TRIBUNE – Valérie Boyer : « France-Algérie : la réconciliation ne se bâtira pas sur l’effacement de la France »

TRIBUNE – Valérie Boyer : « France-Algérie : la réconciliation ne se bâtira pas sur l’effacement de la France »

lediplomate.media — imprimé le 30/07/2026
Valérie Boyer : France-Algérie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Valérie Boyer, sénatrice des Bouches-du-Rhône

Dans cette tribune, Valérie Boyer expose les principes d’une relation franco-algérienne lucide et équilibrée : respect des engagements, réciprocité, vérité mémorielle, protection des ressortissants français et défense des libertés. Elle revient notamment sur sa proposition de résolution, la détention de Christophe Gleizes et le contexte kabyle, les provocations répétées du pouvoir algérien, ainsi que sur son engagement constant en faveur des chrétiens d’Orient et des minorités persécutées.

Une relation arrivée à un point de vérité

La relation entre la France et l’Algérie est arrivée à un point de vérité. Depuis trop longtemps, notre pays accepte un déséquilibre qui affaiblit sa parole, brouille sa diplomatie et donne le sentiment que la France serait condamnée à justifier sans fin son histoire, ses choix, ses intérêts et même sa souveraineté. Une grande nation doit regarder son passé en face ; elle ne peut accepter que ce passé soit utilisé contre elle comme un instrument permanent de pression politique.

Il ne s’agit pas de rechercher la rupture avec l’Algérie, encore moins de confondre le peuple algérien avec son régime. Les liens humains, familiaux, culturels et économiques entre nos deux pays sont considérables. Ils imposent la responsabilité. Mais précisément parce que cette relation est importante, elle ne peut être fondée sur l’ambiguïté, la culpabilisation ou la peur de nommer les choses. Une relation de confiance entre deux États suppose la réciprocité, le respect des engagements et la capacité de chacun à défendre ses intérêts.

Alors que le président de la République affirme qu’il n’y aura « aucun laxisme » dans la politique des visas à l’égard de l’Algérie, les déclarations contradictoires de l’exécutif entretiennent le doute. Lorsque notre ambassadeur évoque un retour progressif à près de 250 000 visas par an, la parole française devient illisible. Un visa n’est pas un droit automatique : il constitue une prérogative souveraine de l’État et un levier diplomatique. Il ne peut être dissocié du comportement du pays bénéficiaire, notamment de sa coopération pour délivrer les laissez-passer consulaires et reprendre ses ressortissants faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire français.

Bruno Retailleau a eu le mérite de poser le débat avec courage : la France doit être respectée et les Français protégés. La fermeté n’est ni une provocation ni une fermeture. Elle est la condition d’un dialogue crédible. Face à un pouvoir qui interprète trop souvent la retenue française comme une faiblesse et les gestes d’ouverture comme un acquis définitif, l’apaisement ne peut plus signifier la concession permanente.

Des provocations et une asymétrie devenues structurelles

Les sujets de tension ne sont pas abstraits. Ils concernent le refus répété de reprendre certains ressortissants sous OQTF, les expulsions de diplomates, les campagnes hostiles visant des responsables français et l’affaire Amir Boukhors, dit Amir DZ, dans laquelle un agent consulaire algérien a été mis en examen en France pour arrestation, enlèvement et séquestration. Sans préjuger de la décision de justice, la gravité même de ces faits impose une réaction d’État.

L’asymétrie se lit jusque dans les moyens consulaires : l’Algérie dispose de dix-huit consulats en France, tandis que la France ne compte que trois consulats généraux en Algérie, à Alger, Annaba et Oran. Elle se lit également dans les symboles. En 2023, un décret présidentiel algérien a étendu les circonstances dans lesquelles l’hymne national Kassaman est interprété dans sa version intégrale, incluant le couplet qui interpelle directement la France et lui demande de « rendre des comptes ». Ce choix n’est pas anodin dans un contexte où Paris multiplie les gestes mémoriels sans obtenir de reconnaissance symétrique.

