ANALYSE – Libye : Vers une nouvelle polarisation stratégique en Méditerranée

Par Hedi Dardour
Cet article analyse les dynamiques géopolitiques et géoéconomiques en Libye depuis 2011, en mettant en lumière la disparition de Saïf al-Islam Kadhafi et les stratégies régionales de l’Algérie, de la Chine et de la Turquie. Il examine comment la Libye, carrefour des rivalités méditerranéennes, africaines et globales, est devenue un terrain de confrontation entre deux modèles : l’influence politique occidentale et l’approche géoéconomique des puissances émergentes.
La Libye, carrefour des rivalités géoéconomiques et géopolitiques, des recompositions diplomatiques et enjeux multipolaires
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est devenue bien plus qu’un État en reconstruction : elle est l’épicentre d’une confrontation entre deux modèles d’influence. D’un côté, un bloc occidental et ses alliés régionaux (Émirats arabes unis, Égypte, Israël) misent sur des stratégies d’alliances politiques et militaires, soutenant des acteurs comme Khalifa Haftar pour contrôler les routes énergétiques et sécuriser leur hégémonie en Méditerranée orientale. De l’autre, une coalition géoéconomique — menée par l’Algérie, la Chine et la Turquie — utilise les leviers de l’énergie, des infrastructures et des accords maritimes pour contester cet ordre, en misant sur une présence durable et moins dépendante des clivages politiques internes.
La mort de Saïf al-Islam Kadhafi, annoncée le 3 février 2026, marque un tournant. Sa disparition élimine une figure potentielle d’unification nationale et consacre la polarisation entre ces deux blocs. Désormais, la Libye se trouve au cœur d’une nouvelle guerre froide méditerranéenne, où se jouent des enjeux de pouvoir, mais aussi des modèles de développement et d’alliances pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.
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I. La Libye post-2011 : Un État fragmenté et instrumentalisé
Un système politique capturé par des acteurs extérieurs
Depuis plus d’une décennie, la Libye évolue dans un système bipolaire :
- À l’Est, Khalifa Haftar, soutenu par les Émirats arabes unis, l’Égypte, la France et partiellement la Russie.
- À l’Ouest, Abdelhamid Dbeibah, appuyé par la Turquie et l’Italie.
Les institutions clés (Banque centrale, Compagnie nationale de pétrole) sont instrumentalisées par des acteurs locaux dépendants de parrains extérieurs, limitant drastiquement la marge de manœuvre interne.
L’effacement des figures de compromis
Saïf al-Islam Kadhafi incarnait une légitimité historique et un potentiel de médiation entre les factions. Sa disparition élimine cette possibilité de « troisième voie », renforçant la bipolarisation Haftar–Dbeibah et la dépendance de la Libye aux agendas extérieurs.
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II. Les leviers géoéconomiques : Algérie, Chine et Turquie face à l’Occident
Algérie : Énergie et continuité territoriale
L’Algérie s’appuie sur Sonatrach, qui a relancé ses activités d’exploration dans le bassin de Ghadamès en partenariat avec la National Oil Corporation (NOC) libyenne. Ce positionnement consolide un axe gazier Algérie-Libye, renforçant le pouvoir de négociation d’Alger face à l’UE et limitant l’espace pour des projets concurrents comme EastMed. En stabilisant sa frontière Est, l’Algérie cherche aussi à contrer l’influence des Émirats, de l’Égypte et de la France dans le Maghreb et le Sahel.
Chine : Pétrole contre infrastructures
La Chine, via PetroChina, a obtenu 40 % de la production des champs d’Al-Nafoura et Sarir (280 000 barils/jour) en échange d’investissements massifs dans les infrastructures sur 30 ans. Pékin réactive également des projets abandonnés depuis 2011 (chemins de fer, métros, routes), liant reconstruction physique et accès privilégié aux ressources. En traitant avec les autorités de l’Est comme de l’Ouest, la Chine s’assure une influence sur l’ensemble du territoire libyen, sans implication militaire directe.
