Le Grand Entretien avec le colonel Peer de Jong – Out of Africa : Autopsie d’un désamour et horizon d’un nouveau partenariat franco-africain

Sorti le 11 juin 2026 aux éditions Mareuil, Out of Africa (Mareuil Éditions) est un ouvrage co-écrit par Frédéric Lejeal, journaliste spécialiste du continent et par le colonel Peer de Jong qui dresse un diagnostic lucide et sans complaisance de la déliquescence de l’influence française sur le continent.
Du franc CFA aux revers militaires au Sahel, du Rwanda à la montée en puissance de Moscou, Pékin et Washington, les auteurs analysent comment erreurs stratégiques françaises et choix souverains africains ont nourri un désamour profond. Mais le livre ne s’arrête pas au constat, il ouvre des pistes concrètes de reconstruction d’un lien dans un monde d’ultra-concurrence. Pour Le Diplomate, le colonel Peer de Jong, docteur en sciences politiques, ancien aide de camp des présidents Mitterrand et Chirac, cofondateur de l’Institut Themiis et professeur associé à l’École de Guerre Économique de Paris, revient sur les ressorts d’une rupture historique et sur les conditions d’un éventuel rebond.
Le Diplomate : Votre ouvrage s’intitule Out of Africa, une formule volontairement provocatrice. Est-ce à dire que le départ de la France du continent africain est désormais consommé, ou s’agit-il d’un avertissement, d’un diagnostic encore réversible ?
Peer de Jong : Il est clairement consommé, pour une raison simple : l’histoire ne repasse pas les plats. Dans l’ouvrage, nous identifions un cycle qui commence en 1995, on pourrait remonter à 1990 et au discours de La Baule, mais arrêtons-nous à 1995, qui concentre trois moments décisifs.
D’abord, la mort de Félix Houphouët-Boigny, doyen des chefs d’État africains, décédé en décembre 1993 et inhumé en 1994. Ensuite, la guerre au Rwanda : une intervention mal préparée, mal orchestrée, avec une très mauvaise communication française, quand bien même le fondement humanitaire de l’opération Turquoise était réel. Enfin, le départ de Mitterrand et le dernier sommet France-Afrique de Biarritz, en novembre 1994.
À cela s’ajoute un choc économique majeur, en janvier 1995, le Premier ministre Balladur décide de modifier la parité du franc CFA avec le franc français, sans en informer préalablement les Africains, qui n’ont été prévenus que trois jours avant. Cette décision a été très mal vécue sur le continent. Elle marque le début d’un processus qui s’étire jusqu’en 2025, l’acmé de cette désinfluence française en Afrique, qui coïncide avec le départ de toutes les bases militaires françaises du continent, à l’exception de Djibouti.
Le livre revient sur ce que vous appelez les « erreurs françaises ». Parmi celles-ci, l’épisode rwandais de 1994 occupe une place symbolique particulière. Dans quelle mesure cet aveuglement diplomatique a-t-il constitué un point de bascule irréversible pour la crédibilité de la France en Afrique ?
Ce n’est pas irréversible à proprement parler, c’est le début d’un processus. Les rapports entre États s’étalent sur des décennies. En l’occurrence, nous parlons d’une dégradation sur trente ans, de 1995 à 2024, et le sous-titre de l’ouvrage est d’ailleurs « chronique d’un divorce », un divorce ne se consomme pas en trente secondes.
1995 est un point de départ, pas un point de rupture définitif. En 1995, Jacques Chirac arrive au pouvoir avec une approche conventionnelle de la relation franco-africaine, mais il entre immédiatement en cohabitation avec Jospin, dont les socialistes engagent une normalisation progressive. S’ensuit une série de crises mal gérées, notamment avec la RCA en 1994, le Congo-Brazzaville en 1997, la Côte d’Ivoire entre 1999 et 2010, la Libye en 2011.
