TRIBUNE – Iran : Une couronne sous un turban

TRIBUNE – Iran : Une couronne sous un turban

lediplomate.media — imprimé le 12/03/2026
Nouvel Ayatollah
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Julien Aubert

La désignation de Mojtaba Khamenei comme successeur probable de son père constitue bien plus qu’un simple transfert de pouvoir au sommet de la République islamique. C’est un aveu idéologique d’une portée considérable — et d’une ironie théologique vertigineuse : le régime né en 1979 contre une monarchie est en train de se monarchiser. Mais c’est aussi, au sens le plus littéral, une trahison des origines du chiisme lui-même.

La question n’est pas que rhétorique ou anecdotique dans un régime qui se veut religieux. Le chiisme s’est en effet constitué comme courant distinct de l’islam précisément sur une question de succession. À la mort du Prophète Mahomet en 632, la communauté musulmane se déchira sur un seul problème : qui devait lui succéder, et selon quel principe ? Les futurs sunnites firent le choix de la consultation des compagnons — une forme d’élection aristocratique. 

Les partisans d’Ali, cousin et gendre du Prophète, refusèrent cette logique : la direction de la communauté ne pouvait être confiée qu’au sang du Prophète, à sa famille, les Ahl al-Bayt. Contre l’élection, ils posaient la filiation charnelle comme principe supérieur de légitimité.

C’est sur ce socle que s’est bâti, au fil des siècles, l’édifice chiite. Or Khomeini, en 1979, avait opéré une rupture radicale avec cette tradition dynastique en inventant le velayat-e faqih, la tutelle du jurisconsulte. Le Guide suprême ne tirait plus sa légitimité d’une naissance mais d’une compétence religieuse reconnue par ses pairs. Ce principe méritocratique et théologique était, en un sens, plus proche de la logique sunnite que de l’héritage chiite originel — paradoxe que les adversaires du régime n’ont jamais manqué de souligner.

À lire aussi : ANALYSE – Le conclave de l’ombre : Entre pouvoir temporel et stratégies invisibles

En choisissant son fils, Khamenei boucle une boucle doublement paradoxale. Il réintroduit subrepticement la logique dynastique que le chiisme originel valorisait — mais que la révolution de 1979 prétendait avoir transcendée. Il refuse d’aller chercher dans son peuple une source de relégitimation, prouvant le divorce démocratique. Il trahit simultanément donc sa propre révolution et, en un sens, revient malgré lui à quelque chose de profondément chiite dans sa matrice la plus ancienne. Cette contradiction n’est pas anecdotique : elle révèle un régime qui ne croit plus en ses propres principes et cherche dans le sang ce que l’idéologie ne parvient plus à garantir.

Le phénomène n’est pas propre à l’Iran. L’histoire des régimes révolutionnaires du XXe siècle offre une leçon constante : la révolution, pour survivre à ses fondateurs, finit toujours par se biologiser.

En Chine populaire, les « princes rouges » — héritiers des fondateurs de la révolution — ont progressivement constitué une aristocratie de fait au sein du Parti communiste. Xi Jinping, fils du compagnon de Mao Xi Zhongxun, en est l’illustration la plus accomplie et la plus assumée. En Corée du Nord, Kim Il-sung a transmis le pouvoir à Kim Jong-il, qui l’a transmis à Kim Jong-un : trois générations de « succession dynastique socialiste », sans que personne dans l’appareil ne songe à invoquer un principe méritocratique. En Syrie, Hafez al-Assad a fait de même avec Bachar.

Ce que ces expériences révèlent, c’est que la légitimité révolutionnaire est, par nature, non transmissible. Elle appartient au fondateur, à son charisme, à son histoire personnelle. Quand vient l’heure de la succession, deux solutions s’offrent : soit un retour à une légitimité institutionnelle (l’élection, la compétence), soit le recours au sang, seul substitut crédible au charisme disparu. L’Iran choisit la seconde voie — non par conviction, mais par défaut.

