TRIBUNE – Dynamitage du système multilatéral : Acte II 

TRIBUNE – Dynamitage du système multilatéral : Acte II 

Trump OTAN
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Le mensonge de l’idéal fut jusqu’ici l’anathème jeté sur la réalité » (Friedrich Nietzsche). N’est-ce pas justement la réponse étrange d’une immense majorité d’États occidentaux aux coups de boutoir à répétition assénés par Donald Trump à l’ordre international porté sur les fonts baptismaux après la Seconde Guerre mondiale ? Manifestement, le 47èmeprésident des États-Unis ne porte pas dans son cœur le système multilatéral actuel dont il n’apprécie ni l’inefficacité, ni l’inertie. Il n’en fait pas mystère et lui porte, chaque fois qu’il en a l’occasion, des coups fatals. Le dernier d’entre-eux remonte au 7 janvier de l’an de grâce 2026. Le moins que l’on soit autorisé à dire est qu’il fait fort. Est-ce vraiment une surprise, un fait imprévisible ? Nous ne le pensons pas si l’on sait que le malappris à la crinière jaune a un défaut inacceptable de notre côté de l’Atlantique, il fait ce qu’il dit. Horresco referens ! Avec le locataire de la Maison Blanche et le propriétaire de Mar-A-Lago, nous avons régulièrement droit au remake d’autant en emporte le vent. Alors qu’ils devraient se préparer très en amont à ses foucades, ses ruades ; ses principaux partenaires préfèrent s’en tenir à la bonne vieille politique du chien crevé au fil de l’eau, un remake de la célèbre pièce de théâtre de Samuel Beckett, en attendant Godot.

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Autant en emporte le vent 

« Il est absurde de chercher en soi-même la volonté sans la volonté de la trouver » nous rappelle fort à propos le philosophe français Alain. Volonté, c’est bien ce qui caractérise l’action internationale de Donald Trump. Ce dernier considère, à tort ou à raison, que la machinerie multilatérale n’est que pure perte de temps, d’énergie et d’argent. C’est pourquoi, il entend déconstruire pierre par pierre l’édifice construit patiemment autour de l’ONU et des organisations universelles gravitant autour du « machin ». Par ailleurs, il pense le plus grand mal des organisations à vocation régionale telles que l’Union européenne et l’OTAN, pour ne s’en tenir qu’à deux d’entre elles. Peu lui chaut le mantra de la paix par le droit sous-tendant l’architecture ancienne. Il lui préfère celui de la paix par la force pour le monde de demain comme le démontre son dernier coup d’éclat au Venezuela[1]. C’est pourquoi, dès son entrée en fonction le 20 janvier 2025, il entreprend méthodiquement de se retirer des principaux instruments internationaux (celui sur le climat ou sur le nucléaire iranien …), de bon nombre d’organisations internationales (UNESCO …), de supprimer les contributions financières obligatoires ou volontaires à nombre d’entre elles (OMS …) et, cerise sur le gâteau, de mettre brusquement la clé sous la porte à l’USAID, organisme américain d’aide au développement, laissant les pays bénéficiaires de la manne de l’Oncle Sam à leur chagrin. On ne crache pas impunément dans la main qui vous nourrit généreusement, apprennent-ils à leur dépens. Plus récemment, Donald Trump décide d’aller encore plus loin dans son entreprise de dynamitage systématique de système multilatéral. En effet, il signe le 7 janvier 2026 un décret – sans que sa main ne tremble ou sans réunir au préalable quelques comités Théodule comme cela se pratique dans notre Douce France – ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales « redondantes, mal gérées, inutiles … qui « ne servent plus les intérêts américains », dont 31 reliées à l’ONU. Le moins que l’on puisse dire est que l’actuel Président américain a de la suite dans les idées et ne change pas de cap au fil de ses humeurs, contrairement à ce que certains perroquets à carte de presse voudraient nous le faire croire. Il agit avec une constance qui force le respect. La suite au prochain numéro…

Or, que pensez-vous qu’il se passe du côté de ses partenaires et alliés occidentaux ? Un sursaut salutaire, une réflexion d’ensemble sur l’avenir de l’ordre mondial et de sa gouvernance. Que nenni ! Le recours à un classique de la diplomatie qui a pour nom chien crevé au fil de l’eau ou en attendant Godot.

