DÉCRYPTAGE – L’hypothèse d’un accord militaire entre l’Arabie saoudite, la Somalie et l’Égypte

DÉCRYPTAGE – L’hypothèse d’un accord militaire entre l’Arabie saoudite, la Somalie et l’Égypte

Égypte, Somalie, Arabie saoudite
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Évoqué par Bloomberg, cet accord n’est pas un simple épisode de diplomatie sécuritaire. C’est le symptôme d’un basculement plus profond, celui d’un espace stratégique – la mer Rouge et la Corne de l’Afrique – devenu l’un des centres de gravité de la compétition régionale. Ici, la sécurité n’est jamais seulement militaire. Elle sert de langage commun pour parler de routes commerciales, de ports, d’énergie, d’influence politique, et de rivalités intra-arabes qui, désormais, se disent à voix moins basse.

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La mer Rouge est un couloir vital. Elle concentre des flux énergétiques, des échanges commerciaux, des points d’appui navals, et des crises qui s’emboîtent comme des poupées russes : Yémen, tensions autour des routes maritimes, fragilités somaliennes, présence de puissances extérieures. Pour Riyad, sécuriser cet axe, c’est protéger une projection économique et politique qu’elle considère désormais comme structurante, y compris pour ses ambitions de transformation interne. Pour l’Égypte, c’est une question d’architecture nationale : le canal de Suez n’est pas seulement une infrastructure, c’est un pilier de souveraineté, de revenus, et de stature stratégique. La Somalie, enfin, n’est pas un allié “fort”, mais un territoire décisif : un verrou géographique, un littoral qui regarde vers l’océan Indien, une zone où les faiblesses institutionnelles attirent les convoitises.

Sur le plan militaire, l’idée d’une coalition ne ressemble pas à une alliance rigide, mais à une formule de coordination souple. L’objectif, si l’on se fie aux signaux disponibles, serait moins de bâtir une structure permanente que de créer des mécanismes : partage de renseignement, sécurisation portuaire, entraînement, surveillance maritime, et capacité de réaction. Autrement dit, une dissuasion sélective et modulable. La Somalie y gagnerait des garanties et des ressources, l’Égypte renforcerait sa posture navale et son rôle de pivot, l’Arabie saoudite consoliderait un leadership régional sans s’enfermer dans des engagements lourds et coûteux.

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Mais le cœur du dossier est ailleurs : dans la fracture qui s’élargit entre Riyad et Abou Dhabi. La décision de Mogadiscio d’annuler ses accords avec les Émirats arabes unis, après l’épisode du transit d’Aidarous al-Zubaidi et le passage par le Somaliland, fait figure de déclencheur. L’affaire n’est pas anecdotique : elle touche à la question de la souveraineté somalienne, aux réseaux d’influence dans la région, et au dossier yéménite, où l’Arabie saoudite et les Émirats ont cessé depuis longtemps d’avancer d’un même pas. Le Conseil de transition du Sud, soutenu par Abou Dhabi, incarne une stratégie de fragmentation du Yémen, tandis que Riyad privilégie une autre hiérarchie de priorités. Le résultat, c’est un terrain où les alliances changent de forme et où les partenaires sont choisis non pour leur proximité proclamée, mais pour leur utilité concrète.

Dans ce paysage mouvant, la Turquie joue une partition attentive. Les déclarations du ministre Hakan Fidan sur la nécessité d’une plateforme commune de sécurité, et les discussions d’Ankara avec Mogadiscio, qui incluent une coopération économique et un projet d’exploration offshore, rappellent que la mer Rouge et la Corne d’Afrique sont aussi une scène de compétition turque. Et si Riyad explore parallèlement un élargissement de ses arrangements de défense avec le Pakistan, en envisageant un format trilatéral incluant Ankara, c’est bien la preuve que l’Arabie saoudite teste un multilatéralisme pragmatique : moins doctrinal, plus opportuniste, construit autour de combinaisons ajustables.

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La dimension géoéconomique est, en réalité, la clé. Derrière les discours de sécurité se trouvent les ports, les infrastructures, les routes maritimes, les chaînes d’approvisionnement, et les investissements. Stabiliser la Somalie, c’est aussi tenter d’en faire un nœud logistique plus prévisible, donc plus “finançable”. Pour l’Égypte, c’est protéger la continuité stratégique de Suez dans un contexte où les perturbations maritimes ont un impact immédiat sur les recettes et sur le poids diplomatique. Pour l’Arabie saoudite, c’est s’assurer que la mer Rouge ne devienne pas un multiplicateur d’incertitudes, mais un espace où l’influence se mesure en capacité de sécuriser les flux.

Au fond, si ce pacte se matérialise, il ne produira pas une stabilité automatique. Il indiquera plutôt une direction : celle d’un ordre régional en construction, fondé sur des alliances fonctionnelles, et sur une compétition de puissances qui se joue autant sur la mer que sur la terre. Riyad cherche à redessiner une géométrie d’influence, en sélectionnant ses partenaires et en reprenant la main sur un espace stratégique désormais trop important pour être laissé aux improvisations. Le nouvel équilibre qui en sortira restera instable, mais il sera organisé. Et, dans cette région, c’est déjà beaucoup.

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