Ce choix dit quelque chose de fondamental sur l’état du régime : la légitimité religieuse du velayat-e faqih est épuisée. Les sondages clandestins, la mobilisation des femmes en 2022, l’abstention massive aux élections — tout indique que le contrat théologique entre le Guide et la société iranienne est rompu. Il reste les Gardiens de la révolution, le pétrole, et désormais un nom de famille.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Iran : Succession au sommet et choc énergétique mondial

Paradoxalement, ce choix normalise l’Iran par rapport aux monarchies du Golfe… 

Cet aveu de faiblesse est quelque part une forme de victoire pour les Etats-Unis. Pourtant le mécontentement affiché de Trump face à la perspective d’une succession Khamenei fils révèle la nature profonde de ce que Washington cherche en Iran : non pas un changement de régime au sens démocratique du terme, mais un retour à un régime inféodé — prévisible, occidentalisé dans ses manières, et stratégiquement aligné sur les intérêts américains dans la région. Le modèle implicite est celui de la monarchie pahlavi : autoritaire certes, mais fiable, intégré dans le système occidental, et disposé à négocier.

Le problème est que Trump est désormais coincé entre deux temporalités incompatibles. Il a besoin d’un accord iranien — ou d’une victoire diplomatique crédible — avant les élections de mi-mandat de 2026, pour démontrer qu’il sait résoudre les crises que Biden avait laissé s’enliser. Une succession dynastique à Téhéran ne lui offre pas l’interlocuteur de rupture dont il a besoin pour vendre un accord à son électorat. Mojtaba Khamenei, c’est le régime qui continue — pas le « nouveau départ » que la Maison Blanche pourrait habiller en victoire.

La dynamique régionale ne joue pas davantage en faveur d’une sortie rapide. Car si Trump a une horloge électorale, Netanyahu en a une autre, inverse.

À lire aussi : PORTRAIT – Ali Khamenei : L’énigmatique gardien de la théocratie iranienne

Chaque mois supplémentaire passé à la tête du gouvernement israélien permet au Premier ministre de faire oublier les défaillances béantes du 7 octobre 2023 — le plus grand échec sécuritaire de l’histoire d’Israël. La guerre est pour lui à la fois une nécessité judiciaire — elle retarde les procès — et une réhabilitation politique. Il n’a aucun intérêt à un cessez-le-feu qui consacrerait un statu quo à mi-chemin.

Netanyahu ne veut pas davantage d’un changement de façade en Iran. Un accord américano-iranien qui laisserait le régime en place, fût-il légèrement assoupli, affaiblirait la pression sur Téhéran et demanderait à Israël de suspendre ses frappes. Le Premier ministre israélien veut aller jusqu’au bout — ce qui signifie soit la capitulation totale de l’Iran sur le nucléaire, soit une confrontation militaire directe.

Trump se retrouve donc dans une position inédite pour un président américain : il a obtenu en quelques jours le plus grand succès américain en Iran depuis 1979… mais ne peut pas le savourer, pressé par son agenda intérieur et tiré vers l’escalade par un allié israélien qui refuse tout compromis. Trump a désespérément besoin d’un succes encore plus grand, face à une succession iranienne qui n’est ni le changement de régime dont il rêvait, ni l’interlocuteur fiable dont il aurait besoin pour négocier. Va-t-il, comme au poker, augmenter la mise ou se retirer de la table ? 

À lire aussi : ANALYSE – L’alliance ambivalente des Frères musulmans avec le régime de Téhéran   


#Iran,#MojtabaKhamenei,#Khamenei,#SuccessionIran,#GuideSupreme,#RepubliqueIslamique,#VelayatEFaqih,#PolitiqueIran,#GeopolitiqueIran,#Chiisme,#IslamChiite,#SuccessionPolitique,#DynastiePolitique,#IranPolitics,#IranAnalysis,#MiddleEastPolitics,#Geopolitique,#AnalyseGeopolitique,#TrumpIran,#NetanyahuIran,#IranNucleaire,#RevolutionIranienne,#Iran1979,#PouvoirIran,#GardiensDeLaRevolution,#IranLeadership,#RegimeIranien,#IranFuture,#IranSuccession,#IranElite,#MojtabaSuccession,#IranCrisis,#IranRegime,#IranStrategy,#IranPower,#IranLeadershipCrisis,#IranDynasty,#IranPoliticsAnalysis,#IranMiddleEast,#IranNews

Retour en haut