REPORTAGE – La Gagaouzie, découverte et enjeux d’une région méconnue en Europe

Par Vincent Sinacola
Territoire largement méconnu, la Gagaouzie est une région autonome moldave fascinante, qui mérite qu’on s’y attarde, autant sur le plan culturel que par son influence régionale. C’est ce qui m’a poussé à m’y rendre, pour tenter de comprendre ce qui forge l’identité gagaouze au sein du contexte multiculturel et politique moldave.
Mon voyage a débuté par une rencontre marquante avec mon guide, un homme qui incarne à lui seul la complexité de cette région : né d’un père gagaouze et d’une mère moldave roumaine, il se situe à la croisée de deux mondes. Ce cours voyage représentait pour lui plus qu’un simple travail, mais aussi un retour à ses racines.
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Une immersion dans la ruralité moldave et son carrefour culturel unique
L’arrivée dans cette région autonome de 125 000 habitants est discrète. Ici, pas de poste de contrôle militaire, mais un simple drapeau, une inscription et un symbole de cheval (emblème de la région qui possède une écurie renommée) marquant l’entrée sur le territoire.
Il est important de noter la différence avec la Transnistrie, région avec laquelle elle est souvent comparée en raison de la proximité avec la Russie, la Gagaouzie n’est pas un pays autoproclamé (elle l’a été pendant quelques années) comme la Transnistrie mais bien d’une région moldave avec un statut d’autonomie. Contrairement à la Transnistrie, il n’y a ici ni frontière physique réelle, ni monnaie distincte.
La région est composée de trois “districts” ou plutôt trois centres administratifs autour des trois villes de la région (Comrat, Ceadîr‑Lunga, et Vulcănești). En entrant dans le territoire, le paysage s’ouvre sur une ruralité simple, paisible, dominée par des vignes à perte de vue dont provient un vin maintenant renommé comme le vin moldave de manière générale, et des moulins centenaires. La population semble vivre tout de même de manière assez précaire. La Moldavie possède déjà l’un des taux de pauvreté les plus élevé d’Europe, environ 33,6% en 2024[1] avec un taux encore plus élevé dans les zones rurales. Le PIB de la région serait d’environ 336 millions de dollars soit environ 2,3% du PIB moldave avec un PIB par habitant de 2686 $/an.[2] Tandis que le salaire moyen varie entre 200 et 600€ par mois…
L’atmosphère est très calme et le temps semble courir plus lentement. Au même titre que la Transnistrie, l’héritage soviétique est très visible, on croise des statues de Lénine au détour des places, des anciennes usines soviétiques aujourd’hui abandonnées, des bâtiments à l’architecture communiste assez austère, ou encore près de la frontière ukrainienne, un petit aérodrome désaffecté qui permettait de joindre des villes comme Chisinau ou Odessa, qui dépérit avec ses vieux avions qui deviennent une curiosité touristique. La Gagaouzie a une terre très fertile et donc très propice à l’agriculture dont proviennent environ un tiers de ses revenus (le reste étant répartis entre industrie textile, matériaux, et les services) malgré un climat qui peut être rude, mon guide me rappelant les -20°C de l’hiver dernier…
La Gagaouzie est un puzzle ethnique. Les sources divergent concernant l’origine de ce peuple, la majorité semble être une population d’origine bulgare “turcisée”. S’ils parlent le gagaouze (langue turcique proche du turc moderne), le russe reste la langue principale, utilisée à l’écrit en caractères cyrilliques.
Un point d’ancrage essentiel demeure la religion : la population est à 100 % chrétienne orthodoxe, ce qui crée un lien fort avec la Russie.
Les touristes sont vus avec curiosité et l’accueil est très chaleureux. Nous avons pu le noter lors de notre passage au musée national gagaouze d’histoire et d’ethnographie, le plus important musée consacré au peuple gagaouze. Géré par un collectif de femmes, il est impossible de partir sans avoir goûté au vin maison (celui-là, mieux vaut l’éviter à jeun) et à quelques entrées typiques. La gastronomie est un mélange fascinant et délicieux : on y trouve le burek balkanique, le café turc, le borscht slave et une forte influence latine moldave.
