujours prompt qu’il est à sillonner la planète pour y faire entendre la voix singulière de la France, le plus souvent dans la langue de Shakespeare. Citons quelques exemples de ses visites couvrant les premiers mois de l’année 2026 : Inde en février[22] ; Japon et Corée du Sud en mars ; Pologne, Chypre pour une sommet informel de l’Union européenne ; Grèce, Andorre, première visite au Pape à Rome en avril ; Arménie et Afrique en mai (Participation au sommet « Africa Forward »]. Pareille liste impressionnante de ses voyages officiels depuis le début de l’année 2026 donne le tournis. Selon la bonne vieille technique de l’essuie-glaces, une visite efface l’autre. Or, que reste-il de concret, de pérenne de ces visites ? Rien ou presque rien, si ce n’est quelques mots bien ciselés par ses communicants mais surtout une forte empreinte carbone pour celui qui prêche la sobriété énergétique. Rarement, les mots du Président de la République auront paru aussi creux. Mais, là encore, il est difficile de voir dans les paroles du Chef de l’État autre chose qu’un simple affichage. Sous la férule de Jupiter, le fameux gouverner, c’est prévoir consiste désormais à constater (nos erreurs d’appréciation) puis à commenter (notre impuissance abyssale). Moins à régler les problèmes[23].
Une question importante est posée. Quand retrouverons-nous une parole libre et intransigeante sur la scène internationale ?[24] Nous pensons à l’Algérie qui nous humilie régulièrement avec l’aval jupitérien[25]. Certainement pas durant les douze prochains mois. Peut-être avec son successeur à l’Élysée ? L’espoir fait vivre.
Le chant du cygne
« Nous n’avons le choix qu’entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires » (Emil Michel Cioran). Avec Emmanuel Macron, nous comprenons de quel côté penche la balance ! Nous ne cessons de le souligner au fil des semaines et des mois écoulés. Dans quelle République bananière vivons-nous ? Emmanuel Macron ne transforme-t-il pas notre démocratie imparfaite en démocrature, en démocratie illibérales dont il dénonce les effets catastrophiques chez les autres, en Russie, en Hongrie ? En plagiant l’œuvre d’Eugène Delacroix, l’on pourrait imaginer un tableau intitulé « La vérité détruisant l’utopie ». À ce degré-là chez Jupiter, ce n’est plus de l’optimisme, c’est une foi mystique. Il est le type même du Président des idées simples et séduisantes qui esquivent l’infinie complexité des relations internationales. Nous sommes au cœur d’une pensée magique ou de prophétie auto-réalisatrice, se voulant autoréalisatrice, plus exactement. En dernière analyse, la dernière année du second mandat d’Emmanuel Macron peut se résumer en deux missions prioritaires qui n’ont rien à voir avec la défense de l’intérêt général : le recasage à tour de bras des copains et le tourisme diplomatique permanent.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Adrien Pécout, Comment la France a perdu les trois quarts de ses raffineries ?, Le Monde, 8-9 mai 2026, p. 14.
[2] Olivier Pinaud, Drones militaires : en France, une difficile montée en puissance, Le Monde, 8-9 mai 2026, p. 16.
[3] Sylvie Kauffmann, L’Europe lucide face au lâchage américain, Le Monde, 8-9 mai 2026, p. 28.
[4] Jean Daspry, Poches vides et mains pleines ! Diplomatie de l’esbrouffe, www.lediplomate.media , 28 avril 2026.
[5] Bastien Scordia, Le secret d’État à l’épreuve de la transparence, Le Monde, 4 avril 2026, p. 9.
[6] Jean Daspry, De la République des copains : 1, 2,3 …, www.lediplomate.media , 24 février 2026.
[7] Mariama Darame/Nathalie Segaunes, À un an de la présidentielle, départs en série à l’Élysée, Le Monde, 10 avril 2026, p. 12.
[8] Le droit de pas « sage » de Ferrand, Le Canard enchaîné, 22 avril 2026, p. 2.
[9] Georges Michel, L’opération de minage se poursuit : Emmanuel Moulin, futur gouverneur de la Banque de France, www.bvoltaire.fr , 8 mai 2026.
[10] Jean Daspry, La Macrongirl de l’IMA brille au firmament du vide, www.lediplomate.media , 2 avril 2026.
[11] Décret du 6 mai 2026 portant nomination du vice-président du Conseil d’État – M. Guillaume (Marc), JORF du 7 mai 2026.
[12] Odile Benyahia-Kouider/Christophe Labbé, Le drôle de jeu de dames de Macron pour verrouiller l’État, Le Canard enchaîné, 1er avril 2026, p. 3.
[13] Jean de La Fontaine, Les animaux malades de la peste, Livre VII-1.
[14] Mathieu Dejean/Pauline Graulle, Moulin à la Banque de France, : Macron opère une mise sous tutelle effrénée des postes clés, www.mediapart.fr , 7 mai 2026.
[15] Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Gallimard, 1983.
[16] Claire Gatinois, La France tente de peser dans les négociations sur le détroit d’Ormuz, Le Monde, 8-9 mai 2026, pp. 1 et 3.
[17] Alexandre Piquard, Au sommet de l’IA en Inde, la souveraineté, principal enjeu, Le Monde, 19 février 2026, p. 15.
[18] Claire Gatinois/Chloé Hoorman, Emmanuel Macron met en scène les moyens de défense français, Le Monde, 11 mars 2026, p. 3.
[19] Jean Daspry, Poches vides et mains pleines ! La diplomatie de l’esbrouffe, www.lediplomate.media , 28 avril 2026.
[20] Marie Olivier, Cinq questions sur l’aide publique au développement, Le Monde, 10-11 mai 2026, p. 28.
[21] Brune Clément-Bollée, Retrouver un Mali fort, voilà le vrai défi posé, Le Monde, 10-11 mai 2026, p. 29.
[22] Nathalie Segaunes, Macron-Modi : une coopération renforcée, Le Monde, 19 février 2026, p. 15.
[23] Elsa Conesa, L’Allemagne et la France affichent désormais leurs désaccords, Le Monde, 12 février 2026, p. 3.
[24] Bruno Retailleau, Retrouvons une parole libre et intransigeante sur la scène internationale, Le Monde, 24 janvier 2026, p. 27
[25] Frédéric Bobin, Macron espère encore renouer avec l’Algérie, Le Monde, 10-11 mai 2026, p. 4.
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