ANALYSE – G7 : Le club des puissants peut-il encore gouverner le monde ?

ANALYSE – G7 : Le club des puissants peut-il encore gouverner le monde ?

lediplomate.media — imprimé le 17/06/2026

Par Le Diplomate

À Évian, le 15 juin 2026, sur les bords du lac Léman, et sous la présidence française, les dirigeants des sept démocraties les plus industrialisées de la planète se retrouvent pour leur sommet annuel. La vue est magnifique, le protocole impeccable, les communiqués soigneusement rédigés. Mais une question flotte dans l’air du temps, plus tenace que les discours : à quoi sert encore le G7 dans un monde qui lui a échappé ? Fondé en 1975 dans l’urgence d’une crise pétrolière qui menaçait les économies occidentales, ce forum discret de grandes démocraties riches a longtemps incarné une forme de gouvernance informelle du monde. Il a accompagné la fin de la Guerre froide, la mondialisation heureuse, l’hégémonie du dollar et la domination sans partage des normes libérales. Aujourd’hui, les BRICS pèsent plus lourd que lui en parité de pouvoir d’achat, la Chine est le premier partenaire commercial de la moitié de la planète, et le Sud Global refuse ostensiblement de se laisser gouverner par des règles qu’il n’a pas contribué à écrire. Hubert Védrine, qui a vu de l’intérieur le fonctionnement de ces sommets lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin, ne cache pas son scepticisme lucide, pour lui, le G7 reste utile à condition de ne pas se prendre pour ce qu’il n’est plus.

1975 : la naissance discrète d’un directoire occidental

Pour comprendre le G7, il faut revenir à l’automne 1973. La guerre du Kippour éclate en octobre, entraînant un embargo pétrolier arabe contre les pays occidentaux qui avaient soutenu Israël. Le prix du baril quadruple en quelques semaines. L’inflation s’emballe, les files d’attente s’allongent aux pompes à essence, et les gouvernements des grandes démocraties industrielles réalisent avec stupeur leur vulnérabilité collective. Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances français, prend l’initiative, et convoque à Rambouillet, en novembre 1975, une réunion informelle des chefs d’État et de gouvernement des cinq principales économies occidentales, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les États-Unis et le Japon. L’Italie et le Canada rejoignent le groupe dès 1976. Le G7 est né.

Ce qui frappe, dans la conception originelle du groupe, c’est sa volonté délibérée d’informalité. Pas de secrétariat permanent, pas de charte, pas de vote, pas de mécanisme de sanction. Les dirigeants se retrouvent chaque année pour parler franchement, loin des enceintes onusiennes et de leurs procédures pesantes, loin des bureaucraties et des communiqués convenus. L’idée de Giscard était simple et pragmatique, les hommes qui gouvernent les grandes puissances doivent se connaître, se parler directement, s’accorder sur des priorités communes sans passer par les filtres diplomatiques habituels. Cette « diplomatie de salon », comme certains l’ont appelée avec une légère condescendance, a produit des résultats concrets : coordination des politiques monétaires, gestion des crises financières, impulsion donnée aux négociations commerciales multilatérales.

Védrine, observe que le G7 a toujours été moins une institution qu’un état d’esprit, celui d’un Occident encore sûr de sa mission, convaincu de représenter non seulement les pays les plus riches mais aussi les valeurs les plus universelles. Cette conviction que la démocratie libérale, le libre-échange et les droits de l’homme forment un ensemble cohérent et vocation universelle, a longtemps donné au G7 une légitimité qui dépassait sa seule représentativité économique. C’est précisément cette légitimité que le monde multipolaire est en train d’éroder.

De la gouvernance mondiale au club assiégé : les fractures du G7 contemporain

L’apogée du G7 se situe dans les années 1990. L’effondrement de l’URSS laisse les membres du groupe sans rival sérieux, ils représentent alors près des deux tiers du PIB mondial, leurs monnaies dominent les échanges internationaux, leurs entreprises structurent la mondialisation. La Russie de Boris Eltsine est invitée à rejoindre le groupe en 1998, le G7 devient G8, dans l’espoir que Moscou s’intègrerait durablement dans l’ordre libéral occidental. Ce pari échoue après l’annexion de la Crimée en 2014, la Russie est exclue et le format G7 restauré. La parenthèse G8 aura duré seize ans. Elle laisse derrière elle une leçon d’humilité géopolitique : on n’intègre pas une grande puissance dans un club en espérant qu’elle changera de nature.

