HISTOIRE – Mémoires d’avant-guerre froide – La voix d’un officier français dans l’Armée rouge

HISTOIRE – Mémoires d’avant-guerre froide – La voix d’un officier français dans l’Armée rouge

lediplomate.media — imprimé le 18/05/2026
La voix d’un officier français dans l’Armée rouge
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Raphaëlle Auclert

Alors que les foyers de tensions s’embrasent à travers le monde, l’ONU est inaudible, l’OTAN se fissure et la commission européenne est devenue une foire d’empoigne où seule la soi-disant « menace russe » fait l’unanimité. Le monde de Yalta vit ses dernières heures.

C’est pourquoi il est d’autant plus nécessaire, dans le sillage des commémorations des 81 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, de revenir au commencement. En 1945, avant Hiroshima et l’équilibre de la terreur, sur les ruines fumantes d’une Europe qui vient de connaître la pire tragédie de l’humanité et où se livrent encore les dernières batailles pour abattre le régime nazi. C’est précisément là que nous emmènent les Souvenirs de guerre du tovarich kapitaine Foch alias Henry Fournier-Foch (1912-2006), publiés il y a tout juste un quart de siècle aux éditions de La table ronde. De la Poméranie à la prise de Berlin, l’histoire improbable et magnifique qu’il nous livre a peu à voir avec les caricatures peuplant aujourd’hui nos médias et nos imaginaires ; elle parle d’amitié virile et de bravoure, de souffrances et de joies partagées, de communion des armes et des âmes dans le combat ; de notre histoire européenne. Écoutons-le.

Voyage au bout de la nuit

Pendant six mois, de janvier à juillet 1945, nous suivons les aventures d’Henry Fournier-Foch, petit-fils du Maréchal Foch, consignées sur le papier au soir de sa vie. Fait prisonnier par les Allemands dès juillet 1940, alors qu’il était capitaine d’une compagnie de chars au 5ème bataillon de chasseurs, il est envoyé dans un camp en Poméranie. Il ne parvient à s’en échapper que le 30 janvier 1945, à la faveur d’un déplacement de prisonniers contraint par la poussée vers l’ouest de l’Armée rouge. Dans la pénombre et la confusion, lui et ses quatre compagnons, eux aussi officiers français qui ne se quitteront plus jusqu’à leur retour, parviennent à fausser compagnie à leurs gardiens.

C’est alors le début de ce que notre héros nomme lui-même son « odyssée » à travers non des mers déchaînées, mais des terres dévastées. Après cinq années de combats impitoyables, la quasi-totalité des repères qui structurent d’ordinaire une société ont disparu. Et le capitaine, par son témoignage, nous en donne la sensation vive, celle d’une aberration permanente : villes détruites, habitants chassés de chez eux, brassage de peuples que la guerre a charriés à travers toute l’Europe comme cailloux dans un torrent. Certains Français, réquisitionnés par le Service du Travail Obligatoire dans les fermes allemandes, se sont attachés au lopin qu’ils cultivaient… et à la maîtresse des lieux, souvent veuve de guerre, et ne veulent plus en repartir. D’autres prisonniers, des Hongroises, des Italiens, une Norvégienne, une Lituanienne, ou des Polonaises croisent ainsi la route du narrateur, dans un défilé aussi incongru que tragique.

L’Armée rouge, elle aussi, draine dans son sillage un flot d’hommes, de matériel, de ravitaillement. Les routes sont bien souvent cahoteuses et encombrées par les convois incessants de véhicules et d’attelages parfois surréalistes : à Wugarten, l’auteur ne raconte-t-il pas s’être trouvé nez à nez avec des chameaux chargés de bidons d’essence venus… d’Ouzbékistan ! Si certaines situations prêtent parfois à sourire, c’est le plus souvent un spectacle de désolation qui transparaît à travers les pages, a fortiori lorsque le narrateur se rend à Berlin le jour même de la signature de la capitulation : arrivé sur place, il décrit l’aspect « fantomatique, sinistre de ce qui fut une grande ville (…) Çà et là, des civils s’affairent dans les ruines de leur logis ; çà et là on sort un cadavre dans un sac, un autre, puis un autre ». Avant de conclure : « sur des kilomètres, ce ne sont que gravats, poussières, fumées d’incendies pas encore éteints » (207).

