Édito – Trump, le faux militariste et les vrais marchands de canons

L’Édito de Roland Lombardi, directeur de la rédaction du Diplomate média
Le faux procès en militarisme
À lire une partie de la presse européenne – et même américaine –, Donald Trump serait soudainement devenu un nouveau va-t-en-guerre, converti tardivement au culte des gros calibres et des budgets obèses du Pentagone. Bref, un énième pantin néoconservateur de plus et aux ordres, avec une cravate rouge et un compte X trop actif. C’est aller un peu vite en besogne, et surtout passer à côté de l’essentiel : Trump ne fait pas la guerre pour la guerre, il fait du rapport de force. Et surtout, il règle ses comptes ! Et il pense également aux midterms : afficher la puissance sans s’enliser dans les conflits contre-productifs est aussi un message électoral…
Négocier avec le monstre
Car derrière les annonces tonitruantes de la semaine dernière du président américain à propos d’un Pentagone avec un futur budget faramineux de 1 500 milliards de dollars (près de 1000 milliards actuellement), il ne s’agit pas d’une dérive militariste classique à l’américaine, mais d’une opération beaucoup plus cynique – et finalement très cohérente et subtile. Trump ne se convertit pas au militarisme : il négocie avec le monstre avec le seul objectif : celui de le tenir en laisse ! Un monstre qui finance aussi, ne l’oublions jamais, et ce, depuis des décennies, une large partie de la classe politique américaine.
Je ne cesse de rappeler ce truisme historique : l’organisation de toute société – et particulièrement aux États-Unis – est basée sur la guerre. L’autorité d’un État sur son peuple réside dans sa puissance de guerre, c’est triste mais c’est comme ça, depuis la nuit des temps…
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Trump le militariste : Un Pentagone à 1 500 milliards et l’industrie sommée d’accélérer
« Le Gun Club » (Jules Verne) : Le vrai pouvoir à Washington
Depuis la fin du mandat Eisenhower (et comme il l’avait annoncé lui-même), le complexe militaro-industriel s’est en effet imposé comme l’un des véritables, si ce n’est l’un des principaux centres de gravité du pouvoir américain. Un État profond en costume trois pièces, nourri aux guerres périphériques, aux conflits sans fin et aux ventes d’armes à flux tendu. Peu lui importe la géopolitique, encore moins la stratégie ni même les intérêts sécuritaires américains : ce qui compte, c’est que ça tire, que ça brûle et par-dessus tout, que ça se facture ! Irak hier, Ukraine et le Moyen-Orient aujourd’hui, ailleurs demain. En un mot, le chaos comme modèle économique. Avec, toujours en toile de fond, l’appui discret mais constant d’une CIA devenue un État dans l’État depuis des décennies, alliée historique des néocons, agents d’influence des marchands de canons…
Trump, anomalie systémique
Trump, lui, et je le rappelle depuis 2016, a toujours été un corps étranger dans ce système. Il en est même devenu la véritable bête noire. Le seul président américain contemporain qui ne dépend pas structurellement de ce puissant et incontournable lobby, et qui, sans surprise, s’est donc attiré son hostilité. Car il ne faut jamais perdre de vue que le complexe a financé et appuyé massivement les campagnes de ses adversaires, Clinton en 2016, Biden en 2020, Harris en 2024, et saboté sans relâche sa posture de « faiseur de paix » (encore aujourd’hui en Ukraine via ses fidèles larbins européens !). Trop dangereux pour les affaires, un véritable cauchemar, ce président qui a déjà signé à travers le monde, depuis à peine un an, huit « accords » de paix entre belligérants, parfois puissants et historiques. Certes ces accords sont fragiles et ressemblent plus à des trêves qu’à de véritables et solides traités de paix, mais c’est déjà beaucoup et surtout inédit dans l’histoire diplomatique de la présidence américaine. Que cela nous plaise ou non.
D’où aussi la volonté affichée du 45e et 47e président américain de toujours vouloir « purger » la CIA, non par goût du ménage institutionnel, mais parce qu’elle constitue l’un des piliers de cet establishment hostile.
À lire aussi : ANALYSE – Donald Trump et le complexe militaro-industriel : Un amour tumultueux
La méthode Trump : Frapper, payer, dominer
Dès lors, on comprend mieux la manœuvre actuelle. Trump fait exactement ce qu’il a déjà fait dès son retour au pouvoir en janvier 2025 avec les GAFAM, et ses autres grands adversaires internes – bien plus dangereux que les ennemis extérieurs –, qui avaient toujours œuvré à sa perte depuis 2016, trop dépendant qu’ils étaient de la Chine (productions délocalisées et à moindre coût en Asie, métaux rares…) : il tape fort, menace, promet des sanctions, puis sort le chéquier. Non pas par amour ou philanthropie, mais pour imposer sa loi. Avec la Silicon Valley, le message était simple : ne vous inquiétez pas, relocalisez vos productions au pays, faites travailler les Américains, je vous aiderai et vous trouverai des terres rares (Groenland, Venezuela, Afrique, Ukraine et même Russie…), vous gagnerez toujours de l’argent, mais à mes conditions. Au passage, avec l’industrie de la Défense, il sécurise le financement des candidats républicains aux prochains midterms. Et oui, beaucoup d’élus et de candidats républicains sont beaucoup moins riches et indépendants financièrement que Trump. Ils sont toujours dépendants des largesses du lobby de l’armement pour survivre électoralement.
