DÉCRYPTAGE – Golfe persique, le mémorandum qui bouleverse la carte régionale

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Washington et Téhéran devant une paix armée
L’annonce d’un mémorandum d’entente entre les États-Unis et l’Iran, destiné à mettre fin à la guerre et à ouvrir une négociation finale dans un délai de soixante jours, marque un moment d’une portée considérable. Si les termes rendus publics par Téhéran sont confirmés, il ne s’agit pas seulement d’un cessez-le-feu. Il s’agit d’une tentative de réorganisation complète du rapport de force dans le Golfe, au Levant et, plus largement, dans tout l’espace moyen-oriental.
Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Ghribabadi, a parlé d’une cessation immédiate et définitive de la guerre, y compris sur le front libanais. Cette précision est essentielle. Elle signifie que l’accord ne concernerait pas seulement le face-à-face direct entre Washington et Téhéran, mais aussi l’architecture régionale de la confrontation : Hezbollah, Liban, détroit d’Ormuz, pression navale, sanctions pétrolières, fonds iraniens gelés, programme nucléaire et rôle des groupes de résistance soutenus par l’Iran.
La formule est donc claire : les États-Unis chercheraient à sortir d’un engrenage militaire devenu trop coûteux, tandis que l’Iran présenterait l’accord comme la reconnaissance de sa capacité de résistance. Les deux parties revendiquent la victoire. C’est souvent ainsi que commencent les paix les plus fragiles.
La bataille du récit
Donald Trump a immédiatement inscrit l’annonce dans son propre registre politique : celui du président capable de réussir là où ses prédécesseurs auraient échoué. En affirmant que l’ouverture du détroit d’Ormuz permettra au pétrole de circuler librement après les opérations de déminage, il parle autant aux marchés qu’aux électeurs américains. Le message est simple : la paix dans le Golfe signifie baisse de la tension énergétique, protection des flux pétroliers et restauration d’une forme d’ordre régional.
À Téhéran, le récit est exactement inverse. Le commandement central iranien affirme que la volonté de la nation iranienne s’est imposée aux ennemis américains et israéliens. Press TV diffuse une lecture triomphaliste : l’Iran n’aurait pas cédé, il aurait contraint l’adversaire à accepter ses conditions. La référence à la Guide suprême et à la “volonté d’acier” de la nation iranienne montre que le pouvoir veut transformer l’accord en victoire idéologique, non en compromis imposé par les circonstances.
C’est ici que réside l’ambiguïté fondamentale du mémorandum. Pour Washington, il peut être présenté comme un accord de stabilisation. Pour Téhéran, comme une capitulation occidentale masquée. Pour les alliés régionaux des États-Unis, notamment Israël et certaines monarchies du Golfe, il pourrait apparaître comme une concession dangereuse. Pour les marchés, en revanche, il serait d’abord une garantie : Ormuz ouvert, pétrole disponible, prix plus prévisibles.
Les quatorze points et le prix politique de la paix
Les quatorze points publiés par les médias iraniens dessinent une architecture très favorable à Téhéran. La cessation permanente de la guerre sur tous les fronts, y compris le Liban, donne à l’Iran un rôle implicite de régulateur régional. L’engagement américain à ne pas s’ingérer dans les affaires internes iraniennes offre au régime une reconnaissance politique précieuse. La levée du blocus naval, la réouverture du détroit d’Ormuz, la suspension des sanctions sur le pétrole et la pétrochimie, ainsi que l’accès aux ressources financières iraniennes, constituent le cœur économique de l’accord.
Plus encore, l’exigence d’un plan de reconstruction d’au moins 300 milliards de dollars transforme le mémorandum en instrument de réparation stratégique. L’Iran ne se contente pas de demander la fin des hostilités : il exige que les États-Unis et leurs alliés participent à la reconstruction du pays. Dans la logique iranienne, cela revient à faire payer à l’adversaire le coût de la guerre.
Le déblocage de 24 milliards de dollars de fonds gelés, dont la moitié avant même le début des négociations finales, donne à Téhéran un levier très concret. Les négociations ne commenceraient qu’après la libération partielle de ces ressources, la suspension des sanctions pétrolières et la fin du blocus naval. Autrement dit, l’Iran refuse d’entrer dans une négociation en position de faiblesse. Il exige des bénéfices immédiats avant d’aborder le fond du dossier.
Le nucléaire, seul sujet admis à la table
Le point le plus important est peut-être le dernier. Les discussions finales porteraient seulement sur le sort des matières enrichies, l’enrichissement, la levée des sanctions et le plan de reconstruction économique. Le programme balistique iranien et le soutien aux groupes de résistance seraient définitivement retirés de l’ordre du jour.
Pour Téhéran, c’est un succès majeur. Depuis des années, les États-Unis et leurs alliés cherchent à élargir le dossier nucléaire aux missiles, aux drones, aux réseaux régionaux iraniens et à l’influence de Téhéran en Irak, en Syrie, au Liban, à Gaza et au Yémen. Si ces thèmes disparaissent réellement de la table, l’Iran conserverait l’essentiel de sa profondeur stratégique.
Washington obtiendrait en échange une réaffirmation de l’engagement iranien, dans le cadre du Traité de non-prolifération, à ne pas produire d’armes nucléaires. Mais cette formule, déjà connue, ne résout pas toutes les questions. Elle ne dit pas encore quel sera le niveau d’enrichissement autorisé, quelles inspections seront acceptées, quel sera le sort des stocks existants, ni quelle marge conservera l’Iran pour maintenir une capacité nucléaire de seuil.
