
Par Olivier d’Auzon
Au nord du Mozambique, au moins 120 enfants ont été enlevés par le groupe djihadiste local affilié à l’État islamique, selon Human Rights Watch. Ces enfants sont utilisés pour le transport de marchandises, le travail forcé, le mariage, ou même comme enfants-soldats. Certains ont déjà participé à des attaques armées.
La province de Cabo Delgado, riche en gaz naturel mais marginalisée, est le théâtre d’une insurrection islamiste depuis 2017. Le groupe — connu sous plusieurs noms dont Ahlu al-Sunna wal-Jamaah ou al-Shabaab (sans lien avec le groupe somalien) — exploite la pauvreté, l’exclusion religieuse et l’absence de l’État.
En 2020, les insurgés ont décapité des civils, y compris des enfants. Plus de 600.000 personnes ont été déplacées. Le gouvernement de Maputo s’appuie sur des troupes rwandaises et sud-africaines, mais la situation reste hors de contrôle.
Le secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés, Jan Egeland, dénonce une « crise oubliée » aggravée par les coupes budgétaires de l’aide étrangère américaine. Les infrastructures de santé et de protection sociale sont à l’abandon.
Le Mozambique ne fait pas seulement face au terrorisme. Il subit les conséquences d’un effondrement structurel, d’une gouvernance absente, et d’un désintérêt international. Et pendant que les enfants disparaissent, le monde détourne le regard.
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Une tragédie sans témoins
Il est des conflits qui font frémir les plateaux télé, mobilisent les chancelleries, déclenchent des résolutions onusiennes. Et il est des tragédies qui s’enfoncent dans le silence, englouties dans les marécages de l’indifférence. Ainsi va le sort de ces 120 enfants enlevés au nord du Mozambique par des djihadistes affiliés à l’État islamique. Pas une minute de silence dans les parlements occidentaux. Pas une alerte dans les fils d’actualité saturés de débats électoraux ou de marchés financiers.
Mais que sont devenus ces enfants ? Ils transportent des armes, cuisinent pour leurs bourreaux, subissent le joug du mariage forcé, ou sont dressés, fusil à la main, à tuer comme des automates. Ce n’est pas une fiction dystopique. C’est la réalité d’un pays abandonné à ses fractures.
Cabo Delgado : Une province aussi riche que brisée
Il faut comprendre la géographie pour saisir la tragédie. Cabo Delgado est une province côtière où le sous-sol regorge de gaz naturel. Ce gaz, qui attise tant les convoitises des grandes compagnies énergétiques, n’a pas profité aux habitants. Là où les pipelines tracent des lignes de profit, les populations tracent des lignes d’exil. L’État mozambicain, quant à lui, s’est contenté de regarder ailleurs. Dans cet interstice d’abandon, les islamistes se sont incrustés comme une maladie opportuniste.
Ahlu al-Sunna wal-Jamaah, groupe local connu sous le nom d’al-Shabaab (à ne pas confondre avec celui de Somalie), prospère sur les ruines du contrat social. Là où l’école manque, on endoctrine. Là où le revenu fait défaut, on enrôle. L’enfant devient un outil, une arme, un symbole de rupture générationnelle. Et l’insurrection se régénère, plus cynique encore, sur le dos de l’innocence brisée.
2020, l’année de l’horreur
Tout a basculé dans la violence extrême en 2020. Des villages rasés, des civils décapités, des enfants égorgés sous l’œil impuissant de leurs familles. Une stratégie de terreur, méthodique, visant à faire plier la population. Le chiffre de 600 000 déplacés ne dit rien du chaos humain, du délitement des repères, de l’effacement de communautés entières.
Maputo, la capitale, dépassée par l’ampleur de la crise, a fait appel à l’aide militaire du Rwanda et de l’Afrique du Sud. Une coalition de survie, sans réelle vision politique. Le front sécuritaire résiste, ici ou là, mais ne reconstruit rien. L’armée, même étrangère, ne peut combler le vide laissé par l’absence de services publics, d’écoles, d’emplois, d’espoir.
Une urgence noyée dans le brouhaha mondial
« Crise oubliée », déplore Jan Egeland, du Conseil norvégien pour les réfugiés. Il a raison, mais le mot semble trop faible. C’est une crise méprisée, reléguée au rang d’irritation périphérique dans les stratégies diplomatiques occidentales. Les États-Unis, jadis généreux donateur, coupent leurs aides. Les Européens, pris dans les nœuds de leur propre sécurité intérieure, détournent le regard.
Et pendant ce temps, des ONG sous-financées ramassent les miettes de l’humanité. Elles pansent les plaies, sans pouvoir empêcher les amputations futures. Les infrastructures sociales sont à l’agonie. Les cliniques ferment. Les écoles brûlent. Le tissu social se déchire comme une toile trop usée.
Le Mozambique comme miroir d’un monde impitoyable
La violence au Mozambique n’est pas une simple affaire de terrorisme. C’est le révélateur d’un effondrement structurel, d’une gouvernance inopérante, d’une communauté internationale schizophrène, prompte à condamner sur X (ex-Twitter), mais lente à agir.
Le drame mozambicain rappelle que les conflits oubliés sont souvent les plus cruels. Là où les caméras ne vont pas, les pires atrocités prospèrent. Le sort des enfants enlevés dans les forêts de Cabo Delgado ne pèsera pas dans les décisions de Bruxelles, de Paris ou de Washington. Trop loin. Trop complexe. Trop pauvre.
Et pourtant, c’est là que se joue l’honneur du monde. Pas dans les sommets feutrés du G7, mais dans la capacité à protéger ceux qui n’ont ni voix, ni défense, ni valeur stratégique.
L’Histoire jugera
Dans quelques années, peut-être, une commission d’enquête internationale dressera la liste des crimes commis. On parlera de génocide rampant, de purification sociale, d’enrôlement forcé. Mais ce sera trop tard pour ces enfants. Trop tard pour cette génération sacrifiée. Trop tard pour un pays qui aurait pu s’en sortir si on ne l’avait pas abandonné au croisement de la rente gazière et de l’insécurité.
Ainsi va le Mozambique. Et ainsi va le monde. Vers un avenir où l’oubli devient la pire des armes.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
