ENTRETIEN EXCLUSIF – Prince Davoud Pahlavi

Depuis plusieurs semaines, l’Iran est de nouveau traversé par un vaste mouvement de contestation populaire, marqué par une radicalité croissante des slogans, une extension géographique notable et une remise en cause de plus en plus frontale du régime islamique. Dans un contexte régional déjà extrêmement tendu, ces événements soulèvent de nombreuses interrogations quant à la solidité du pouvoir des mollahs, à la capacité de l’opposition à s’unifier et aux scénarios possibles en cas de basculement du régime.
Pour analyser ces dynamiques complexes, Le Diplomate média a interrogé Davoud Palahvi qui incarne une autre voix de l’Iran. Prince exilé en France, Davoud Pahlavi, troisième héritier présomptif au trône impérial, ne se revendique pas seulement comme monarchiste, mais comme patriote démocrate, engagé pour un Iran post-islamique, laïque et ouverte sur le monde.
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Comment analysez-vous le soulèvement populaire actuel en Iran ? Assiste-t-on, selon vous, à une contestation de nature différente de celles qu’a connues le régime depuis 2009 ou 2019 ?
Davoud Pahlavi : Ce qui distingue fondamentalement l’année 2026, c’est son potentiel profondément disruptif. Cette vague de contestation réunit les griefs économiques qui avaient nourri le soulèvement de 2019, la ferveur politique si marquée en 2009, et les thèmes féministes et libertaires portés avec force par le mouvement de 2022 autour de Mahsa Amini. Elle les dépasse largement cependant : elle atteint désormais une échelle véritablement nationale et s’accompagne d’une remise en cause ontologique, radicale, du système dans son essence même.
Les premiers signes d’un possible effondrement du régime se multiplient. On observe des défections au sein des forces de sécurité, des attaques contre des infrastructures stratégiques, ainsi qu’une opinion publique de plus en plus désinhibée qui exprime sans détour sa rupture totale avec le pouvoir. Ces éléments apparaissent comme les prémices de tremblements annonciateurs d’un séisme plus profond.
Le régime conserve néanmoins d’immenses ressources répressives. Un basculement vers une guerre ouverte, qu’elle soit interne ou qu’elle prenne une dimension régionale, pourrait paradoxalement lui offrir un sursis en resserrant les rangs autour du pouvoir.
Si la répression s’intensifie encore sans réelle intervention internationale, le mouvement risque de s’épuiser sous le poids des pertes humaines et de la fatigue générale. À l’inverse, un soutien concret et déterminé des États-Unis ou de l’Union européenne, bien au-delà des simples condamnations verbales, pourrait faire pencher la balance en faveur d’un changement de régime, potentiellement orienté vers une transition démocratique.
L’Iran de 2026 se tient ainsi à un point de bascule historique.
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Quelles sont les origines profondes de ce mouvement ? Relèvent-elles principalement de facteurs socio-économiques, politiques, identitaires, ou observe-t-on aujourd’hui une convergence durable de ces différents mécontentements ?
Les protestations ont éclaté fin décembre 2025 au cœur de Téhéran, dans le Grand Bazar, où commerçants et petits patrons ont fermé boutique pour dénoncer l’effondrement économique. Le rial a perdu plus de la moitié de sa valeur en quelques mois, l’inflation dépasse les 40 % avec des hausses atteignant 70 % sur les produits alimentaires, les prix flambent et les pénuries s’installent. Cette crise représente la goutte d’eau après des années de chômage endémique chez les jeunes, d’érosion continue de la classe moyenne et d’une gestion catastrophique aggravée par les sanctions internationales, les dépenses militaires à l’étranger et les séquelles du bref conflit avec Israël en 2025.
Très rapidement, ce mécontentement socio-économique a mué en une contestation politique radicale. Les slogans ont glissé vers « Mort au dictateur » visant directement l’ayatollah Khamenei, le rejet absolu du régime théocratique et des appels clairs au changement de système. Ce basculement fait écho aux soulèvements antérieurs : la fraude électorale de 2009, la hausse des prix du carburant en 2019, ou encore le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022 déclenché par la mort de Mahsa Amini. À chaque fois, la colère née des difficultés matérielles révèle une fracture plus profonde : un pouvoir perçu comme corrompu, répressif et totalement déconnecté des aspirations et des besoins du peuple.
À cette dimension s’ajoute une quête identitaire puissante. De nombreux Iraniens, en particulier les jeunes et les habitants des villes, rejettent l’idéologie islamiste imposée depuis 1979 au profit d’une identité nationale plus séculière, nourrie par l’héritage pré-islamique ou par la nostalgie d’une ère monarchique. Les minorités ethniques, Kurdes, Baloutches et autres, se mobilisent également en dénonçant les discriminations systémiques dont elles sont victimes.