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Du carrefour culturel au carrefour d’influence
C’est sur le terrain géopolitique que le voyage devient une analyse. Lorsque la Gagaouzie est citée, au même titre que la Transnistrie, c’est en ce qui concerne l’influence/ingérence russe dans la région. Le Kremlin a en effet des liens particuliers avec cette région ouvertement pro-russe. Les habitants confirment d’ailleurs assez ouvertement leur sentiment envers la Russie. Et cela se vérifie au niveau politique, le gouvernement gagaouze avec sa présidente Evghenia Gutul a été très lié à l’oligarque Israélo-russe Ilan Sor. La présidente ayant en grande partie été élue grâce au soutien de Victory, un parti politique aligné sur des positions pro-russe et dirigé par Sor.
Cette même présidente avait rencontré notamment Vladimir Poutine à Sotchi il y a quelques années, elle a au cours des années rencontré d’autres responsables politiques russes. Globalement ces relations ne sont pas des accords bilatéraux signés entre l’État russe et l’administration gagaouze avec mandat du gouvernement moldave, mais plutôt des contacts politiques entre dirigeants régionaux et Moscou sans mandat national. Concernant ses relations actuelles, des accords récents ont été signés pour l’exportation de produits agricoles vers le marché russe (fortement réduit par Moscou cependant dû aux tensions avec la Moldavie, ces accords n’étant pas des accords bilatéraux entre la Gagaouzie et la Russie mais de relations commerciales entre la Moldavie et la Russie), la fourniture de gaz (idem, coupé par Moscou à la Moldavie fin 2024 en raison des tensions, affectant de facto la gagaouzie) et des soutiens financiers via la banque Promsvyazbank, en plus d’accord avec cette même banque pour permettre à la population gagaouze d’utiliser les cartes du système de paiement MIR[3], démontrant la volonté (officielle ou officieuse) du gouvernement russe de maintenir un levier sur la région. L’influence du Kremlin sur la région est donc bien réelle mais est à nuancer quant à la situation actuelle. Il serait trop simpliste et erroné de réduire l’influence étrangère en Gagaouzie à la Russie, qui est en réalité assez invisible dans l’espace public.
D’autres pays serait à nommer comme la Turquie, dont la présence saute aux yeux immédiatement : le logo de l’agence TIKA[4] est visible partout. L’agence finance et parraine de nombreux projets dans plusieurs domaines avec des rénovation d’écoles à Comrat, Ceadîr-Lunga et Beșalma, un soutien aux jardins d’enfants, rénovations de musées, centres culturels, bibliothèques, festivals ou encore de petits projets de développement agricole, irrigation, formation etc.
Pour citer des exemples plus précis, en 2025, avec le soutien de TİKA et un protocole de coopération signé entre la Moldavie et la Turquie, un collège professionnel technique est en cours d’ouverture à Comrat pour former des étudiants en technologies de l’information, électricité et électronique[5]. En avril 2024, l’agence à également distribué 1 500 colis alimentaires aux familles en difficultées dans le cadre de son programme d’aide pour le Ramadan[6]. On peut également citer le projet MODELGAGAUZ en partenariat entre l’université de Comrat et des universités turques dans le but de préserver la langue et la culture gagaouze. Et, plus notable encore, la Turquie a financé la construction d’un stade à Comrat, annoncé sur place par Erdogan en personne en 2018, qui est aujourd’hui terminé et utilisé. Comparé à l’État moldave, qui a des moyens limités dans cette région, TİKA apparaît comme un acteur fiable et bien financé et l’agence permet ainsi le renforcement des liens entre la Gagaouzie et la Turquie.
L’azerbaïdjan a également quelques liens avec le territoire. Un centre culturel et éducatif pour enfants a été construit à Ceadîr-Lunga grâce au financement de la Fondation Heydar Aliyev, une organisation azerbaïdjanaise liée à l’ancien président Heydar Aliyev. L’ambassade d’Azerbaïdjan en Moldavie a soutenu des initiatives culturelles et éducatives en Gagaouzie, et des rencontres ont déjà eu lieu entre ambassadeurs azerbaijanais et responsables gagaouzes.