Cette dernière est, à mon sens, l’erreur la plus grave. La France est intervenue dans une zone qui n’était pas la sienne, sans que les raisons profondes de cet engagement n’aient jamais été clairement explicitées. L’intervention franco-britannico-qatarie en Libye, achevée en octobre 2011, a produit deux effets dévastateurs : le chaos libyen d’abord, puis la dispersion de quelque 10 000 mercenaires touaregs vers le sud, emportant avec eux arsenaux et véhicules militaires. C’est cette migration armée qui a provoqué la dégradation générale du Sahel. La guerre en Libye est le déclencheur de tout ce qui a suivi.
La fin de la coopération structurée et les opérations militaires au Sahel avec Serval, Barkhane, puis la débâcle malienne, semblent avoir achevé de discréditer la présence française aux yeux des opinions publiques africaines. Comment analysez-vous la séquence qui va de l’intervention de 2013 au retrait contraint de 2022-2023 ?
Une précision préalable ; ce n’est pas la fin de la coopération. La France avait deux types d’engagements distincts avec les États africains, des accords de défense et des accords de coopération. Ces derniers n’ont pas été remis en cause, ils ont évolué, ils ont diminué, mais ils subsistent. Ce sont les accords de défense qui étaient conditionnés à la présence de bases militaires sur place au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon, à Djibouti, et temporairement ailleurs.
En 2013, nous intervenons à la demande des Maliens pour repousser les groupes armés vers le nord et rétablir le contrôle du territoire. Mais les Français n’avaient pas les effectifs nécessaires pour aller au bout du processus. Barkhane, qui prend le relais l’année suivante, dure huit ans avec seulement 5 000 hommes déployés sur une zone équivalente à l’ensemble de l’Europe. C’est une erreur stratégique majeure, dispersés entre Gao, le Burkina Faso et le Mali, nos soldats n’atteignent pas la masse critique nécessaire pour produire des résultats visibles.
Les populations africaines ont vu la menace djihadiste continuer à progresser malgré Barkhane, et même descendre vers les pays du golfe de Guinée comme le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, ou encore en Guinée Conakry. Nous avons ainsi démontré notre incapacité à endiguer cette menace. Le premier coup d’État au Mali en août 2020, qui chasse IBK du pouvoir, puis la consolidation militaire à partir de mai 2021, enclenchent une dégradation progressive qui aboutit, en juin-juillet 2025, au départ des dernières bases françaises du Sénégal, de Côte d’Ivoire et du Tchad. En trois ans, un dispositif militaire consistant s’est dissous. Nous ne disposons plus aujourd’hui d’aucune implantation en Afrique, hors Djibouti.
Le franc CFA cristallise depuis des décennies les griefs contre la « Françafrique ». Les réformes partielles engagées ces dernières années, notamment avec l’éco en Afrique de l’Ouest, vous semblent-elles à la hauteur des attentes africaines, ou constituent-elles une concession de façade ?
Il ne faut pas exagérer la portée symbolique de cette question. Les Français ont toujours considéré que si les Africains souhaitaient se séparer du CFA, ils en étaient libres. Le jour où les États africains décideront collectivement de s’en séparer, ils le feront.
Mais pour l’heure, le franc CFA présente un intérêt objectif pour ses utilisateurs, c’est une monnaie relativement solide, adossée à l’euro, qui offre une stabilité monétaire dont ne bénéficient pas les autres États de la région. Quand un pays a un euro, il a un euro ; quand il a un franc CFA, il a un franc CFA, cette prévisibilité a une valeur réelle.
La contrepartie, c’est que le CFA est une monnaie chère. Et c’est ce qui pénalise les exportations africaines, en renchérissant mécaniquement leurs produits sur les marchés internationaux, ce qui freine le développement économique. C’est pourquoi il faudra probablement, dans les années à venir, concevoir un nouveau dispositif : ceux qui souhaitent maintenir un ancrage sur le franc pourraient le faire, ceux qui préfèrent s’en affranchir le pourraient aussi. Une solution à géométrie variable, négociée, plutôt qu’un système uniforme.