Depuis lors, les fractures internes se sont multipliées. Donald Trump, lors de son premier mandat, avait refusé de signer plusieurs communiqués communs, transformant les sommets en théâtre de l’absurde diplomatique. Son retour à la Maison-Blanche en 2025 a réintroduit cette tension, notamment sur le dossier ukrainien, sur les droits de douane, sur le climat, les positions américaines divergent profondément de celles des Européens. À Évian en 2026, la France de Macron tente de maintenir la cohésion du groupe autour de priorités soigneusement choisies : la réforme de l’architecture financière internationale, l’intelligence artificielle, la protection de l’enfance en ligne et la lutte contre la criminalité organisée. Des sujets importants, mais qui esquivent prudemment les lignes de fracture les plus profondes.

La représentativité économique du G7 s’est considérablement affaiblie. En 1975, le groupe représentait environ 70 % du PIB mondial. En 2026, cette part est tombée sous les 45 % en parité de pouvoir d’achat, tandis que les BRICS+ dépassent 35 %. L’Inde, qui sera bientôt la troisième économie mondiale, n’est pas membre du G7. La Chine, deuxième puissance économique de la planète, non plus. L’Arabie saoudite, qui détermine en grande partie le prix mondial de l’énergie, non plus. Un club de dirigeants du monde qui exclut certains des acteurs les plus déterminants du monde, l’anomalie est de plus en plus difficile à ignorer.

Utile mais insuffisant : ce que le G7 peut encore apporter

Il serait pourtant intellectuellement malhonnête de réduire le G7 à un vestige anachronique. Le groupe conserve des atouts réels que ses détracteurs minimisent parfois à tort. D’abord, sa nature même, un forum informel de démocraties partageant des valeurs et des systèmes politiques comparables, qui lui confère une capacité de coordination rapide et franche que des enceintes plus larges, comme le G20, n’ont pas. Quand sept dirigeants se retrouvent sans ordre du jour rigide ni droit de veto, ils peuvent aborder les sujets sensibles avec une franchise impossible dans les formats multilatéraux classiques. La crise financière de 2008, la pandémie de Covid-19, la réponse à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, dans chaque cas, le G7 a joué un rôle de coordination et d’impulsion que les structures plus larges n’auraient pas pu remplir aussi rapidement.

Ensuite, le G7 reste le lieu où se fixent, souvent en amont des grandes négociations multilatérales, les positions des principales démocraties libérales sur les grands enjeux normatifs, comme la fiscalité des multinationales, la régulation de l’intelligence artificielle, les standards de cybersécurité ou encore les normes environnementales. L’accord historique de 2021 sur un impôt mondial minimum sur les sociétés a été impulsé au G7 avant d’être étendu à l’OCDE puis au G20. Ce rôle d’avant-garde normative, modeste mais réel, justifie l’existence du groupe même dans un monde où il ne peut plus prétendre gouverner seul.

Védrine propose ce qu’on pourrait appeler une lucidité sans illusion, le G7 doit accepter de n’être qu’un acteur parmi d’autres dans une gouvernance mondiale qui sera nécessairement plus fragmentée, plus négociée, plus conflictuelle. Il ne peut plus parler au nom de « la communauté internationale », expression qu’il avait lui-même critiquée comme une usurpation sémantique de l’Occident. Mais il peut parler en son nom propre, défendre des intérêts et des valeurs assumés comme tels, et chercher des convergences avec d’autres acteurs sans prétendre les convertir. Ce renoncement à l’universalisme automatique n’est pas un aveu de faiblesse. C’est la condition d’une crédibilité retrouvée dans le Dictionnaire amoureux de la Géopolitique, il l’appelle simplement regarder le monde tel qu’il est.

Sur les bords du lac Léman ce 15 juin 2026, les sept dirigeants réunis à Évian ont devant eux un panorama d’une beauté sereine et un agenda d’une complexité vertigineuse. Le monde qu’ils prétendent contribuer à gouverner leur échappe en partie, non pas parce qu’ils seraient devenus incapables, mais parce que la puissance s’est redistribuée, les équilibres se sont déplacés, et les prétentions hégémoniques ont leurs limites naturelles. Le G7 survivra, sans doute. Il continuera de se réunir, de produire des communiqués, de coordonner des positions, d’impulser des normes. Mais le monde qu’il prétendait gouverner en 1975 n’existe plus. Et le monde qui a pris sa place réclame d’autres tables, d’autres voix, d’autres règles du jeu. La vraie question n’est pas de savoir si le G7 est encore utile, il l’est. C’est de savoir si les démocraties qui le composent ont la lucidité d’accepter qu’utile n’est plus synonyme de dominant, et que l’influence, désormais, se mérite à chaque sommet.


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