Une méthode que Trump avait déjà utilisée lors de son premier mandat à l’approche des midterms de novembre 2018, lorsque les néoconservateurs américains – encore très influents alors au sein du Parti républicain – avaient été rassurés par la nomination en avril 2018 de John Bolton, véritable pape des néocons, comme conseiller à la sécurité nationale, avant d’être écarté une fois l’échéance électorale passée…
Acheter la paix pour reprendre le contrôle
En clair, Trump achète donc la paix sociale et industrielle à Washington pour reprendre le contrôle politique. Il gave le Pentagone, rassure les actionnaires, mais en échange il exige des comptes, des délais tenus, des coûts maîtrisés et une obéissance stratégique. Fin – ou tentative de fin – des programmes hors de prix, des retards abyssaux et des guerres inutiles, interminables, directes ou indirectes, qui épuisent l’Amérique sans rien lui rapporter ou pire, qui suscite encore le rejet dans le soi-disant « Sud global » qu’il faut pourtant (re)séduire et de nouveau accentuer les divisions intrinsèques au détriment de la Chine. Une manière également, on l’a dit, de tenir le Parti républicain uni, discipliné et solvable…
À lire aussi : ANALYSE – Les Houthis ont-ils gagné la bataille de Bad El Mandeb ?
La Chine, obsession stratégique intacte
Car la boussole trumpienne n’a pas changé. L’ennemi principal n’est ni Moscou, ni Téhéran, ni même les habituels figurants du théâtre moyen-oriental. L’ennemi, c’est Pékin. Point ! Et pour affronter la Chine, encore faut-il ne pas perdre son temps, se ruiner avant l’heure dans un interventionnisme fou, effréné (dont d’ailleurs la base électorale MAGA de Trump ne veut plus !) et des conflits périphériques qui enrichissent les marchands de canons mais affaiblissent au final la puissance et l’influence américaine. Le reste n’est que diversion coûteuse. D’ailleurs, Trump le prouve encore, comme en juin dernier, avec son extrême prudence (malgré les pressions multiples de certains faucons de son camps) vis-à-vis des graves évènements en Iran ces dernières semaines…
Le paradoxe qui n’en est pas un
Le paradoxe est donc apparent, mais pas réel. Trump augmente les budgets pour réduire les guerres. Il renforce l’outil militaire pour éviter de l’utiliser n’importe comment et n’importe où au mépris parfois des vrais et propres intérêts géostratégiques américains, comme par le passé… Une logique que les anti-trumpistes primaire qui ne voient pas plus loin que leur nez et les moralistes de salon confondent systématiquement avec du bellicisme, faute de ne toujours pas comprendre le sulfureux président américain et que la Realpolitik ne se fait ni avec des bons sentiments ni avec des éditoriaux indignés. Or, même si nous le détestons, il faudrait pourtant commencer une bonne fois pour toute à arrêter de sous-estimer Trump ! La haine trouble toujours le jugement.
Jusqu’où ira le bras de fer ?
Reste évidemment une inconnue majeure : jusqu’où l’omnipotent complexe militaro-industriel acceptera-t-il d’être mis au pas ? Les intérêts en jeu sont colossaux, les habitudes bien ancrées, et les relais politiques nombreux. Sans parler des services de renseignement, peu enclins à se laisser marginaliser. Rien ne dit que ce bras de fer se terminera sans casse. Une stratégie du chaos n’est malheureusement pas à exclure à l’international voire même sur le territoire américain pour faire plier le locataire de la Maison-Blanche…
L’histoire américaine rappelle d’ailleurs que ceux qui ont tenté de contenir durablement cet écosystème tentaculaire ne l’ont jamais fait sans coût politique majeur : Pour certains observateurs et surtout les plus sérieux, John F. Kennedy et même Richard Nixon, qui pourtant avait cru le « dompter », en ont, chacun à leur manière, payé le prix. Se dresser contre la « Bête » n’a jamais été sans conséquences, rappelant que, même à la Maison-Blanche, le pouvoir réel demeure fragmenté et sous contrainte.
En attendant, une chose est certaine : Trump ne joue pas à la guerre, il joue au pouvoir.
Et dans cette partie, le Pentagone n’est pas ou plus la finalité. C’est l’outil. Un outil de pression, de bluff dans son Art of the Deal ou sa Paix par la Force vis-à-vis des autres grandes puissances. Une manière également de les impressionner et de pousser celles-ci à une course à l’armement, comme en son temps Reagan avec l’URSS, toujours risquée pour des économies sous tensions, même si la situation n’est plus tout à fait la même aujourd’hui face à la Russie et surtout la Chine. Mais bon, qui sait ? Comme toujours à Washington, ce n’est pas une question de morale, mais de domination. Au final, nous pourrions résumer la scène par cette métaphore : les hommes du complexe militaro-industriel veulent la guerre, Trump leur donne l’argent, en faisant aussi payer au passage ses alliés… mais leur enlève le gouvernail !
À lire aussi : Delon et Belmondo, une autre France du cinéma
#Trump, #Pentagone, #BudgetMilitaire, #ComplexeMilitaroIndustriel, #MarchandsDeCanons, #EtatProfond, #CIA, #Washington, #PolitiqueAmericane, #DefenseUS, #IndustrieDeDefense, #LobbyArmes, #Neocons, #Realpolitik, #RapportDeForce, #Geopolitique, #StrategieMilitaire, #Midterms, #MAGA, #Diplomatie, #Ukraine, #MoyenOrient, #Iran, #Chine, #Pekin, #RivaliteSinoAmericaine, #Armes, #GuerresSansFin, #Deterrence, #HardPower, #Puissance, #Souverainete, #Propagande, #Mediatisation, #Narratif, #Influence, #ThinkTanks, #DefenseBudget, #Eisenhower, #IndustrieMilitaire

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.
Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.
Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.
Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).
Vous pouvez suivre Roland Lombardi sur les réseaux sociaux : Facebook, Twitter et LinkedIn
