TRIBUNE – Bons baisers de Néron : De la diplomatie du vide

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
Les années se suivent et se ressemblent dans la Macronie triomphante. Le discours de vœux adressé par Emmanuel Macron aux Ambassadrices et aux Ambassadeurs le 8 janvier 2026 en son Palais de l’Élysée n’échappe pas à la règle[1]. Alors qu’il nous annonce une intervention brève, il nous sert un interminable brouet dans lequel une chatte ne retrouverait pas ses petits. Il est impossible de trouver un fil conducteur au propos jupitérien et une stratégie de long terme organisée autour de quelques priorités claires. Nous sommes au cœur d’un discours fourre-tout au sein duquel le principal et l’accessoire se confondent à tel point que nous nous interrogeons sur le point de savoir ce qu’en retiendront nos Excellences à bicorne avant de rejoindre leur pays d’affectation. Pour faire court, cet inventaire à la Prévert constitue à la fois le symbole de notre impuissance et de notre effacement sur la scène internationale.
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Un inventaire à la Prévert symbole de notre impuissance
Après avoir entendu le texte, après l’avoir relu à tête reposée, même le lecteur averti y perd son latin. Il en a le tournis tant il se perd dans des énumérations sans fin de pseudo-priorités, dans des digressions permanentes et enfonce en permanence des portes ouvertes. Le texte – dont on ne sait qui l’a rédigé – transpire à chaque ligne la confusion de l’esprit que ne parviennent pas à dissimuler quelques formules choc destinée à être reprises par nos folliculaires en quête de scoop et de buzz. Si nous n’étions pas informés de l’état déplorable de notre Douce France tant sur le plan intérieur qu’extérieur, la péroraison jupitérienne pourrait faire illusion. Mais, les faits sont têtus.
Tentons – ce qui est loin d’être chose aisée – de retenir quelques lignes de force du discours du Président de la République. Face à un « monde qui se dérègle, les instances du multilatéralisme fonctionnent de moins en moins bien, nous évoluons dans un monde de grandes puissances avec une vraie tentation de se partager le monde ». Ceci entraine un risque d’affaiblissement du multilatéralisme et de l’Europe. Face à cette situation chaotique, Emmanuel Macron refuse aussi bien la « vassalisation heureuse » que l’impuissance. Il pense que le seul choix crédible, « c’est d’assumer que nous sommes dans un moment très difficile de l’ordre du monde, qui se dérégule, la loi du plus fort cherche à s’imposer, où les règles d’hier sont de plus en plus fragilisées, mais au fond de se dire que nous sommes bien plus forts que beaucoup ne le croient, si nous savons nous unir davantage, et que le cœur de notre action, c’est de continuer à nous renforcer, c’est d’avoir plus de logique de puissance pour la France et pour l’Europe, c’est d’assumer de défendre complètement nos intérêts, et c’est de continuer à défendre notre influence partout où le multilatéralisme efficace peut être défendu, et d’assumer cette ligne totalement ». Le Chef de l’État énumère ensuite toute une série de pistes d’action entre lesquelles il n’établit pas la moindre priorité : la contribution à la paix et à la sécurité en faisant preuve de « patience stratégique » ; la consolidation de l’Europe de la défense ; la défense de nos intérêts économiques par le recours à la protection et par l’investissement dans l’innovation ; l’attachement à nos agenda démocratique ; le recours plus systématique à des partenariats ; une nouvelle approche de notre relation avec l’Afrique ; le renforcement de la diplomatie économique ; le renforcement de la coopération internationale dans divers domaines afin de gérer les déséquilibres mondiaux ; la défense du multilatéralisme à travers des instruments de sécurité, une aide publique au développement renforcée et une gouvernance internationale … Alléluia !
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Un inventaire à la Prévert symbole de notre effacement
Après avoir entendu le texte, après l’avoir relu à tête reposée, même le lecteur averti y décèle les raisons de notre effacement sur la scène internationale après huit années de règne sans partage d’Emmanuel Macron sur notre action extérieure. Dans ce genre de litanies, il y a à boire et à manger tant le Président de la République ne possède pas son sujet et se perd dans des querelles d’experts inadmissibles à son niveau de responsabilité.
Tentons – ce qui est loin d’être chose aisée – de retenir quelques affirmations jupitériennes qui témoignent en creux de notre effacement dans un monde en plein chamboulement.
