RENSEIGNEMENT – Ratcliffe à Caracas, la CIA en éclaireur

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le Venezuela comme test grandeur nature de la « diplomatie du renseignement »
Moins exposé médiatiquement que William Burns, son prédécesseur, John Ratcliffe a pourtant signé un geste qui compte. Le 15 janvier, le directeur de la Central Intelligence Agency s’est rendu à Caracas pour rencontrer Delcy Rodríguez, nouvelle présidente du Venezuela après la chute de Nicolás Maduro. Pour Washington, le symbole est clair : avant le retour des canaux diplomatiques ordinaires, on passe par le canal le plus efficace, le plus discret et, parfois, le plus décisif : le renseignement.
Ce tête-à-tête arrive dans un contexte de bascule brutale. Deux semaines auparavant, une opération a conduit à la capture de Maduro et à la décapitation du régime chaviste. Rodríguez, longtemps numéro deux, a pris la tête de l’État en cherchant un arrangement pragmatique avec les États-Unis. Or ce pragmatisme, aujourd’hui, s’écrit d’abord en termes d’informations, de garanties de sécurité et de rapports de force. C’est exactement le terrain de Langley.
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Trump 2.0 et une CIA « plus alignée »
Sous Donald Trump, la CIA semble avoir retrouvé un statut d’outil pleinement assumé de la politique de puissance. Pendant le premier mandat, l’agence avait souvent été rangée par le président dans la catégorie de « l’État profond », cet appareil soupçonné d’hostilité envers la Maison-Blanche. La seconde séquence paraît différente. Ratcliffe, choisi par Trump, vient du monde politique républicain, a travaillé sur les dossiers du renseignement au Congrès, et partage la ligne présidentielle sur l’immigration, la lutte contre le crime organisé, le narcotrafic, et une politique étrangère moins idéaliste, plus transactionnelle.
Cela se traduit par une CIA plus offensive dans l’hémisphère occidental. Les opérations contre les réseaux criminels dans la mer des Caraïbes, la collecte d’informations constante, les missions de reconnaissance visant les cartels mexicains : l’agence ne se contente plus d’observer. Elle sert d’avant-garde, d’outil de pression, de levier diplomatique. Dans ce cadre, Caracas n’est pas une étape parmi d’autres : c’est le premier grand test politique de Ratcliffe.
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L’Amérique latine, laboratoire historique et terrain d’aujourd’hui
La « diplomatie du renseignement » n’est pas un concept abstrait. Elle renvoie à une logique simple : produire des informations immédiatement exploitables, obtenir des résultats concrets, réduire l’incertitude stratégique. Et elle s’exprime, presque mécaniquement, en Amérique latine, région où la CIA a longtemps agi comme puissance structurante durant la guerre froide. Des opérations clandestines aux alliances avec des régimes militaires, jusqu’au maillage régional de la traque des oppositions, Langley a considéré le continent comme un espace où l’influence s’exerce à bas bruit, mais avec continuité.
La visite de Ratcliffe au Venezuela s’inscrit dans cette mémoire longue. Elle suggère que la chute de Maduro n’est pas seulement l’effet d’un choc soudain, mais le produit de mouvements souterrains, de contacts préalables, de fractures internes préparées et exploitées. Si une transition a été possible sans implosion totale, c’est qu’une partie de l’appareil a accepté de bouger, ou a été mise en condition de le faire.
Rodríguez, Machado et la hiérarchie des interlocuteurs
L’épisode est d’autant plus révélateur que, parallèlement, la Maison-Blanche a reçu María Corina Machado, figure de l’opposition. Mais le cœur du pouvoir, lui, se joue ailleurs : dans la relation avec celle qui gouverne, même si son parcours est indissociable du système renversé. En rencontrant Rodríguez, Ratcliffe acte une hiérarchie. L’opposition compte pour le récit. Le pouvoir compte pour la stabilité. Et la stabilité, pour Washington, est désormais un dossier de sécurité.
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Une projection « prédatrice », mais rationnelle
Ce qui se dessine, au-delà du Venezuela, c’est une doctrine : dans un monde de rivalités plus dures, les États-Unis reviennent à une logique de têtes de pont, d’accords rapides, d’influence calibrée. Le renseignement devient l’instrument naturel de cette projection, parce qu’il permet de négocier sans afficher, de sécuriser sans promettre, de peser sans occuper. Caracas offre à Ratcliffe une scène parfaite : proche, symbolique, instable, riche en risques et en opportunités.
Le Venezuela n’est donc pas seulement un dossier latino-américain. C’est un révélateur. Quand la CIA redevient le premier canal de dialogue, cela signifie que la diplomatie classique suivra, mais plus tard, et à des conditions déjà écrites dans les rapports confidentiels. Dans l’ordre nouveau, l’information n’accompagne plus la stratégie : elle la précède, et parfois la remplace.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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