
Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Une visite qui n’avait rien d’ordinaire
Il y a des images qui ne trompent pas. À Addis-Abeba, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed est allé lui-même accueillir Narendra Modi à l’aéroport, rompant avec le protocole. Le dirigeant indien a ensuite reçu la plus haute distinction du pays. Huit accords ont été signés. Ce n’était pas une visite de courtoisie, mais un message politique clair : l’Inde et l’Éthiopie entendent désormais jouer dans la cour des partenariats stratégiques.
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Deux civilisations qui revendiquent leur profondeur historique
Narendra Modi l’a rappelé devant le Parlement éthiopien, le 17 décembre 2025. : l’Inde et l’Éthiopie sont des civilisations anciennes, façonnées par des siècles d’histoire, de commerce et de relations diplomatiques. Ce discours n’est pas anodin. Dans un monde en recomposition, où la légitimité ne repose plus uniquement sur la puissance militaire ou financière, la profondeur historique devient un argument politique. Ces « États-civilisations » entendent s’imposer comme des pôles de stabilité et d’influence régionale.
Des poids lourds du Sud global
L’Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique ; l’Inde est désormais le premier au monde. Toutes deux appartiennent aux BRICS et revendiquent une trajectoire de développement autonome. Leur rapprochement illustre une volonté commune : renforcer les coopérations Sud-Sud sans dépendre systématiquement des cadres occidentaux ou chinois. Addis-Abeba et New Delhi cherchent à démontrer qu’une autre voie est possible pour le Sud global.
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Le numérique et l’IA comme instruments de puissance
Le cœur du partenariat se joue peut-être ici. L’Inde va installer un centre de données en Éthiopie, former des étudiants à l’intelligence artificielle et associer le pays à ses grands rendez-vous technologiques. Abiy Ahmed ambitionne de faire de l’Éthiopie un leader africain de la « quatrième révolution industrielle ». Pour l’Inde, il s’agit aussi de proposer une alternative crédible à l’influence chinoise, fondée non plus sur le béton et les rails, mais sur la connaissance, les compétences et la technologie.
Des fragilités sécuritaires communes
Inde et Éthiopie évoluent dans des environnements régionaux instables. Toutes deux font face à des tensions durables, à des conflits périphériques et à des formes de guerre hybride. Ce socle commun pourrait favoriser un approfondissement discret mais réel de leur coopération sécuritaire : échanges militaires, formation, équipements, voire coordination stratégique. Dans un contexte de retrait relatif de certaines puissances occidentales, ces alliances Sud-Sud prennent une importance croissante.
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La mer Rouge, révélateur d’intérêts partagés
La crise en mer Rouge a brutalement rappelé l’importance vitale des routes maritimes. Pour l’Éthiopie, pays enclavé, toute perturbation est un choc économique direct.
Pour l’Inde, dont une large part des exportations vers l’Europe transite par cette zone, le coût est immédiat. Addis-Abeba affiche sa volonté de retrouver un accès souverain à la mer et de reconstituer une marine ; New Delhi cherche à renforcer sa présence navale dans l’océan Indien occidental. Leurs intérêts convergent, même si certaines options restent politiquement explosives.
Une alternative indienne à l’hégémonie chinoise
Ce partenariat indo-éthiopien dépasse le cadre bilatéral. Il illustre la stratégie indienne visant à offrir au Sud global une alternative à la domination chinoise : moins de dépendance financière, plus de transfert de compétences, plus d’autonomie technologique. Cette concurrence, si elle demeure pacifique, pourrait redonner aux pays du Sud une marge de manœuvre qu’ils avaient perdue.
À Addis-Abeba, l’Inde n’a pas seulement signé des accords. Elle a rappelé qu’elle entend compter dans le monde qui vient. Et l’Éthiopie, en s’adossant à New Delhi, tente de transformer son poids démographique et politique en véritable puissance stratégique.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
