DÉCRYPTAGE – Iran et Ukraine, la jonction des fronts ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La crise qui dépasse le Moyen-Orient
Le problème n’est pas seulement qu’Israël et les États-Unis aient ouvert un nouveau cycle d’hostilités contre l’Iran. Le véritable enjeu est que cette guerre risque de devenir le point de raccordement entre des crises qui, jusqu’ici, étaient encore lues séparément. Le Moyen-Orient, le front ukrainien, la compétition entre les États-Unis, la Russie et la Chine, la question énergétique, la fragilité des chaînes logistiques et l’érosion progressive de la primauté du dollar entrent désormais dans une seule et même équation stratégique. C’est pourquoi l’escalade ne doit pas être interprétée comme un simple épisode régional. Nous sommes face à une crise susceptible d’accélérer une redéfinition générale des rapports de force mondiaux.
Pour comprendre ce qui se joue, il faut partir d’un constat simple : une attaque de cette ampleur contre l’Iran ne naît pas en un jour. Elle est le produit d’une longue sédimentation faite de sabotages, d’éliminations ciblées, de guerre clandestine, de pression économique, de sanctions, d’opérations psychologiques et d’un élargissement progressif de l’affrontement. La nouveauté n’est donc pas le conflit lui-même. La nouveauté est le changement d’échelle : on passe d’une guerre indirecte, intermittente et niable à une guerre beaucoup plus explicite, impliquant ouvertement les États-Unis et pouvant produire des effets en chaîne bien au-delà du Golfe.
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Le moteur politique de l’escalade : Netanyahu et le facteur temps
La lecture la plus convaincante est que le moteur politique de l’escalade se trouve d’abord à Tel-Aviv. Benjamin Netanyahu ne mène pas seulement une guerre extérieure : il mène aussi une guerre intérieure pour sa propre survie politique. Son problème n’est pas uniquement l’Iran. Son problème, c’est le temps. Les difficultés accumulées à Gaza, l’usure de l’opération au Liban, les divisions internes, l’érosion du consensus et l’approche des échéances politiques rendent pour lui indispensable un saut qualitatif capable de ressouder le front intérieur et de rétablir une centralité stratégique.
Dans cette logique, l’attaque contre l’Iran devient à la fois nécessité militaire, pari politique et tentative de renversement du cadre général. Lorsqu’un dirigeant entre dans une phase d’usure interne, la tentation de déplacer le centre de gravité de la crise vers un ennemi extérieur grandit inévitablement. C’est un mécanisme ancien. La menace existentielle recompose les hiérarchies, suspend les conflits secondaires, impose la discipline. Netanyahu semble avoir misé exactement sur cela : porter l’affrontement à un niveau tel qu’il oblige alliés, oppositions et opinion publique à rentrer dans une logique d’urgence permanente.
Trump et la contradiction américaine
Le vrai nœud, pourtant, se situe à Washington. Pourquoi un président qui a construit une partie de son identité politique sur la promesse de réduire les conflits ouverts des États-Unis accepterait-il d’entrer dans une guerre aussi risquée ? C’est là qu’apparaît la contradiction la plus visible. En théorie, Donald Trump aurait dû éviter une telle aventure. En pratique, il y a été entraîné, ou bien il a choisi de l’accepter en pensant que le coup serait bref, spectaculaire et décisif.
Dans les deux cas, le résultat est le même : les États-Unis se retrouvent engagés dans un conflit qui contredit leur propre récit politique récent. Cela explique l’impression d’improvisation qui accompagne les déclarations officielles. Les justifications changent, les objectifs glissent, la finalité politique reste opaque. D’abord la menace nucléaire, ensuite la nécessité de rétablir la dissuasion, puis encore la pression totale sur le régime iranien. Quand les raisons changent trop vite, cela signifie presque toujours une chose : le pouvoir politique cherche une légitimation après avoir déjà choisi la force.
La grande erreur de calcul : l’illusion de la décapitation du régime
L’erreur fondamentale des États-Unis et d’Israël semble avoir été la suivante : confondre la vulnérabilité du sommet avec la fragilité du système. L’Iran n’est ni un État simple, ni une structure monolithique. C’est un ensemble d’appareils politiques, religieux, militaires, économiques et sécuritaires qui vivent en tension, mais savent se resserrer lorsqu’ils perçoivent une menace existentielle. Frapper le centre ne signifie pas automatiquement faire s’effondrer la périphérie. Au contraire, dans certains cas, cela revient à donner à la périphérie une raison supplémentaire de se rallier au centre.
Le pari occidental et israélien était probablement de provoquer un effet domino : désorganisation du commandement, panique politique, lutte pour la succession, fractures au sein des élites, ouverture de canaux internes favorables à un changement de régime. Mais ce pari reposait sur une lecture excessivement mécanique de la réalité iranienne. Les sociétés soumises à une pression extérieure ne réagissent pas toujours par l’effondrement. Elles réagissent souvent par le repli, la radicalisation, l’acceptation même de directions contestées pour ne pas céder face à l’agression.
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La dimension religieuse et symbolique
Il existe ensuite un autre niveau, souvent sous-estimé en Occident : celui du symbole. Frapper le sommet politique et spirituel iranien n’a pas seulement une valeur militaire. L’acte possède une portée identitaire immense. Dans le monde chiite, le martyre n’est pas un élément secondaire, mais une catégorie centrale de la mobilisation. Si l’objectif était d’isoler Téhéran, le risque est d’avoir produit l’effet inverse : transformer la direction frappée en pivot d’une recomposition émotionnelle, idéologique et religieuse.