Ce qui rend ce mouvement si singulier, c’est cette fusion profonde et durable des trois registres : l’économique comme étincelle, le politique comme radicalisation, l’identitaire comme horizon existentiel. Il ne s’agit plus d’une simple crise conjoncturelle, mais d’une accumulation historique qui transforme la contestation en un défi révolutionnaire au régime lui-même.
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La radicalité des slogans et la remise en cause explicite de la République islamique semblent franchir un seuil symbolique important. Cela traduit-il, selon vous, une perte irréversible de légitimité du régime auprès de la société iranienne ?
La radicalité des slogans actuels représente un seuil symbolique majeur. Des cris tels que « Mort à Khamenei » ou « À bas le dictateur » ou « Javid Shah » scandés dans de nombreuses villes depuis fin décembre 2025, ne réclament plus de simples réformes : ils rejettent l’existence même de la République islamique.
Cette évolution révèle une érosion très profonde de la légitimité du régime, probablement irréversible à moyen terme si la dynamique persiste, même si la répression brutale et les ressources encore disponibles au pouvoir peuvent retarder l’issue.
Le mouvement se distingue par sa rapidité et sa portée existentielle. Il vise directement Khamenei et appelle au changement de régime, voire à un retour monarchiste. Ce rejet s’inscrit dans une accumulation historique, marquée par les crises de 2009, 2019 et 2022, où chaque épisode a renforcé l’image d’un pouvoir corrompu, répressif et profondément déconnecté de la société.
La répression massive, avec plus de 500 morts en quelques semaines, ne fait qu’attiser la colère. Économiquement, l’effondrement du rial et l’inflation galopante ont anéanti la base sociale du régime. Politiquement, la concentration absolue du pouvoir sur un Guide suprême âgé de 86 ans a vidé les institutions de toute crédibilité. Identitairement, l’aspiration au sécularisme et à l’héritage pré-islamique domine chez les jeunes, qui représentent 60 % de la population.
Pour de nombreux observateurs, le recours exclusif à la violence annonce la fin d’un système qui ne repose plus sur aucun consentement populaire. Des défections potentielles et une désinhibition collective rendent un retour en arrière très improbable sans concessions majeures, concessions que le régime paraît incapable de consentir.
Lundi une rencontre entre Reza Pahlavi et Donald Trump devait avoir lieu mais a finalement été repoussée. Cela suscite de nombreuses réactions. Quelle lecture géopolitique faut-il faire de ce futur échange ? Peut-il réellement peser sur l’équation interne iranienne ou s’agit-il avant tout d’un signal politique à destination de Téhéran ?
Trump n’a pas confirmé de rencontre avec Prince Reza Pahlavi ce lundi 13 janvier. Il l’a même dit clairement. Mais l’important, c’est ailleurs : les Iraniens descendent dans la rue malgré la peur, les balles et l’internet coupé. Ils crient « Mort au dictateur », ils chantent pour la liberté, et certains scandent « Javid Shah » comme symbole d’espoir et de retour à une Iran fière et moderne.
Trump les soutient fort : il menace le régime de « l’enfer » s’il massacre plus de monde, et il dit qu’il ne les abandonnera pas comme les présidents avant lui.
Pour nous, Iraniens, ce moment est historique. Le régime tremble. Le peuple est prêt à tout risquer pour en finir avec 47 ans de terreur. Peu importe qui rencontre qui à Washington : c’est dans les rues de Téhéran, Ispahan, Tabriz que l’avenir se joue.
Au-delà de la diaspora, Reza Pahlavi dispose-t-il aujourd’hui de relais réels et structurés à l’intérieur même de l’Iran — qu’ils soient politiques, sociaux, économiques ou issus des appareils de sécurité ? Ces réseaux sont-ils en mesure de jouer un rôle décisif en cas de basculement du régime ?
Prince Reza Pahlavi dispose de relais réels à l’intérieur de l’Iran, les équipes travaillent en faveur du peuple mais pour l’instant le régime empêche toute structure visible.
Dans les rues, son nom est scandé partout « Javid Shah », drapeau Lion et Soleil est fréquemment brandi. Ses appels à manifester sont suivis, son plan de transition inspire. En cas de basculement, son rôle pourrait être décisif : il est la figure la plus unificatrice, avec un projet clair. Mais aujourd’hui, c’est le peuple qui porte la révolution. La victoire viendra de vous, dans les rues. Lui représente l’espoir.
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Certains observateurs évoquent la possibilité d’une intervention israélienne, voire américaine, directe ou indirecte, en cas d’aggravation de la situation intérieure iranienne. Ce scénario vous paraît-il crédible ou contre-productif au regard des équilibres régionaux et des leçons du passé ?
