ANALYSE – Ceuta et Mayotte : Le « Camp des saints » à l’épreuve des faits

ANALYSE – Ceuta et Mayotte : Le « Camp des saints » à l’épreuve des faits

lediplomate.media — imprimé le 02/08/2026
Ceuta et Mayotte : Le « Camp des saints »
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Les images ont fait le tour du monde. Des groupes d’hommes jeunes émergeant de la mer, escaladant les rochers, contournant les barrières du Tarajal et déferlant dans les rues de la ville autonome de Ceuta. En vingt-quatre heures, ce ne sont pas quelques dizaines mais quelque 60 000 personnes qui ont tenté le passage depuis le Maroc. Des scènes de chaos absolu.

Donald Trump, lui, n’a pas hésité à qualifier la scène de « catastrophe » et d’« invasion».

Le politologue Michel Fayad l’a résumé sur CNEWS : « Ce qu’il s’est passé à Ceuta peut aussi se passer à Mayotte ». Mais on pourrait ajouter : ce qui se passe à Mayotte est déjà pire, parce qu’il ne s’arrête jamais…

Pour les lecteurs du Camp des saints de Jean Raspail, le sentiment de déjà-vu est saisissant. Dans son roman prophétique paru en 1973, l’écrivain imaginait l’arrivée irrésistible de centaines de milliers de migrants sur les plages de Provence.

Une flotte pacifique venue du Gange, chargée d’un million d’immigrants, s’échouant dans la nuit de Pâques sur les côtes du Midi de la France-. Ce qu’ont vécu ces derniers jours les habitants de l’enclave espagnole de Ceuta ressemble, à peu de choses près, à cette fiction devenue cauchemar.

Mais si l’Espagne est sous le feu des critiques, la France ferait bien de regarder de l’autre côté de la Méditerranée, dans l’océan Indien. Car Ceuta n’est pas seule. Mayotte, département français depuis 2011, vit une crise comparable, installée dans la durée. 

Et Jean Raspail, décédé en 2020, aura peut-être été moins visionnaire qu’on ne le croit : il n’a pas seulement prédit l’arrivée massive, il a décrit l’impuissance des élites à y faire face. « Le Camp des Saints se lit aujourd’hui comme un samizdat», écrivait récemment Le Figaro. « Ceux qui s’y plongent y viennent rarement par hasard : on leur a chuchoté qu’il s’agit d’un livre prophétique annonçant avec plusieurs décennies d’avance la submersion démographique du monde occidental ».

Ceuta : le signal d’appel et l’effondrement en quelques heures

La crise de Ceuta n’est pas un accident. Elle est la conséquence logique d’une politique perçue comme un signal d’ouverture. Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a lancé un programme de « régularisation extraordinaire » permettant aux migrants déjà présents sur le sol espagnol d’obtenir un titre de séjour et une autorisation de travail. Pour ses détracteurs, c’est un signal d’appel clair. 

La Cour suprême espagnole a par ailleurs jugé que les migrants arrivant par la mer ne pouvaient pas être renvoyés sommairement. Une décision que Pedro Sánchez lui-même a admis avoir été « mal interprétée » par les réseaux de passeurs.

Résultat : les réseaux s’adaptent, les autorités sont débordées, et l’armée doit être déployée en urgence. Juan Jesús Vivas, Président de la Ville autonome de Ceuta a demandé la déclaration de l’état d’urgence nationale. Madrid a refusé, arguant que le cadre de la protection civile n’inclut pas les flux migratoires. Une faille de doctrine qui laisse l’État sans outils d’exception, contraint de militariser la réponse.

Raspail, dans son roman, montrait déjà « fort bien le désarroi des politiques, et l’activisme militant pour empêcher toute réaction des pays d’accueil ».

L’auteur voyait juste : ce n’est pas l’absence de migrants qui menace l’Europe, c’est l’absence de volonté politique pour en maîtriser le flux. À Ceuta, comme dans le livre, les institutions semblent paralysées, prises entre le droit, l’humanitaire et l’urgence du réel.

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Mayotte : une pression migratoire chronique et une population submergée

À Mayotte, la situation est plus ancienne, plus massive et structurellement plus grave. L’archipel de 374 km² compte aujourd’hui plus de 329 000 habitants, contre 23 300 en 1958. La population a été multipliée par quatorze en moins de soixante-dix ans. Et cette croissance démographique repose sur les naissances : plus des trois quarts des 10 000 naissances annuelles sont le fait de mères de nationalité étrangère.