En ce sens, l’opération contre l’Iran risque de devenir non pas la désarticulation de l’axe chiite, mais sa réactivation. L’Irak, le Liban et d’autres zones d’influence ou de sympathie peuvent lire l’attaque non comme une affaire strictement iranienne, mais comme une offensive contre un espace politique et confessionnel plus vaste. Et lorsque la guerre entre dans le registre symbolique, elle devient plus longue, plus difficile à contenir et moins rationnelle.
La réponse iranienne : guerre d’usure et saturation
Téhéran a montré qu’il avait préparé depuis longtemps au moins une partie de sa réponse. Voilà le fait stratégique le plus important. Il n’est pas nécessaire de détruire complètement l’adversaire pour le mettre en difficulté. Il suffit de le contraindre à dépenser plus qu’il ne peut soutenir, d’élargir excessivement le théâtre, de consommer ses ressources défensives de manière disproportionnée par rapport au coût de l’attaque. C’est la logique de la saturation : drones, missiles, frappes coordonnées, pression continue sur les infrastructures, les radars, les nœuds logistiques, les bases avancées, les routes énergétiques.
L’Iran sait qu’il ne peut pas remporter une guerre conventionnelle classique contre la puissance combinée des États-Unis et d’Israël. Mais il sait aussi qu’il peut rendre cette guerre extrêmement coûteuse, longue et politiquement corrosive. C’est toute la différence entre victoire tactique et usure stratégique. Washington et Tel-Aviv peuvent frapper plus fort. Téhéran, lui, peut faire durer davantage le conflit. Et c’est souvent la durée, bien plus que l’intensité initiale, qui décide du sens politique d’une guerre.
Le soutien indirect de Moscou et de Pékin
C’est ici qu’intervient le niveau global. Il est difficile d’imaginer une capacité de riposte iranienne aussi rapide sans un environnement informationnel extérieur de haute qualité. Il n’est pas nécessaire de supposer des alliances formelles ou des interventions directes. Il suffit de considérer que la Russie et la Chine ont tout intérêt à empêcher les États-Unis d’obtenir une victoire nette et rapide en Iran. Pour Moscou, cela signifierait libérer des ressources occidentales qui pourraient être redirigées vers l’Ukraine. Pour Pékin, cela reviendrait à subir une re-légitimation de la puissance coercitive américaine au moment même où s’intensifie la rivalité systémique en Asie.
C’est pourquoi l’Iran ne combat pas dans une solitude absolue. Il combat dans un environnement stratégique où d’autres acteurs ne veulent pas nécessairement le sauver, mais ne veulent certainement pas le voir s’effondrer en quelques jours.
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Ukraine et Moyen-Orient : deux guerres, une seule crise ?
La simultanéité des fronts
Le point décisif est le suivant : les États-Unis peuvent-ils réellement soutenir en même temps le front ukrainien, la dissuasion dans l’Indo-Pacifique et une guerre longue contre l’Iran ? La question concerne moins la puissance militaire absolue américaine que la soutenabilité industrielle, politique et logistique de son emploi simultané. Une superpuissance ne se mesure pas seulement à sa capacité de frappe. Elle se mesure aussi à sa capacité de tenir dans le temps, de maintenir ses approvisionnements, son consensus intérieur et sa cohérence stratégique.
L’Ukraine demeure un front ouvert qui continue d’absorber des ressources, de l’attention diplomatique, des capacités industrielles et du capital politique. Si le Moyen-Orient explose de manière structurelle, le problème ne sera pas seulement l’augmentation des coûts, mais la dispersion des priorités. Chaque crise retire de la lucidité à l’autre. Chaque théâtre demande des munitions, du renseignement, une couverture politique, des instruments financiers, une protection des alliances. À un certain moment, la force se transforme en surextension.
Le nœud géoéconomique
Derrière la guerre se trouve aussi une question monétaire et énergétique. L’Iran compte non seulement pour ce qu’il est militairement, mais aussi pour ce qu’il représente dans le processus plus large d’érosion de l’ordre économique centré sur le dollar. Pétrole vendu hors des circuits traditionnels, relations toujours plus étroites avec la Chine, intégration dans des réseaux commerciaux alternatifs, rôle croissant dans les Brics élargis : tout cela fait de Téhéran un problème stratégique même sans menace militaire directe sur le territoire américain.
Mais c’est précisément là que se loge la contradiction. Si l’objectif réel est d’arrêter la transition vers un ordre économique moins occidental, la guerre pourrait se révéler être un accélérateur de ce processus. Plus l’instabilité augmente, plus les grands acteurs du Sud global ont intérêt à construire des circuits alternatifs, à réduire leur dépendance envers les canaux dominés par les États-Unis et à considérer le dollar non plus seulement comme un instrument de sécurité, mais aussi comme une arme politique potentielle.
Une guerre qui peut échapper à tout contrôle
La conclusion est rude mais difficile à contourner. Cette guerre est peut-être née comme démonstration de force, comme opération punitive ou comme tentative de plier l’Iran en un temps rapide. Mais elle risque de se transformer en quelque chose de bien plus vaste : une guerre régionale d’usure insérée dans une crise systémique mondiale. Le vrai danger n’est pas seulement l’élargissement géographique. Il réside dans l’entrelacement entre dimension militaire, vulnérabilité économique, crise politique interne des démocraties occidentales et coordination opportuniste croissante entre les rivaux des États-Unis.
Autrement dit, le risque n’est pas seulement une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Le risque est que le Moyen-Orient et l’Ukraine cessent définitivement d’être deux dossiers séparés pour devenir les deux fronts d’une même crise mondiale. Quand cela se produit, la question n’est plus seulement de savoir qui a tiré le premier. La vraie question devient : qui sera capable de supporter le plus longtemps le poids de l’histoire.
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