ANALYSE – Mali : Quand l’État en guerre reprend la main sur le récit

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Il y a, dans l’interdiction de Jeune Afrique au Mali, plus qu’un simple épisode de censure. Il y a le symptôme d’un pays en guerre, d’un État assiégé, et d’un fossé grandissant entre les réalités sahéliennes et les grilles de lecture médiatiques forgées à Paris, Bruxelles ou Genève.
Le 17 janvier 2026, les autorités de Bamako ont annoncé l’interdiction de la diffusion du magazine panafricain, accusé d’« apologie du terrorisme », de « diffamation » et d’« incitation à la haine ». Aussitôt, la réaction fut attendue : dénonciation d’une atteinte à la liberté de la presse, procès en autoritarisme, rappel incantatoire des « valeurs démocratiques ». Mais cette lecture, si rassurante pour les consciences occidentales, évite l’essentiel.
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Un pays en guerre depuis plus de dix ans
Le Mali n’est pas un État paisible s’égarant soudain sur la pente liberticide. C’est un pays plongé depuis 2012 dans une guerre asymétrique d’une rare brutalité, opposant un État fragile à des groupes jihadistes transnationaux liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Une guerre sans lignes de front, sans arrière sécurisé, où chaque convoi de carburant, chaque axe routier, chaque village devient un enjeu stratégique.
Dans ce contexte, l’information n’est jamais neutre. Elle est une arme, parfois plus efficace qu’un engin explosif improvisé. Mettre en cause publiquement la capacité de l’État à sécuriser ses approvisionnements énergétiques, interroger la soutenabilité de ses dispositifs militaires, revient, du point de vue de Bamako, à fragiliser l’effort de guerre et à nourrir la propagande adverse.
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La rupture avec le récit occidental
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le pouvoir malien a rompu avec l’ordre sécuritaire et diplomatique hérité de la décennie précédente. Retrait des forces françaises, départ de la MINUSMA, rapprochement avec la Russie, constitution de l’Alliance des États du Sahel avec le Burkina Faso et le Niger : autant de décisions qui traduisent une volonté de reconquête de souveraineté.
Cette rupture est aussi narrative. Les autorités maliennes contestent frontalement le récit dominant qui, depuis des années, présente les armées sahéliennes comme structurellement prédatrices, les États comme illégitimes, et les violences comme le produit quasi mécanique de frustrations sociales. Un récit confortable, mais souvent aveugle aux dynamiques profondes : fractures ethniques anciennes, espaces ingouvernables, idéologie jihadiste totalitaire.
Jeune Afrique, acteur plus qu’observateur
Dans cette bataille des récits, Jeune Afrique n’est pas perçu à Bamako comme un simple observateur. Pour les autorités, le magazine incarne une presse transnationale, influente, mais idéologiquement située, dont les analyses pèsent autant dans les chancelleries occidentales que dans les institutions internationales.
La publication récente d’un article sur la crise du carburant, mettant en cause l’efficacité du pouvoir militaire, a servi de déclencheur. Était-ce un travail journalistique légitime ? Sans doute. Était-ce, du point de vue d’un État en guerre, une prise de position politique ? C’est ainsi que Bamako l’a interprété.
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Liberté abstraite et réalités concrètes
La question posée dépasse donc le cas malien. Elle interroge notre rapport occidental à la liberté de la presse, souvent conçue comme un absolu détaché des circonstances. Or, l’histoire européenne elle-même rappelle que, en temps de guerre, l’information est encadrée, filtrée, parfois instrumentalisée. Aucun État engagé dans un conflit existentiel n’accepte que son effort militaire soit publiquement miné au nom de principes abstraits.
Cela ne signifie pas que la censure soit souhaitable, ni qu’elle soit sans risques. Elle alimente la défiance, renforce les logiques autoritaires et appauvrit le débat public. Mais elle ne peut être comprise qu’en tenant compte de la situation concrète d’un pays qui se bat pour sa survie territoriale et politique.
Le Sahel, miroir de nos aveuglements
L’interdiction de Jeune Afrique au Mali agit finalement comme un révélateur. Révélateur de la lassitude des États sahéliens face aux leçons venues d’ailleurs. Révélateur aussi de notre difficulté à penser le tragique, la guerre longue, l’État menacé. À force de vouloir plaquer nos catégories morales sur des réalités qui nous échappent, nous risquons de ne plus rien comprendre au monde qui vient.
Le Mali, aujourd’hui, ne demande pas l’approbation. Il exige qu’on le regarde tel qu’il est : un État en guerre, brutalement, durablement.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