L’Algérie a su organiser, en avril 2026, la visite historique du pape Léon XIV, première visite d’un souverain pontife dans le pays, placée sous le signe de saint Augustin, du dialogue et de la réconciliation. Je m’en réjouis pour les chrétiens d’Algérie et pour tous ceux qui œuvrent au dialogue interreligieux. Mais cette capacité à produire des gestes diplomatiques puissants contraste avec l’absence de geste humanitaire en faveur de Christophe Gleizes. Après les déplacements de la ministre déléguée aux Armées, du garde des Sceaux et du ministre de l’Intérieur, puis la venue à Paris du ministre algérien de l’Intérieur, notre compatriote demeure détenu. La première visite consulaire française n’a été obtenue que le 11 mai 2026, près de deux ans après son arrestation.

La question migratoire doit, elle aussi, être abordée avec des chiffres précis. Au 1er avril 2026, les ressortissants algériens représentaient 5,9 % des 88 419 personnes détenues en France, soit environ 5 200 détenus. Le ministère de la Justice ne publie toutefois pas le croisement permettant de savoir combien d’entre eux font précisément l’objet d’une OQTF. Toutes nationalités confondues, au 5 février 2026, 1 902 détenus étaient sous OQTF et 8 525 faisaient l’objet d’au moins une mesure d’éloignement. Il faut donc refuser les chiffres approximatifs, mais exiger que l’État produise enfin une statistique complète par nationalité et rende effectives les décisions d’éloignement.

Une résolution pour passer des paroles aux actes

C’est le sens de la proposition de résolution que j’ai déposée au Sénat le 25 juin 2025, portant sur l’impératif d’une réconciliation lucide et équilibrée entre la France et l’Algérie. Elle ne cherche ni l’humiliation de l’Algérie ni la rupture. Elle fixe une doctrine : la réconciliation ne peut être une repentance unilatérale, et la coopération ne peut fonctionner dans un seul sens.

Je ne dirai pas que rien n’a jamais fonctionné depuis 1962 : ce serait excessif et cela affaiblirait notre démonstration. En revanche, plusieurs engagements structurants sont restés inappliqués, inachevés ou privés de toute transparence. Les accords d’Évian prévoyaient notamment la protection des personnes et des biens ainsi qu’une indemnisation équitable en cas de dépossession. La déclaration franco-algérienne de 2012 a créé un groupe de travail sur le droit de propriété des ressortissants français restés en Algérie après l’indépendance, mais aucun bilan complet de ses dossiers et de ses conclusions n’a été rendu public. La déclaration d’Alger de 2022 a ensuite institué une commission mixte d’historiens, dont les travaux n’ont toujours pas fait l’objet d’une restitution publique exhaustive et équilibrée.

Ma résolution formule quatre exigences concrètes :

1. Rétablir le droit et la parole donnée. Réactiver réellement le groupe de travail de 2012 sur les biens des Français d’Algérie et engager la négociation nécessaire à l’application des garanties patrimoniales prévues par les accords d’Évian.

2. Faire la transparence sur le travail mémoriel. Présenter au Parlement et aux Français un bilan complet des travaux de la commission mixte d’historiens, des recommandations déjà émises et des gestes envisagés de part et d’autre.

3. Défendre sans faiblesse les écrivains et journalistes liés à la France. La résolution exigeait alors la libération immédiate de Boualem Sansal et le retrait des mandats d’arrêt visant Kamel Daoud. Le même principe commande aujourd’hui de faire de la libération de Christophe Gleizes une priorité non négociable de toute normalisation bilatérale.

4. Reconnaître toutes les victimes. Donner un caractère public et officiel à la commémoration du 5 juillet en mémoire des victimes européennes enlevées et assassinées à Oran en 1962, ainsi que de tous les disparus civils et militaires, en recherchant une véritable symétrie mémorielle.

Toutes les mémoires, aucune repentance à sens unique 

La France a accompli de nombreux gestes mémoriels. Elle a reconnu les conditions de la disparition de Maurice Audin et d’Ali Boumendjel, puis la responsabilité française dans l’exécution de Larbi Ben M’Hidi. Elle a ouvert des archives et accepté une commission mixte d’historiens. Ces démarches peuvent participer à l’apaisement si elles sont équilibrées. Lorsqu’elles deviennent à sens unique, elles nourrissent l’exigence permanente, la culpabilisation et le ressentiment.

