ANALYSE – Les Empires des mers : Washington relance sa flotte, Riyad rêve d’un empire logistique, Pékin dicte déjà les routes…

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
À travers les dédales d’une prose administrative, l’Executive Order signé par Donald J. Trump en avril 2025 cache bien plus qu’un plan industriel. Derrière le titre bureaucratique – Restoring America’s Maritime Dominance – se dissimule une réorientation profonde de la stratégie de puissance américaine. C’est un texte qui annonce une volonté de reconquête : reconquête industrielle, reconquête navale, reconquête symbolique, reconquête du monde. À première lecture, il s’agit d’un effort de réindustrialisation. À la seconde, d’un manifeste géopolitique.
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Car depuis une génération, les États-Unis observent, presque impuissants, le glissement de leur suprématie maritime. Autrefois maîtres incontestés des océans – non seulement par leur flotte de guerre, mais aussi par la vigueur de leur industrie navale et le contrôle indirect qu’ils exerçaient sur les flux commerciaux – ils sont devenus spectateurs d’un basculement historique. Aujourd’hui, moins de 1 % des navires marchands mondiaux sont construits sur leur sol. Le géant chinois, à lui seul, en produit plus de la moitié. Et Pékin ne se contente pas d’assembler des coques d’acier : elle structure méthodiquement un pouvoir maritime global.
Ce renversement, longtemps perçu comme un détail dans les hautes sphères de Washington, est désormais considéré comme une menace existentielle. Car la domination maritime, dans l’histoire des empires, n’est jamais une affaire secondaire. Elle conditionne la capacité de projeter sa force, de contrôler les flux de matières premières et de marchandises, d’assurer sa sécurité et de diffuser son influence. À mesure que la Chine investit dans les infrastructures portuaires en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe, développe sa flotte militaire à un rythme effréné, et redessine les routes de la soie maritimes, les stratèges américains réalisent que l’hégémonie terrestre de demain passera, paradoxalement, par la mer.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le décret de Trump. Ce texte, loin d’être une simple déclaration, entend mobiliser l’ensemble de l’appareil fédéral autour d’un objectif unique : refaire des États-Unis une puissance maritime complète. On parle ici d’une restructuration totale de l’industrie navale – militaire et commerciale – accompagnée de mesures protectionnistes contre la Chine, d’un effort massif de formation de la main-d’œuvre, d’un redéploiement de la flotte de réserve, de la modernisation des infrastructures portuaires, et de la création de zones de prospérité maritime destinées à attirer des investissements étrangers… à condition qu’ils viennent des alliés.
Cette ambition, inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, ne se déploie pas dans le vide. Car pendant que Washington tente de se redéfinir comme puissance océanique, d’autres acteurs avancent, chacun selon sa logique. La Chine, bien sûr, avec son modèle d’intégration verticale où le politique, le militaire et l’économique fusionnent dans un projet de domination silencieuse. Mais aussi, de manière plus inattendue, l’Arabie Saoudite.
Depuis quelques années, Riyad a entrepris une transformation profonde de son modèle économique, cherchant à sortir de la dépendance au pétrole pour s’imposer comme un carrefour global. La mer devient ainsi un outil de diversification, un levier de puissance, un horizon stratégique. Sous la bannière de Vision 2030, le royaume construit ports géants, plateformes logistiques, zones industrielles côtières, et rêve d’un empire maritime arabe capable de rivaliser avec Dubaï, voire de supplanter certains relais logistiques chinois.
Le port de King Abdullah, par exemple, ambitionne de figurer parmi les dix plus grands du monde. Le complexe futuriste de NEOM inclura Oxagon, une ville industrielle flottante tournée vers les technologies de rupture. Dans le même temps, l’Arabie Saoudite investit massivement dans la construction navale via une joint-venture avec Hyundai et Lamprell. L’objectif est clair : se rendre indispensable à l’économie maritime mondiale. Ce qui place Riyad dans une position ambiguë vis-à-vis de Washington et de Pékin, à la fois partenaire stratégique et acteur autonome.
Les connexions entre ces dynamiques sont multiples. D’un côté, les États-Unis, en relançant leur industrie navale, cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement, aujourd’hui largement dépendantes de composants chinois. De l’autre, l’Arabie Saoudite propose une alternative logistique crédible, une forme de friend-shoring régional, susceptible de rassurer Washington. Mais ces rapprochements sont fragiles. Riyad entend jouer sa propre partition. Elle mise sur la neutralité, la diversification des partenaires, l’attractivité des capitaux asiatiques autant qu’occidentaux. Dans cette logique, toute dépendance exclusive serait perçue comme une faiblesse.
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Au cœur de cette recomposition mondiale, l’Europe, elle, observe. Mais certains de ses acteurs sont déjà dans l’arène. L’Italie, notamment, par l’intermédiaire de Fincantieri, est un acteur de premier plan dans la stratégie maritime américaine. Sa filiale américaine, Fincantieri Marinette Marine, implantée dans le Wisconsin, détient le contrat de construction des frégates Constellation, modèle crucial pour la modernisation de la flotte de surface américaine.
Le décret de Trump, avec son appel à des investissements alliés, pourrait ouvrir de nouvelles opportunités pour Fincantieri : extension des programmes existants, financement d’infrastructures, participation à la revitalisation des chantiers. Mais les risques sont à la hauteur des promesses. Car derrière les sourires diplomatiques se cache une logique protectionniste affirmée. La pression pour « américaniser » les chaînes de valeur, limiter les composants étrangers, et redonner aux syndicats américains un rôle central pourrait vite se heurter à la réalité des partenariats industriels transatlantiques. Pour l’Italie, maintenir sa position nécessitera une diplomatie active, une capacité d’adaptation et un soutien politique de l’État.
Il serait naïf de croire que cette relance navale américaine est un simple retour à la compétition industrielle. Il s’agit d’un basculement stratégique. D’un retour à la logique impériale qui veut que les grandes puissances contrôlent non seulement les terres mais surtout les mers. La mer est à nouveau le théâtre des rivalités de demain : qu’il s’agisse de sécuriser les approvisionnements critiques, de déployer des flottes en temps de guerre, ou d’assurer la résilience des économies face aux chocs géopolitiques.
L’Executive Order de Trump n’est pas un texte technique. C’est une alerte. Une tentative de remettre les États-Unis en capacité d’exister face à la Chine, de dialoguer d’égal à égal avec les alliés, et de reprendre l’initiative dans un monde où les ports, les câbles sous-marins, les détroits et les terminaux deviennent les nouveaux champs de bataille.
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Dans cette guerre des flux, chaque quai compte. Chaque navire est un message. Chaque alliance est une précaution. Et l’avenir de la globalisation se joue, désormais, à la surface des océans.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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