La moitié de la population de Mayotte est de nationalité étrangère, et la moitié de ces étrangers sont en situation irrégulière. L’immigration clandestine y est massive, alimentée principalement par la proximité géographique avec l’archipel des Comores — seuls 70 kilomètres séparent les côtes mahoraises de l’île d’Anjouan, mais aussi, désormais, par une immigration croissante en provenance de l’Afrique des Grands Lacs et de l’Afrique de l’Est. 

En 2024, plus de 2 400 primo-demandeurs d’asile ont été enregistrés à Mayotte, dont 52 % originaires de la République démocratique du Congo.

Face à cette pression, le gouvernement français a lancé l’opération « Mur de Fer » (Hurawa wa shaba), avec un objectif de 35 000 reconduites par an. Des radars maritimes, des intercepteurs rapides et un renforcement du groupe d’appui opérationnel ont été déployés. 

Une zone d’attente dédiée aux migrants en situation irrégulière doit également voir le jour. Mais l’opération Wuambushu, lancée deux ans plus tôt, avait déjà montré ses limites : 700 bidonvilles détruits sur 1 000 visés, et un nombre de reconduites quasiment identique à l’année précédente.

Ceuta et Mayotte : deux visages d’un même échec

Ceuta et Mayotte partagent une même condition : ce sont des enclaves européennes en Afrique, des « sas d’entrée » vers le Vieux Continent. Dans les deux cas, la pression migratoire est alimentée par un différentiel de développement saisissant entre le territoire européen et son environnement régional. Dans les deux cas, les autorités peinent à endiguer des flux que les réseaux de passeurs adaptent en temps réel à la moindre évolution juridique ou politique.

Mais il y a aussi des différences. À Ceuta, la crise est aiguë : 60 000 arrivées en vingt-quatre heures, un choc soudain qui a submergé les capacités locales. À Mayotte, la crise est chronique : une immigration de fond qui grignote chaque jour un peu plus les ressources et les infrastructures d’un territoire déjà exsangue.

À Ceuta, les autorités ont été prises de vitesse par un afflux soudain. À Mayotte, les autorités sont confrontées à une pression permanente que les opérations ponctuelles ne parviennent pas à résorber. 

Le politologue Michel Fayad l’a résumé sur CNEWS : « Ce qu’il s’est passé à Ceuta peut aussi se passer à Mayotte ». Mais on pourrait ajouter : ce qui se passe à Mayotte est déjà pire, parce qu’il ne s’arrête jamais.

Le roman devient réalité, l’avertissement demeure

L’œuvre de Jean Raspail n’a cessé de diviser. Dénoncé comme un brûlot raciste par les uns, salué comme une œuvre visionnaire par les autres, Le Camp des saints a forgé l’imaginaire des chantres de la lutte contre l’immigration. L’ancien conseiller de Donald Trump, Stephen Miller, en était un lecteur assumé. 

Raspail lui-même, dans ses rares entretiens sur le sujet, refusait le terme de « migrants » : pour lui, il s’agissait d’un « envahissement». Il précisait que son livre avait eu la chance d’avoir été publié à une époque en 1973,  où l’immigration ne posait pas encore problème. Une époque où l’on pouvait encore en débattre sans être immédiatement accusé de xénophobie.

Que l’on adhère ou non à sa vision, force est de constater que les faits, aujourd’hui, lui donnent une inquiétante actualité. Les images de Ceuta, comme la réalité mahoraise, pourraient être les premières pages d’un roman dont personne ne veut lire la fin. 

Car il y a une différence entre une immigration maîtrisée et une submersion. Ceuta et Mayotte montrent, chacun à leur manière, que la frontière n’est pas une ligne sur une carte, mais une ligne de fracture. Et quand elle cède, elle emporte avec elle la souveraineté, la sécurité et, pour les populations locales, la possibilité de vivre chez elles.

Comme l’écrivait Raspail dans son prologue : « Ceci n’est pas un roman. C’est une anticipation». L’anticipation est devenue réalité. Reste à savoir si l’avertissement, lui, sera enfin entendu.

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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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