Outre les partenaires turcs et russes, l’Union européenne reste l’un des acteurs internationaux les plus actifs pour le développement de la Moldavie, avec des retombées concrètes en Gagaouzie. Bruxelles finance de vastes programmes d’infrastructures, notamment la réhabilitation et la modernisation de routes nationales importantes via des accords avec la Banque européenne d’investissement (BEI). Tout comme l’Allemagne qui apporte un soutien bilatéral significatif, avec des financements permettant d’accélérer l’intégration européenne, de renforcer les institutions et de moderniser les services publics. Ces aides se traduisent par des projets techniques et sociaux qui bénéficient aussi indirectement aux habitants de la Gagaouzie.[7] Une des habitantes avec qui nous avons eu l’occasion de discuter vantait le support de la Russie et se réjouissait que la Russie ait aidé à construire une route, alors qu’en réalité elle l’avait été par l’Union européenne…
Un élément notable, dans la capitale Comrat une grande pancarte liste les aides étrangères sur le territoire en signe de gratitude et d’exemples, mais tandis que des projets turcs, européens, ou même japonais sont exposés, la Russie n’est même pas citée…

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Une autonomie au bord de la rupture
Bien que le statut d’autonomie de 1994 soit souvent cité à l’ONU comme un modèle de résolution pacifique de conflit, la situation est aujourd’hui tendue. Le dialogue entre Comrat et Chișinău est quasiment rompu. La présidente, Evghenia Guțul, a été condamnée à 7 ans de prison pour financement illégal par le parti de Ivan Sor (aujourd’hui en exil en Russie). Ses défenseurs et des activistes des droits de l’homme dénoncent une persécution politique visant à faire taire une opposition au gouvernement pro-européen de Maia Sandu.
La situation est en effet complexe et compréhensible des deux côtés : tandis que le camp moldave pro-européen craint une ingérence russe sur son territoire, avec potentiellement des risques de départ de conflits comme avenus en Ukraine, les Gagaouzes craignent une « romanisation » forcée et un effacement de leur culture dans le cas d’adhésion à l’union européenne ou de fusion avec la Roumanie. En effet, alors que 35 % environ des Moldaves possèdent un passeport roumain et que la présidente Sandu n’exclut pas une réunification avec la Roumanie, la Gagaouzie craint de perdre son identité.
Une partie de l’avenir du territoire se jouera lors des élections parlementaires du 26 mars 2026, car le scrutin déterminera si la Gagaouzie conservera ses droits réels ou si elle sera réduite à une simple autonomie culturelle au sein d’un pays de plus en plus tourné vers le monde latin et l’Europe.

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[1] Biroul Național de Statistică al Republicii Moldova, Statistical indicator details, Consulté le 10 mars 2026
[2] “Between Russia and Europe: Gagauzia’s Autonomy Under Threat.” TRENDS Research & Advisory, 2024.
[3] PAHOLINIȚCHII, Nicolai. « Va avea acces Găgăuzia la „Mir”-ul rusesc? La ce înțelegeri a ajuns Guțul la Moscova ». NewsMaker, 10 avril 2024.
[4] Türk İşbirliği ve Koordinasyon Ajansı Başkanlığı: Agence officielle du gouvernement turc chargée de la coopération internationale et de l’aide au développement. Elle agit un peu comme l’équivalent turc de l’Agence française de développement (AFD) ou de l’USAID.
[5] “The college in Comrat, constructed with the support of Turkey, will soon be opened.” IPN News Agency, 13 juin 2025.
[6] “TİKA Delivered Food Parcels to 1,500 Families in the Autonomous Territorial Unit of Gagauzia.”, TİKA, 4 avril 2024.
[7] « Moldova: EIB Global supports reconstruction of roads with €100 million ». European Investment Bank, 20 décembre 2022.
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