Évaluation stratégique et militaire
Sur le plan militaire, l’accord répond à une nécessité évidente : éviter que la guerre du Golfe ne devienne une conflagration régionale incontrôlable. Le détroit d’Ormuz est l’un des passages les plus sensibles de l’économie mondiale. Sa fermeture, même partielle, entraîne immédiatement une hausse des prix de l’énergie, une pression sur les assurances maritimes, une perturbation des chaînes d’approvisionnement et une inquiétude globale.
L’ouverture d’Ormuz et les opérations de déminage ne relèvent donc pas seulement de la sécurité maritime. Elles sont un message aux marchés, aux grandes compagnies pétrolières, aux armateurs, aux assureurs, à l’Asie importatrice d’énergie et à l’Europe déjà fragilisée par la recomposition des flux énergétiques depuis la guerre en Ukraine.
Mais la désescalade militaire n’efface pas le rapport de force. Elle le déplace. L’Iran sort de l’épreuve en proclamant que sa stratégie de résistance a fonctionné. Les États-Unis peuvent présenter l’accord comme une victoire diplomatique, mais devront rassurer leurs alliés. Israël, en particulier, pourrait lire ce mémorandum comme une limitation de la liberté d’action américaine face à Téhéran. Le Liban, mentionné explicitement, devient un théâtre de vérification : si le front se calme, l’accord gagne en crédibilité ; s’il se rallume, toute l’architecture peut s’effondrer.
Scénarios économiques et géoéconomiques
Le premier effet attendu serait énergétique. La réouverture d’Ormuz et la suspension des sanctions sur le pétrole iranien permettraient à Téhéran de revenir plus franchement sur les marchés. Cela pourrait exercer une pression à la baisse sur les prix, offrir une marge de manœuvre aux importateurs asiatiques et compliquer les équilibres internes de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole élargie à ses partenaires.
Pour l’Iran, la levée des sanctions pétrolières et l’accès aux fonds gelés représenteraient une bouffée d’oxygène. Le régime pourrait financer la stabilisation sociale, moderniser certaines infrastructures, soutenir sa monnaie, relancer ses exportations et renforcer les secteurs stratégiques. Les 300 milliards de dollars évoqués pour la reconstruction, s’ils se concrétisaient, ouvriraient un marché gigantesque : énergie, ports, routes, chemin de fer, télécommunications, industrie, infrastructures civiles.
Mais cette ouverture créerait aussi une compétition. La Chine, déjà très présente dans l’économie iranienne, chercherait à préserver ses positions. La Russie verrait avec prudence le retour d’un Iran partiellement réintégré aux circuits occidentaux. Les Européens, s’ils obtenaient une couverture juridique suffisante contre les sanctions secondaires, pourraient tenter de revenir. Les monarchies du Golfe, elles, devraient gérer un paradoxe : la baisse de la tension sécuritaire est favorable à leurs économies, mais le retour d’un Iran renforcé peut réduire leur avantage stratégique.
Le rôle de l’ONU et la question de la garantie
Le treizième point prévoit que l’accord final soit approuvé par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. C’est un élément décisif. Sans garantie internationale, l’accord resterait exposé aux changements politiques américains, comme l’a montré l’abandon de l’accord nucléaire de 2015. Téhéran veut donc inscrire le futur compromis dans un cadre multilatéral, plus difficile à démanteler unilatéralement.
Mais même une résolution ne suffirait pas à tout garantir. Le vrai problème est la confiance. Les Iraniens se souviennent du retrait américain de l’accord précédent. Les Américains accusent l’Iran de jouer avec les seuils nucléaires et de militariser ses réseaux régionaux. Les Israéliens redoutent qu’un compromis financier et pétrolier donne à Téhéran davantage de ressources pour ses alliés. Les Saoudiens et les Émiratis chercheront à savoir si la détente est durable ou seulement tactique.
Une paix possible, mais non définitive
Ce mémorandum peut ouvrir une phase nouvelle. Il peut réduire les risques de guerre, rouvrir Ormuz, stabiliser les marchés, remettre le dossier nucléaire dans un cadre négocié et donner à l’Iran des incitations économiques à la modération. Mais il peut aussi produire l’effet inverse : renforcer la confiance de Téhéran dans sa stratégie de pression, inquiéter Israël, diviser les alliés de Washington et déplacer les tensions vers des fronts indirects.
La paix dans le Golfe n’est jamais une simple signature. Elle est une mécanique complexe faite de pétrole, de missiles, de sanctions, de milices, de routes maritimes, de banques, de garanties internationales et de récits politiques. Ce qui est annoncé aujourd’hui n’est donc pas la fin de l’histoire. C’est l’ouverture d’une séquence décisive.
Pendant soixante jours, tout se jouera sur trois plans : l’argent, avec les fonds gelés et les sanctions ; la sécurité, avec Ormuz, le Liban et la présence militaire américaine ; le nucléaire, avec le sort de l’enrichissement iranien. Si ces trois dossiers avancent ensemble, le Golfe peut entrer dans une phase de détente réelle. S’ils se bloquent, le mémorandum deviendra l’un de ces textes que le Moyen-Orient connaît trop bien : une promesse de paix écrite au bord d’une nouvelle crise.