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En attendant Godot 

« Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout ». Cette citation célèbre d’Henri Queuille décrit parfaitement la réaction, pour être plus précis, l’absence de réaction de la valetaille occidentale. Mettons tout de même à leur crédit quelques jérémiades sur le bon temps révolu et autres incantations morales de bon aloi dans ce genre de circonstances fâcheuses qui leur permet d’avoir bonne conscience ! Quelle en est la raison ? L’inertie occidentale, pour ne pas dire le recours régulier à la politique de l’autruche tient à la conjonction de plusieurs facteurs. Le premier tient au refus de voir ce qu’ils voient et de dire ce qu’ils voient, à savoir l’effondrement du système multilatéral perceptible depuis plusieurs années, effondrement précipité par les agissements du bulldozer Donald Trump. Le second est parfaitement résumé par la chroniqueuse, Natacha Polony lorsqu’elle déclare crânement : « En Europe, il est difficile de convaincre de s’émanciper de la tutelle américaine »[2]. Les courageux européens craignent de s’attirer les foudres venant d’Outre-Atlantique. Cz qui en refroidit plus d’un surtout sous le mandat de Donald Trump. Nous en avons quelques exemples concrets avec les annonces d’impositions de droits de douanes exorbitant aux récalcitrants à ses volontés. Le troisième tient au conservatisme intellectuel et conceptuel ambiant sévissant sur le Vieux continent où l’on préfère se raccrocher à des paradigmes anciens (le mantra du multilatéralisme efficace cher à la diplomatie française) plutôt que d’en imaginer d’autres collant à la réalité du moment (un bilatéralisme à géométrie variable). Le quatrième peut être rattachée à l’impuissance congénitale et structurelle d’une Union européenne à la merci du bon vouloir américain et en voie de « SDNisation ». Force est de constater que face au tsunami américain, l’Europe – « commentateur du monde … sans stratégie » (Édouard Philippe) – est nue. Dès lors, est posée une question existentielle. Combien faudra-t-il d’assauts répétés de Donald Trump sur la citadelle multilatérale et sur son architecture de sécurité qu’il a fait voler en éclats pour déclencher une réaction de bon sens chez nos eurobéats et autres « ONUsobétats » tenant le haut du pavé à Paris et ailleurs ? Le moins que l’on puisse dire est que le réveil est tardif pour ne pas dire inexistant.

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Merci patron ! 

« Le réel, c’est quand on se cogne » nous rappelle fort à propos le psychanalyste français, Jacques Lacan. Nous ne le répéterons jamais assez, les dirigeants occidentaux – français arrogants y compris – sont frappés d’un mal sérieux, le déni du réel en dépit des bosses qu’ils se font régulièrement. Pourquoi ? « L’Europe n’avait pas voulu voir que la géopolitique est aussi affaire de force »[3]. Ils peinent à comprendre qu’ils sont de plus en plus seuls et de plus en plus marginalisés à s’accrocher à de vieilles lunes. Une gouvernance basée sur le « soft power » à la mode onusienne ou européenne n’est plus pertinente dans le monde actuel. Si l’Europe ne veut pas le comprendre, elle risque fort de se transformer, à l’insu de son plein gré, en « Amérique latine du XXIe siècle ». Un autre constat s’impose : « L’Europe est aujourd’hui assiégée et elle doit se hâter de renforcer sa puissance car le droit sans la puissance est un slogan vide »[4]Quand va-t-elle accepter d’en finir avec la diplomatie du déni qui la caractérise ? Là est la question centrale à laquelle nous attendons toujours la réponse idoine. Qu’ajouter de plus au moment où nous assistons incrédules et sidérés à l’acte II du dynamitage du système multilatéral par le chef d’un État qui l’a porté à bouts de bras en 1945 ?

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Nicolas Chapuis/Cécile Ducourtieux/Benjamin Quénelle, Trump accroît sa mainmise sur Caracas au dépens de Moscou, Le Monde, 9 janvier 2026, p. 2.

[2] Natacha Polony, « En Europe, il est difficile de convaincre de la nécessité de s’émanciper de la tutelle américaine »www.marianne.net , 8 janvier 2026.

[3] Sylvie Kauffmann, Comment la guerre en Europe a redéfini l’Europe, Le Monde, 1er – 2 janvier 2026, p. 4.

[4] Jean-Marie Guéhenno, « Si, demain, les États-Unis décident de s’emparer du Groenland, ni le Danemark, ni l’UE n’ont pas les moyens de s’y opposer », Le Monde, 7 janvier 2026, p. 27.


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