Le groupe Wagner, désormais renommé Africa Corps, a pris pied là où la France a reculé, au Mali, au Burkina Faso, en Centrafrique et au Niger. Votre co-fondateur de l’Institut Themiis a formé des armées africaines pendant des années, comment jugez-vous la stratégie russe de substitution sécuritaire, et quelle est sa pérennité réelle sur le terrain ?
La Russie avait quitté l’Afrique en 1990, au moment de l’implosion de l’URSS. Elle y maintenait depuis lors une présence résiduelle via les ventes d’armes, qui représente une arme sur deux sur le continent d’origine russe, en raison de leur praticité, de leur coût accessible et de leur disponibilité, et, marginalement, quelques intérêts dans les hydrocarbures.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que les Russes ne sont pas à l’origine du départ français, ils en sont la conséquence. La désagrégation de notre relation avec l’Afrique a créé un vide, un appel d’air. Wagner, désormais Africa Corps, a répondu à cet appel en proposant aux États africains une offre de services structurée en cinq volets : ventes d’armes, formation à l’utilisation de ces armes, accompagnement des unités formées, engagement au combat, et protection des gouvernants et des structures administratives.
La première expérience de ce retour date de 2018, à Bangui, en République centrafricaine. À partir de 2021-2022, Wagner s’installe rapidement au Burkina Faso puis au Niger. Mais la stratégie russe ne se limite pas au volet terrestre, les Russes développent en parallèle une stratégie de contrôle portuaire à Tobrouk, à Lomé et au port soudanais de Port-Soudan, combinant ainsi présence militaire paramilitaire et maîtrise des accès maritimes.
La Chine a mis en place une stratégie de long terme en Afrique avec des investissements massifs dans les infrastructures, un Forum sur la coopération sino-africaine et un soft power discret mais constant. Dans quelle mesure Pékin a-t-il su combler le vide laissé par Paris, et avec quelles conséquences géopolitiques pour les équilibres régionaux ?
Je nuancerais l’idée que les Chinois auraient profité du vide laissé par Paris. Leur engagement en Afrique répond d’abord à leurs propres impératifs stratégiques. La guerre de Libye en 2011 a constitué un électrochoc, Pékin a réalisé à ce moment-là qu’il lui était très difficile d’évacuer ses 30 000 ressortissants présents en Libye. Cette prise de conscience a conduit à une refonte de leur stratégie de présence extérieure.
Les intérêts chinois en Afrique sont structurels, avec leur présence commerciale massive dans la distribution de produits manufacturés, un accès aux matières premières et aux ressources énergétiques dont la Chine manque structurellement. Pour protéger ces intérêts dans un contexte sécuritaire dégradé, Pékin a adopté un modèle voisin de celui des Russes, en s’appuyant sur des sociétés militaires privées, notamment Frontier Services Group, créée à l’origine par Erik Prince, fondateur de Blackwater en 1997, pour accompagner les entreprises chinoises déployées sur le continent.
En revanche, il ne s’agit pas d’une substitution à la présence française, les Chinois ne cherchent pas à exercer les mêmes fonctions politiques et militaires que la France l’a fait. Leur logique est avant tout économique et protectrice.
Votre ouvrage insiste sur la nécessité de prendre au sérieux les « choix africains », autrement dit, la pleine agentivité politique des États et des sociétés africaines dans ce basculement. N’y a-t-il pas un risque que cette lecture serve aussi, parfois, à exonérer les nouvelles élites africaines de leurs propres responsabilités dans les crises de gouvernance ?
C’est une question légitime. Mais il faut d’abord constater que les choix africains sont systématiquement critiqués par les Occidentaux. L’Alliance des États du Sahel, avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, a été immédiatement décriée, en grande partie parce que nous avons été humiliés d’en avoir été chassés. De même, le G5 Sahel, projet proprement africain associant les trois pays de l’AES, la Mauritanie et le Tchad, a été rapidement capturé, l’Union européenne et la France se sont intercalées dans le dispositif et en ont infléchi le projet initial.
Il faut cesser ce type d’ingérence. Si les États africains ont besoin de nous, ils nous le font savoir et nous pouvons mettre en place une coopération, mais nous n’avons pas à contrarier leur volonté de s’autonomiser.