Une réconciliation sincère doit regarder toutes les souffrances : celles des harkis abandonnés et massacrés malgré les garanties de non-représailles ; celles des pieds-noirs contraints à l’exil et souvent dépossédés ; celles des civils disparus, des militaires morts pour la France, des victimes de la rue d’Isly et d’Oran. C’est également le sens de la proposition de loi que j’ai déposée en mars 2024 pour la reconnaissance par la Nation des massacres de la rue d’Isly du 26 mars 1962 et d’Oran du 5 juillet 1962.

Reconnaître ces mémoires, n’efface pas les fautes commises par la France. Cela empêche simplement qu’une partie de notre histoire soit sacrifiée pour préserver une relation diplomatique qui, malgré toutes les concessions, demeure régulièrement conflictuelle. Une mémoire apaisée ne se construit pas sur le silence imposé à certaines victimes.

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Boualem Sansal et Kamel Daoud : la liberté de la plume ne se négocie pas

L’arrestation de Boualem Sansal, le 16 novembre 2024, a constitué un basculement. Dès le 27 novembre 2024, j’ai interpellé le Gouvernement lors d’une question d’actualité au Sénat pour dénoncer la détention arbitraire de ce grand écrivain franco-algérien. J’ai refusé que sa liberté, sa santé et sa dignité deviennent des variables d’ajustement diplomatique. Sa libération puis son retour en France ont montré qu’une mobilisation constante, publique et politique était indispensable. Ils ne doivent pas nous conduire à oublier ce que son incarcération a révélé : un régime qui supporte difficilement les voix libres et cherche à imposer son récit officiel.

Le 26 novembre 2025, Valérie Boyer aux côtés de Boualem Sansal, après son retour en France
Le 26 novembre 2025, Valérie Boyer aux côtés de Boualem Sansal, après son retour en France

Kamel Daoud illustre la même volonté de contrôler le récit. Prix Goncourt 2024 pour Houris, consacré à la décennie noire algérienne, il a été visé par deux mandats d’arrêt internationaux émis par Alger. Notre pays ne peut prétendre défendre la liberté d’expression dans le monde et accepter que des écrivains francophones soient poursuivis, intimidés ou abandonnés lorsqu’ils dérangent un pouvoir étranger.

Christophe Gleizes : un journaliste pris au piège du dossier kabyle

La situation de Christophe Gleizes impose la même clarté. Journaliste sportif collaborant notamment avec So Foot et Society, il a été arrêté le 28 mai 2024 à Tizi Ouzou alors qu’il enquêtait sur la Jeunesse sportive de Kabylie et préparait un reportage sur les heures de gloire du club. Après treize mois de contrôle judiciaire, il a été condamné le 29 juin 2025 à sept ans de prison ferme ; cette peine a été confirmée en appel le 3 décembre 2025.

Le cœur de l’accusation tient à des contacts noués en 2015 et 2017 avec un responsable de la JS Kabylie également lié au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie. Or le MAK n’a été classé organisation terroriste par les autorités algériennes qu’en 2021, plusieurs années après ces échanges. Le contact de 2024 relevait, selon sa défense et Reporters sans frontières, de son travail journalistique. Christophe Gleizes n’est pas un militant séparatiste : c’est un journaliste qui a voulu comprendre et raconter le football kabyle.

Au Sénat, le 15 décembre 2025, Valérie Boyer aux côtés des parents de Christophe Gleizes lors d’un rassemblement de soutien au journaliste français

Le contexte kabyle est donc essentiel pour comprendre cette affaire. La Kabylie est une région profondément attachée à son identité, à sa langue et à sa culture, dans laquelle les revendications politiques et culturelles sont traitées par Alger comme un sujet de sécurité nationale. Mais couvrir une réalité sensible, rencontrer des interlocuteurs controversés ou enquêter sur un club de football ne peut suffire à transformer un journaliste en terroriste.

Je salue toutes les mobilisations en faveur de Christophe Gleizes, notamment celle de Zinédine Zidane, dont la parole rappelle que certaines causes dépassent les clivages politiques. Mais la solidarité ne dispense pas l’État d’agir. Sa libération doit être exigée publiquement, constamment et fermement. Aucun Français ne doit avoir le sentiment que son pays pourrait renoncer à le défendre lorsque les circonstances diplomatiques deviennent difficiles.