Le rejet de la diplomatie de la lamentation. « Ma conviction, en vous livrant juste ces quelques axes en ce début d’année, c’est de vous dire que nous ne sommes pas là, nous, ni vous en tant qu’ambassadrice, ambassadeur ou directrice et directeur ou ministre et votre serviteur, nous ne sommes pas là pour nous lamenter sur l’état du monde. … Nous avons énormément d’atouts … Simplement, il faut peut-être bousculer quelques-unes de nos habitudes, améliorer quelques-uns de nos points ». Nous sommes loin d’être convaincus par cette profession de foi.
Le rejet d’une non influence de la France. « Deuxième élément que je voulais souligner, c’est celui de notre influence dans ce contexte. Au fond, dans ce monde en désordre que j’évoquais, face à des puissances très agressives, nous, nous croyons dans la consolidation de partenariats, on l’a plusieurs fois dit. Mais on n’a pas fait que le dire, on l’a fait en acte. Je veux ici les défendre, en défendre la philosophie et l’efficacité ». Nous sommes loin d’être convaincus par cette profession de foi.
Le rejet d’une faiblesse économique de la France. « La deuxième chose, c’est que je demande vraiment aux ministres, aux ministres délégués de renforcer la diplomatie économique. J’ai parlé de l’Europe et de l’Afrique, mais plus largement, je souhaite qu’on puisse avoir et bâtir un agenda beaucoup plus volontariste de souveraineté, de production, de diversification de nos débouchés, de nos approvisionnements, et donc, au-delà de la réforme de la direction de la diplomatie économique, qu’on bâtisse une stratégie pays-secteur beaucoup plus claire et offensive sur ce volet-là, dans le contexte nouveau que nous sommes en train de connaître ». Nous sommes loin d’être convaincus par cette profession de foi.
Le rejet de l’unilatéralisme. « Quand je défends le multilatéralisme, ce n’est pas pour défendre une idée que je trouve bonne, intelligente, c’est aussi le cas. C’est parce que je pense que la place qu’on y tient, le rôle qu’on y a historiquement et qu’on y a eu ces derniers temps, est bon pour nous et donc que c’est notre intérêt de défendre ce multilatéralisme efficace. Là aussi, face au discours ambiant complètement défaitiste ou sidéré par le choc du monde chaque jour, enfin, regardons ce qu’on a réussi à faire tous ensemble, les succès de la diplomatie française l’année dernière ». Nous sommes loin d’être convaincus par cette profession de foi.
Le rejet de la diplomatie du commentaire. « Moi, je ne peux pas m’habituer à ce qu’on est en train de vivre. Chaque jour, il y a des gens qui nous disent : « vous ne faites pas bien parce que vous n’avez pas assez dénoncé ce qui était mauvais là ». Donc on voudrait condamner la diplomatie française à être le commentateur chaque jour de ce que font tous les autres. Mais en même temps, être les spectateurs de ce qui se détricote. Faites l’inverse ! On n’est pas là pour commenter, on est là pour agir ». Nous sommes loin d’être convaincus par cette profession de foi.
En dernière analyse, ce discours jupitérien est frappé au sceau de l’irréalisme et du narcissisme de celui qui l’a déclamé.
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En route vers le déclassement !
Après avoir subi ce supplice macronien semblable à un vulgaire robinet d’eau tiède diplomatique, le lecteur averti est convaincu que la parole débridée ne remplacera jamais l’action ciblée, seule gage de succès d’une diplomatie digne de ce nom. Le verbe macronien constitue le meilleur réquisitoire contre l’inaction macronienne. Chaque mot ajoute un clou supplémentaire au cercueil d’une diplomatie française en état de mort cérébrale à l’instar du corps diplomatique supprimé par le fait du prince. Chaque avertissement viril ajoute à l’impuissance de celui qui l’adresse à la planète. Chaque dénégation cinglante illustre le contraire de ce dont elle veut nous convaincre avec force. Chaque coup de menton sonne comme un constat d’échec du Mozart de la diplomatie du XXIe siècle. Pour conclure, nous pourrions résumer le discours des vœux adressé à nos Excellences à plume pour l’année 2026 par une formule choc : bons baisers de Néron[2] ou la diplomatie du vide.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/01/08/conference-des-ambassadrices-et-ambassadeurs-2026
[2] Nicolas Domenach/Maurice Szafran, Néron à l’Élysée, Albin Michel, 2026.
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