Sur la question de la responsabilité des élites africaines : de quel droit nous permettons-nous de les juger ? Nous ne critiquons pas la politique intérieure du Brésil, du Pakistan, de la Norvège ou de la Chine. Les États africains sont indépendants depuis 1960. Notre rôle est celui d’un accompagnateur, pas d’un prescripteur. Il faut rappeler, par exemple, que lors du vote aux Nations unies en mars 2022 sur l’invasion russe de l’Ukraine, l’Afrique a majoritairement choisi la neutralité, considérant que c’était une guerre strictement européenne qui n’engageait pas ses intérêts directs. Ce positionnement, que d’aucuns qualifient de « Sud global », mérite d’être compris plutôt que condamné.
En réalité, l’Europe cherche trop souvent à imposer ses propres vecteurs de conditionnalité écologique, des droits de l’homme, et des questions de société liées aux droits LGBT, à des États qui ont d’autres priorités. Le Sénégal vient encore de renforcer sa législation sur ce dernier point. Ce n’est pas à nous de gérer la planète à la place des Africains. La France a perdu progressivement ce que j’appelle « la langue de l’Afrique », la subtilité relationnelle, la compréhension fine du continent. Les Africains sont des partenaires souverains et strictement indépendants. C’est le fondement de tout.
Enfin, vous proposez des « pistes de reconstruction du lien ». À l’heure où Paris tente de redéfinir sa politique africaine sous la pression des sommets Europe-Afrique et des nouvelles exigences du partenariat multilatéral, quelles sont concrètement les deux ou trois conditions pour qu’un nouveau chapitre franco-africain soit crédible aux yeux des Africains eux-mêmes ?
La première condition est d’instaurer un dialogue rigoureusement bilatéral, et non multilatéral, avec chaque État africain, pour comprendre ce qu’il souhaite et adapter notre offre à ses attentes. Si cela ne correspond pas à nos intérêts ou à nos valeurs, nous ne le faisons pas, mais ce n’est pas à nous d’imposer un modèle de fonctionnement.
Il faut aussi revoir le niveau auquel nous engageons le dialogue. Les sommets France-Afrique avaient fini par ne plus inviter les chefs d’État, quand les sommets Russie-Afrique, Chine-Afrique, Japon-Afrique et États-Unis-Afrique le font systématiquement. Travailler au plus haut niveau est indispensable. Ce n’est pas à nous de convoquer la jeunesse africaine pour lui faire la leçon sur la démocratie, fût-ce par des intermédiaires.
La deuxième condition est de traiter les États africains comme ce qu’ils sont : des partenaires strictement souverains. Cela implique d’arrêter de critiquer leurs choix politiques intérieurs et de renoncer à toute velléité de réorienter leurs trajectoires. La francophonie constitue un levier remarquable, le poids de l’histoire aussi, mais ces atouts ne valent que si nous acceptons de négocier d’égal à égal, et non de dicter depuis une position d’ancien colonisateur. Ce que je viens de dire est simple, mais il est essentiel de le comprendre.
#PeerDeJong, #OutOfAfrica, #FranceAfrique, #Afrique, #Geopolitique, #RelationsInternationales, #Diplomatie, #PolitiqueAfricaine, #FrancoAfrique, #InfluenceFrancaise, #Sahel, #Barkhane, #OperationServal, #FrancCFA, #RussieAfrique, #AfricaCorps, #GroupeWagner, #ChineAfrique, #SouveraineteAfricaine, #AllianceDesEtatsDuSahel, #AES, #Mali, #BurkinaFaso, #Niger, #Rwanda, #Libye, #Djibouti, #Francophonie, #CooperationMilitaire, #SecuriteAfricaine, #Defense, #Strategie, #AfriqueFrance, #PartenariatFrancoAfricain, #SudGlobal, #NouvelOrdreMondial, #MareuilEditions, #FredericLejeal, #LeDiplomate, #GrandEntretien