Un engagement parlementaire constant pour les minorités persécutées

Cet engagement n’est pas de circonstance. Il s’inscrit dans un travail parlementaire continu. J’ai interrogé le Gouvernement sur l’arrestation de Boualem Sansal en novembre 2024, puis sur l’état des relations franco-algériennes en mai 2025. En mai 2026, j’ai demandé que la libération de Christophe Gleizes devienne une exigence prioritaire du dialogue avec Alger. En janvier 2026, j’ai également interrogé le garde des Sceaux sur le nombre d’étrangers dans les prisons françaises et sur l’exécution des mesures d’éloignement.

Je suis par ailleurs vice-présidente du groupe de liaison, de réflexion, de vigilance et de solidarité avec les chrétiens, les minorités au Moyen-Orient et les Kurdes du Sénat. Dans ce cadre comme dans l’hémicycle, j’ai alerté sur le sort des Alaouites et des chrétiens de Syrie, sur les minorités chrétiennes et les convertis en Iran, sur les Arméniens menacés et déplacés, ainsi que sur les Kurdes et les autres minorités victimes de persécutions.

J’ai également porté la proposition de résolution relative à la reconnaissance du génocide des Assyro-Chaldéens de 1915-1918, adoptée par le Sénat le 8 février 2023. Ce texte a permis, pour la première fois au Parlement français, de reconnaître officiellement l’extermination, la déportation et la destruction de l’héritage culturel de cette communauté chrétienne d’Orient. Ce combat est le même : refuser l’indifférence, défendre la liberté de conscience et donner une voix à ceux que l’on cherche à réduire au silence.

La réciprocité doit devenir une doctrine d’État 

La fermeté défendue dans la relation avec Alger doit devenir une doctrine d’État, et non une posture de circonstance. Elle doit s’appliquer au respect des accords, à la reprise des ressortissants sous OQTF, à la délivrance des laissez-passer consulaires, à la protection de nos compatriotes, à la liberté d’expression, à la mémoire de toutes les victimes et à la transparence des travaux historiques engagés entre Paris et Alger.

La France ne doit plus avancer sans réciprocité : pas de coopération durable sans respect des engagements ; pas de dialogue mémoriel sans reconnaissance de toutes les mémoires ; pas de partenariat migratoire sans reprise effective des ressortissants concernés ; pas de normalisation diplomatique tant qu’un journaliste français demeure emprisonné pour avoir exercé son métier.

On oppose trop souvent la fermeté au dialogue. C’est une erreur. Les relations internationales montrent que le respect naît davantage de la clarté que de l’ambiguïté. La France n’a pas à choisir entre le dialogue et la fermeté : elle doit conjuguer les deux, sans arrogance mais sans faiblesse, sans hostilité envers le peuple algérien mais sans complaisance envers un régime qui instrumentalise la mémoire et refuse trop souvent les règles élémentaires de la coopération entre États.

« À force de tout voir, on finit par tout supporter ; à force de tout supporter, on finit par tout tolérer ; à force de tout tolérer, on finit par tout accepter ; à force de tout accepter, on finit par tout approuver. » — Formule souvent attribuée à saint Augustin

Cette formule résume le danger qui nous guette. À force d’accepter chaque provocation comme un incident isolé, chaque refus comme une difficulté technique et chaque concession comme le prix nécessaire du dialogue, nous finissons par installer le déséquilibre dans la durée.

La réconciliation franco-algérienne demeure nécessaire. Elle ne sera possible que si elle repose sur la vérité historique, la réciprocité politique et la dignité nationale. Elle ne pourra naître ni de l’oubli des harkis, ni du silence sur les victimes d’Oran, ni de l’effacement des pieds-noirs, ni de l’abandon de nos compatriotes, ni de la faiblesse face aux refus répétés d’Alger.

C’est le sens de ma résolution et de mes interventions au Sénat : bâtir une relation sans naïveté, sans chantage mémoriel et sans concessions à sens unique. Une relation dans laquelle la France assume son histoire, protège ses ressortissants, défend ses intérêts et parle à l’Algérie comme une nation libre, souveraine et respectée.

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Valérie Boyer

Valérie Boyer

Valérie Boyer est Sénatrice, ex-députée, membre des Républicains (LR), ancienne maire-adjointe au maire de Marseille, est également membre pour le Sénat de la Délégation française pour le Sénat de l’Assemblée parlementaire de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). Diplômée de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence et de Langues étrangères appliquées, elle est également ancienne élève de l’École du Louvre.

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