TRIBUNE – Le Problème à trois hémisphères

Par Julien Aubert
Le Problème à trois corps est un roman de science-fiction de l’écrivain chinois Liu Cixin qui met en scène l’instabilité fondamentale d’un système à trois astres. Ici, je veux explorer une autre trinité instable : l’ordre international que dessine Donald Trump. Un monde où les États-Unis, forts d’une doctrine Monroe réactualisée, considèrent que le Venezuela, Cuba ou le Groenland relèvent de leur « hémisphère naturel » et qu’ils peuvent en disposer à leur guise, tout en abandonnant l’Ukraine à son face-à-face avec la Russie.
Cette posture arrange Moscou, qui aspire depuis longtemps à reconstituer une zone d’influence exclusive dans son « étranger proche » – Géorgie, Ukraine, Biélorussie notamment – tout en étendant son empreinte jusqu’en Afrique subsaharienne. Quant à la Chine, ses ambitions territoriales sont plus circonscrites géographiquement, mais elle n’en revendique pas moins avec intransigeance sa souveraineté sur Taiwan et son contrôle stratégique de la mer de Chine méridionale.
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La conséquence apparente de ce tripartisme serait une sorte de nouvel accord de Yalta, tacite celui-ci, où chaque superpuissance disposerait de sa sphère d’influence exclusive : chacun chez soi, et que le plus fort l’emporte.
Mais Trump opère selon une logique diamétralement opposée à celle de Roosevelt. Le grand dessein du président américain à Yalta en 1945 était d’arracher à Staline son consentement pour la création des Nations Unies – incarnation d’un ordre multilatéral fondé sur le droit –, alors que le dictateur soviétique ne rêvait que de dépecer les nations vaincues et de les soumettre à son emprise unilatérale. Trump, lui, semble abandonner toute prétention à un ordre international réglementé au profit d’un pur rapport de forces entre zones d’hégémonie.
Cette architecture géopolitique souffre cependant d’une fragilité structurelle majeure : il n’existe que deux hémisphères pour trois grandes puissances. Or la Russie et la Chine sont deux puissances continentales naturellement convergentes, tandis que les États-Unis demeurent une puissance essentiellement maritime et océanique.
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L’histoire des luttes hégémoniques regorge d’exemples de duels entre thalassocraties (Athènes, Carthage, la Grande-Bretagne, les États-Unis) et puissances telluriques (Sparte, Rome, la Russie, l’Allemagne). Ce schéma binaire tend inexorablement à s’imposer. Dans cette configuration, l’acteur le plus vulnérable du trio – la Russie, démographiquement et économiquement affaiblie – risque de se retrouver progressivement satellisée par Pékin, réduisant de facto le système tripolaire à un affrontement sino-américain.
Cette bipolarisation latente rend hautement probables des frictions aux zones de contact entre sphères d’influence : la Baltique, le détroit de Taiwan, l’Arctique et le Pacifique occidental deviennent autant de points de friction à haut potentiel conflictuel.
Car les États-Unis ne conçoivent nullement leur recentrage sur leur « hémisphère naturel » comme un retrait des affaires mondiales, mais bien comme une stratégie de restauration du leadership global américain par la consolidation de sa base de puissance. Si j’osais une comparaison audacieuse – quoique sans doute excessive –, cette vision s’apparente davantage à la « sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » japonaise des années 1930-1940 qu’à l’esprit défensif qui présidait à la construction de la ligne Maginot.
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Ainsi, le Groenland et ses immenses réserves de terres rares constituent un levier pour contourner le quasi-monopole chinois sur ces minerais stratégiques indispensables aux technologies de pointe et à la transition énergétique. Le Venezuela, au-delà de ses considérables réserves pétrolières et de ses gisements frontaliers, représente le dernier domino dans une séquence de réalignements géopolitiques – après le Liban, le désarmement du Hamas – qui vise en réalité l’Iran. Et la chute du régime iranien constituerait à son tour un moyen indirect mais puissant d’affaiblir le réseau d’États clients et d’alliés stratégiques patiemment tissé par la Chine à travers l’Eurasie et le Moyen-Orient.
Le « problème à trois hémisphères » n’est donc pas un équilibre stable, mais une transition vers un nouvel affrontement bipolaire – cette fois sino-américain –, où chaque mouvement régional s’inscrit dans une partie d’échecs planétaire.
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Julien Aubert est ancien député de Vaucluse, vice-président des Républicains et président d’Oser la France, mouvement d’inspiration gaulliste.