L’Armée rouge, Fournier-Foch la rencontre une semaine après son évasion, suite à un pari audacieux mais gagnant : au lieu de prendre logiquement la direction de l’ouest vers la France, il décide de faire route vers l’est. « C’est notre premier tovarich », se souvient-il, ému. Très vite, naît une sympathie mutuelle et celui qui sera rebaptisé « tovarich kapitaine Foch » est appelé à jouer un rôle non négligeable aux côtés des Soviétiques contre l’ennemi commun.

Un berger à la recherche des brebis égarées

Son premier coup d’éclat lui vaut la confiance de ses nouveaux frères d’armes. Il s’agit de la prise de Pyritz, rendue possible par la tactique échafaudée par le capitaine et par le renseignement qu’il a collecté sur le terrain ; en effet, quelques jours plus tôt, lui et ses compagnons avaient traversé cette petite ville, repérant au passage la position de quatre canons de 88. Peu de temps après, il reçoit son premier Drapeau rouge, une des plus hautes distinctions militaires soviétiques.

Par la suite, il est même présenté au Maréchal Joukov, commandant du premier front soviétique ; c’est lui qui dirige l’action principale de l’offensive Vistule-Oder, prendra le centre de Berlin et recevra la capitulation allemande le 8 mai. Mais nous ne sommes qu’en février lorsque les deux hommes se rencontrent pour la première fois. Joukov, francophile et francophone, admirateur du Maréchal Foch, se prend d’une forme d’affection bourrue pour le petit-fils de ce dernier que le destin a amené jusqu’à lui. Dès lors se noue entre eux une relation forte où, dans un télescopage vertigineux, s’entrechoquent les échos des deux guerres mondiales. Paternel, Joukov lui déclare qu’il « peut se considérer comme un officier de l’Armée rouge » et, joignant le geste à la parole, lui fait remettre des pattes d’épaule de major et l’étoile de l’ordre de la Guerre patriotique, une des plus hautes décorations et l’équivalent soviétique de notre médaille de Commandeur de la Légion d’honneur. Lors de leur deuxième rencontre, début mars, le Maréchal lui confie la tâche de regrouper et filtrer les étrangers présents dans la zone occupée par l’Armée rouge.

Fournier-Foch accepte cette mission et s’emploie activement à rassembler les prisonniers de guerre français pour les ramener au pays. A Wugarten et Landsberg où il s’établit, la rumeur de son « arche de Noé » circule vite et y convergent spontanément des centaines puis des milliers de naufragés de guerre. En mai, son « troupeau », comme il l’appelle avec une pointe d’ironie, atteint 11 500 personnes. Finalement, ce sont 10 000 survivants qu’il ramène vers la France dans pas moins de sept convois ferroviaires.

Outre ceux qui le rejoignent d’eux-mêmes, Fournier-Foch n’a de cesse de ratisser les camps de prisonniers allemands pour y retrouver des Français, mais pas seulement. Il est confronté au summum de l’horreur en découvrant un camp de captives juives hongroises à Ravensbruck ; à Oranienburg, il sauve in extremis une vingtaine de jeunes Français raflés en banlieue parisienne en représailles d’attentats perpétrés par la Résistance contre l’occupant. D’autres fois, ce sont les Soviétiques qui lui signalent, parmi leurs prisonniers allemands, certains qui se prétendent français : beaucoup de Malgré nous, mais aussi quelques-uns de la Division Charlemagne. D’avril à juillet, notre tovarich kapitaine s’acquitte ainsi d’une mission salutaire, tant pour ses compatriotes que pour les Soviétiques ; en effet, il s’agit autant de sauver les prisonniers qui peuvent l’être que de repérer les individus suspects, anciens nazis qui tenteraient de se fondre dans la masse. Au cours de cette période aussi incertaine qu’éprouvante, il tisse d’étroits liens avec ses « tovarichi » et ne tarit pas d’éloges sur eux.

Une amitié naturelle

Dès les premiers contacts, la confiance s’installe. « Pas un instant je ne me pose la question : comment allons-nous être traités par l’Armée rouge (38)… je suis tranquille d’esprit, comme si rien de mauvais ou de désagréable ne pouvait nous arriver » (41). Puis il fait la connaissance du Major Madianov avec qui « l’intimité naît très vite, scellée par quelques heures de combat côte à côte » (48), et qui partage avec lui une « réelle amitié » (54). Avec un autre officier, il note que « tout de suite nous sympathisons » (60). Rappelons que c’est une armée portée par une dynamique victorieuse qu’il rencontre en janvier 1945, deux ans après la victoire de Stalingrad et un an et demi après celle de Koursk.