Turquie : Corridor énergétique et accord maritime
La Turquie a scellé un accord maritime avec Tripoli, redéfinissant les zones économiques exclusives en Méditerranée et ouvrant un couloir pour l’exploration gazière et la projection navale. Ce partenariat a boosté les échanges commerciaux (+40 %) et favorisé l’entrée d’entreprises turques dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et de la reconstruction. Couplé à une présence sécuritaire, ce levier garantit à Ankara un accès durable aux ressources offshore libyennes, tout en renforçant son poids face à la Grèce et Chypre.
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III. La polarisation régionale : Bloc Émirats–Égypte–Israël vs. Axe Chine–Algérie–Turquie
Le bloc Émirats–Égypte–Israël : une hégémonie sécuritaire
Les accords d’Abraham ont structuré un bloc régional hégémonique, où sécurité, énergie et diplomatie convergent pour soutenir Haftar, endiguer l’influence turque et contrôler les routes énergétiques. La Libye devient ainsi une pièce stratégique de ce dispositif, tandis que l’élimination des acteurs indépendants consolide cette domination.
L’axe Chine–Algérie–Turquie : une alternative géoéconomique
Face à ce bloc, l’axe Chine–Algérie–Turquie propose une alternative fondée sur les investissements, les infrastructures et les partenariats énergétiques. Cette approche vise à contourner les clivages politiques en misant sur des accords bilatéraux fragmentés, renforçant leur influence tout en prolongeant la dépendance de la Libye aux agendas extérieurs.
Souveraineté libyenne ou recomposition différée ?
La Libye reste un espace stratégique majeur, mais sa fragilité institutionnelle et sa dépendance aux puissances étrangères limitent son autonomie. La disparition de Saïf al-Islam Kadhafi scelle une polarisation durable, tandis que l’axe Chine–Algérie–Turquie émerge comme une alternative crédible à l’hégémonie du bloc Émirats–Égypte–Israël.
Deux questions clés se posent : Les Libyens parviendront-ils à reconstruire un projet national capable de transcender les clivages régionaux ? Les puissances étrangères accepteront-elles de respecter un espace de négociation libyen, ou la Libye restera-t-elle un terrain de confrontation par procuration ?
La réponse à ces enjeux déterminera si la Libye peut retrouver une souveraineté effective ou si elle demeurera un pion dans le grand jeu méditerranéen.
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Fort de plus de 35 ans d’expérience dans le secteur privé, Hedi Dardour a pendant 20 ans, fondé et dirigé avec succès une entreprise spécialisée dans les nouvelles technologies. Cette aventure entrepreneuriale lui a permis de développer une expertise opérationnelle et stratégique, ainsi qu’une vision aiguisée des enjeux économiques et technologiques contemporains.
Passionné par les questions de souveraineté économique et énergétique, il a choisi d’approfondir ses connaissances en obtenant un MBA en Management stratégique et Intelligence économique à l’École de Guerre Économique (EGE). Cette formation lui a offert des outils d’analyse et de prospective indispensables pour décrypter les dynamiques géopolitiques et les défis industriels.
Auditeur à l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense Nationale), il consacre une partie importante de son temps à la réflexion sur les enjeux de souveraineté, en particulier dans les domaines économique et énergétique. Son engagement se traduit par des prises de position publiques, des analyses et des contributions à des débats stratégiques, notamment sur la place de la France dans le concert des nations.
En septembre 2022, il a coécrit l’ouvrage « La guerre de l’information contre l’industrie nucléaire : Chronique d’un désamour orchestré », dans lequel sont analysés les défis informationnels et stratégiques auxquels est confronté le secteur nucléaire français. Ce travail met en lumière les mécanismes de désinformation et les enjeux géopolitiques qui pèsent sur une filière essentielle pour l’indépendance énergétique de la France.
Son parcours allie ainsi expérience terrain, expertise académique et engagement citoyen, avec pour objectif de contribuer activement aux débats sur l’avenir industriel et stratégique de notre pays.