Face à une répression d’une ampleur et d’une brutalité rarement égalées, la question de l’intervention extérieure en Iran ne peut plus être éludée au nom d’une prudence devenue, dans les faits, une forme de renoncement. Lorsque l’État se transforme en machine de coercition systématique, niant toute expression politique, criminalisant la contestation sociale et faisant de la violence un mode de gouvernement, l’argument de la non-ingérence perd une grande partie de sa légitimité morale.
L’argument selon lequel toute intervention renforcerait mécaniquement le régime par un effet de ralliement national mérite d’être nuancé. Si cette dynamique a pu opérer dans des contextes de guerre conventionnelle ou de menaces existentielles, elle est aujourd’hui affaiblie par la fracture profonde entre l’État et la société iranienne. Une large partie de la population ne se reconnaît plus dans un pouvoir perçu comme illégitime, corrompu et prédateur. Dans ce contexte, une action extérieure clairement orientée vers la protection des civils et non vers une domination géopolitique pourrait, au contraire, accentuer l’isolement du noyau dur du régime.
Depuis plusieurs années, et plus encore lors des vagues de soulèvement récentes, le pouvoir iranien a démontré sa capacité à étouffer toute contestation par la force brute : arrestations massives, exécutions, torture, coupures d’Internet, militarisation de l’espace public. Cette répression ne vise plus seulement à maintenir l’ordre, mais à briser durablement la société, à dissuader toute velléité de changement par la peur. Dans ces conditions, continuer à invoquer la souveraineté de l’État iranien revient à consacrer l’impunité d’un régime qui ne reconnaît plus la souveraineté de son propre peuple.
Sur le plan régional, l’argument de la déstabilisation ne saurait justifier l’inaction permanente. L’Iran est déjà un facteur majeur d’instabilité au Moyen-Orient, précisément parce que son régime s’appuie sur la projection de la violence externe pour compenser sa fragilité interne. Laisser perdurer une répression sans limite alimente à long terme les dynamiques les plus radicales, tant à l’intérieur du pays que dans son environnement régional. À l’inverse, une pression militaire ou logistique crédible pourrait contribuer à redéfinir des lignes rouges et à réintroduire un minimum de responsabilité stratégique.
Enfin, il existe une dimension éthique que l’analyse réaliste ne peut indéfiniment repousser. L’histoire récente a montré que l’inaction face à des violences d’État massives est rarement jugée avec indulgence a posteriori. Soutenir concrètement un peuple confronté à une répression systémique, ce n’est pas nier la complexité iranienne ni idéaliser l’ingérence ; c’est reconnaître que la stabilité fondée sur la terreur est une illusion, et que le coût humain de l’attentisme dépasse désormais les risques d’une action mesurée.
En ce sens, une intervention militaire limitée ou une aide logistique assumée ne serait ni une croisade idéologique ni une aventure impériale, mais un choix politique lourd, fondé sur la conviction que certaines situations extrêmes appellent autre chose que des condamnations verbales. Lorsque toutes les voies internes sont méthodiquement fermées, refuser toute forme d’assistance extérieure revient, de facto, à accepter que la répression l’emporte.
Donc oui une intervention est nécessaire à mon avis et ne doit pas se faire attendre, de très nombreux compatriotes perdant la vie face à la répression sanguinaire des mollahs.
Si le régime des mollahs venait à tomber, quels scénarios de transition vous semblent les plus plausibles ? Existe-t-il aujourd’hui des structures politiques, institutionnelles ou sociales capables d’assurer une stabilité minimale dans l’après-régime ?
Dans l’hypothèse d’une chute du régime de la République islamique, la question de la transition s’imposerait avec une acuité immédiate. Parmi les scénarios évoqués, celui d’un processus porté par Prince Reza Pahlavi et ses équipes occupe une place particulière, à la fois en raison de sa visibilité internationale et de la charge symbolique qu’il véhicule. Ce scénario ne repose pas que sur l’idée d’un retour dynastique, mais sur la capacité d’une figure identifiée à catalyser un moment politique inédit et à structurer un cadre transitoire crédible afin de relever tant économiquement que socialement et d’arriver à une stabilité de manière à pouvoir mettre le plus vite possible une démocratie ; ainsi le peuple choisira son avenir librement.
Enfin, la question de l’unité de l’opposition demeure centrale. Entre monarchistes, républicains, mouvements civils, minorités ethniques et acteurs de la diaspora, les divisions sont nombreuses. Pensez-vous qu’une convergence stratégique soit possible, ou ces fractures risquent-elles de compromettre toute alternative crédible au régime actuel ?
L’unité de l’opposition reste l’un des principaux défis pour toute alternative crédible au régime actuel. Les divisions entre monarchistes, républicains, mouvements civils, minorités ethniques et diaspora sont réelles, mais une convergence stratégique minimale reste possible. Il ne s’agit pas d’accorder toutes les visions idéologiques, mais de s’entendre sur des principes essentiels : rejet de la théocratie, souveraineté populaire et recours à un processus démocratique pour trancher les désaccords.
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Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.