Précisons néanmoins qu’il ne fait preuve d’aucune complaisance pour autant : il est parfaitement conscient du mépris de l’état-major soviétique pour les pertes humaines et évoque à plusieurs reprises les exactions commises par les soldats contre les Allemandes. Mais il opère une distinction nette entre les unités d’élite qu’il fréquente et le deuxième échelon, échappant lui souvent à tout contrôle. Loin d’être une circonstance atténuante, on sait hélas que ce phénomène a touché toutes les armées, des GIs en France aux « Maroquinades » en Italie.

Ces affinités n’ont rien de superficiel et leur souvenir résistera au temps : « j’ai trouvé, auprès des chefs militaires soviétiques, estime Fournier-Foch, plus de compréhension, de confiance, de sympathie intellectuelle que pendant mes 18 ans de service, sauf exception » (73). Par contraste, il est ramené brutalement à « l’humilité et à la déception » (74) lorsque la mission française de Berlin l’accueille avec dédain et lui fait même reproche d’avoir sauvé des Malgré nous car « il n’en avait pas l’autorisation »; et pourtant, en juillet 1945, cette mission française spécialement mandatée n’en avait retrouvé aucun, contre 350 à l’actif de Fournier-Foch. Mais de tous les personnages que ce dernier a côtoyés durant six mois, le Maréchal Joukov est évidemment le plus emblématique.

Les rencontres avec le Maréchal Joukov : un dialogue intérieur de la conscience européenne

Les quatre rencontres entre Fournier-Foch et Joukov sont très denses, par leur teneur autant que par leur écho historique. Et leur intensité va crescendo à mesure que l’Armée rouge avance vers Berlin. La première et la seconde ont lieu à Pila, à 300 km de Berlin ; la troisième au-delà de l’Oder à Küstrin et enfin la dernière à Berlin même, quelques heures seulement après la signature de la capitulation allemande.

Outre les missions que notre héros se voit confiées, les deux hommes parlent stratégie militaire : « Nous avons étudié les offensives de Foch, dit le Maréchal en fin connaisseur, nous en avons appliqué les enseignements (…) chez nous, il n’y avait pas de chef d’orchestre ». Bon sang ne saurait mentir, et le haut gradé de féliciter son jeune ami pour sa victoire à Pyritz : « l’autre jour, tu as bousculé les habitudes, ce fut vraiment une innovation qui a dû en marquer plusieurs » (183). A l’opposé, Joukov se montre volontiers critique envers certains réflexes ataviques de sa propre armée : « Le Russe est le Russe, il continue à vouloir aller tout droit, en dépit des pertes », considère-t-il, regrettant que ses officiers « ignorent le sens de la manœuvre » (115). Fournier-Foch est du même avis, remarquant sobrement que dans l’Armée rouge « les mouvements n’ont rien d’une rigueur prussienne, mais [que] les gens sont sérieux » (96); pour lui, « masse et courage suppléent à toute idée de manœuvre » qui serait pour les Russes une « notion inconnue » (65). Un constat semble-t-il toujours valable en 2026, à en juger d’après le conflit en Ukraine.

Mais au-delà de ses aspects techniques, le dialogue entre le Soviétique et le Français dépasse les frontières et les époques. Il est frappant que leurs entrevues soient rythmées par la même rengaine, Joukov demandant inlassablement à Fournier-Foch pourquoi le Maréchal n’était pas allé jusqu’à Berlin. – « Moi, j’irai à Berlin » (118), lui lance-t-il, un brin goguenard, à chacune de leurs rencontres (118 et 134). A la troisième, il lui donne rendez-vous à Berlin et enfin, la quatrième fois, il s’exclame, triomphant : « Tu vois, je suis à Berlin, oui à Berlin. Si ton grand-père était venu ici, en 1918, nous n’y serions pas aujourd’hui, ni toi ni moi » (208). Il rejoint ainsi la vision d’un Jacques Bainville dans Les Conséquences politiques de la paix (1920) ou d’un Andreï Foursov qui, dans Le glas de l’histoire (1996), envisage les deux Guerres mondiales comme une même guerre de Trente Ans.

A la fin, en songeant au Maréchal Joukov qui doit s’envoler pour Moscou remettre la capitulation allemande à Staline, Fournier-Foch se remémore l’autre Maréchal, son grand-père, quittant son domicile parisien pour présenter à Clémenceau et Poincaré l’armistice signée à Rethondes en 1918 (215). A travers ces deux victoires sur une Allemagne conquérante et meurtrière, n’est-ce pas la même affirmation d’une Europe de nations fières et souveraines ? Signe des temps, c’est cette fois Moscou, certes vaillamment épaulée par Paris sous les traits de la Résistance française ou du tovarich kapitaine Foch, qui a porté le glaive. Rappelons au passage que les Etats-Unis ont attendu novembre 1942 et l’opération TORCH pour ouvrir le second front demandé à cor et à cri depuis l’été 1941 par les Soviétiques.

Une paix atomique de 80 ans

En lisant ces conversations prononcées aux heures fatidiques du siècle dernier, on est tenté d’y voir un dialogue de l’Europe avec elle-même face à son destin ; un destin qui s’annonçait sous les auspices de l’unité, de la paix et de l’espérance, mais que les premiers frimas de la guerre froide ont vite fait voler en éclats. George Orwell, dans son article prophétique « You and the Atomic Bomb » écrit deux mois après les frappes nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki, affirmait du reste que la bombe nucléaire mettrait un terme aux conflits à grande échelle, « prolongeant indéfiniment une paix qui n’est pas une paix. » Cette situation a duré jusqu’en 2022, année du retour de la guerre de haute intensité en Ukraine.

« L’ouragan revient sur nous, chargé cette fois de nuages atomiques », avertissait le journaliste Jean Nocher en 1947 dans son Pamphlet Atomique. Ce dernier avait d’ailleurs semé la panique à Paris en août 1946, en relatant dans une émission de radio satyrique une catastrophe nucléaire d’ampleur mondiale. Mais, dans le climat de crainte de l’époque, beaucoup prirent cette annonce au premier degré.

Un antidote aux va-t-en guerre

Aujourd’hui, 81 ans après la capitulation des nazis, après Hiroshima et tout autant de terreur nucléaire, de mythologie apocalyptique et d’hystérie antirusse, le récit de Fournier-Foch évoque une simplicité rassurante, un temps lointain d’humanité et de fraternité entre Français et Russes. En témoignent les 800 volontaires français que l’officier mit à la disposition des artilleurs soviétiques à la demande de Joukov pour la bataille finale de Berlin et qui les impressionnèrent par leur efficacité : « Nos Français ont bluffé les tovarichs » (185). De même, la silhouette de Fournier-Foch, sillonnant sans relâche la Poméranie ravagée à la recherche des siens avec l’appui des Soviétiques, est un symbole d’abnégation autant que d’amitié.

A l’opposé, les accusations pleuvant de nos jours contre la Russie d’impérialisme, d’expansionnisme, de volonté d’affaiblir l’Europe voire de la conquérir témoignent au mieux d’une ignorance crasse du passé, au pire d’une indécence sans limite : comment un pays qui a sacrifié 27 millions de ses enfants pour vaincre le nazisme, et qui en porte encore la mémoire vivante, avec notamment le rite du bataillon des immortels chaque 9 mai, pourrait-il vouloir qu’une telle tragédie se reproduise ? Bien souvent, de semblables propos sont tenus par des gens qui ignorent tout de la guerre et se contentent de pérorer depuis le confort de leur chaire ou des plateaux de télévision.

Du reste, le grand écrivain de la guerre froide et ancien agent du MI6 John Le Carré, dans une interview en marge du film La taupe (2011), estimait que « nous avions besoin d’universitaires et d’espions », non sans avertir qu’« il ne fallait jamais trop les respecter » (« we should never overrespect them »). En effet, poursuivait-il, « nous ne devons jamais penser qu’ils sont la solution : ils sont une part du problème ». Ainsi, ceux-là même qui prétendent sonner l’alarme contre la soi-disant invasion imminente de l’Europe par les hordes russes insultent à la fois le passé, avec ses victimes et ses héros, l’intelligence et la tranquillité de leurs contemporains, sommés de vivre dans la peur permanente, mais aussi l’avenir sur lequel leur surenchère insatiable fait peser, pour le coup, de véritables risques de conflit. Ne respectons pas excessivement, donc, ni ces cassandres ni leurs sombres prophéties peut-être autoréalisatrices.

Enfin, alors que les États-Unis prennent le large et que l’Europe est mise face à des choix existentiels pour assurer sa sécurité, les mémoires d’un âge sans la bombe invitent à une pensée stratégique sereine et réaliste, sous le regard attentif des deux Maréchaux.


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