EXCLUSIF – Entretien avec Régis Le Sommier – Dissuasion nucléaire partagée, exercice Poker et escalade : le regard du reporter de guerre qui a vu les deux côtés du front

EXCLUSIF – Entretien avec Régis Le Sommier – Dissuasion nucléaire partagée, exercice Poker et escalade : le regard du reporter de guerre qui a vu les deux côtés du front

lediplomate.media — imprimé le 25/07/2026
Entretien avec Régis Le Sommier
Réalisation Le Lab Le Diplo

Le 23 juin 2026, une tribune collective publiée sur Le Diplomate, signée par une vingtaine de personnalités, exigeait du Parlement français l’ouverture d’un débat national sur le contrôle démocratique de tout engagement militaire ou nucléaire de la France. Dans son prolongement, une pétition nationale a été déposée auprès de l’Assemblée nationale afin de permettre aux citoyens de soutenir officiellement cette initiative.

Le 17 juillet, l’actualité donnait à ce texte et cette pétition une résonance immédiate : lors du Conseil des ministres franco-allemand de Brühl, Macron et Merz annonçaient que la Luftwaffe allait participer dès cette année à l’exercice Poker des Forces aériennes stratégiques françaises, Eurofighters allemands aux côtés de Rafale nucléaires, première fois dans l’histoire depuis 1945. 

Régis Le Sommier est l’un des signataires de cette tribune. Et son regard sur ces questions est précieux pour une raison simple : quand les géopolitologues, les juristes et les économistes analysent la doctrine de « dissuasion avancée » depuis leurs bureaux parisiens, lui a passé des mois sur le terrain en Ukraine et en Russie, a traversé les deux lignes de front, a filmé ce que les drones détruisent, entendu ce que les soldats des deux camps pensent de cette guerre et documenté comment Moscou perçoit les signaux envoyés par l’Occident. 

Grand reporter de guerre, directeur de la rédaction d’Omerta, auteur de Jusqu’au dernier Ukrainien (Max Milo, 2023) et de Qui est le diable ? L’autre ou l’Occident ? (Max Milo, 2025), il répond aux questions du Diplomate.

Propos recueillis par la rédaction

Le Diplomate : Le 23 juin 2026, une vingtaine de personnalités publiaient sur Le Diplomateune tribune, suivie d’une pétition nationale, réclamant un contrôle parlementaire sur tout engagement militaire ou nucléaire de la France, et vous l’avez signé. En la lisant avec votre regard de reporter de terrain, quel est votre sentiment ?

Régis Le Sommier : Oui, je l’ai signé car c’est un sujet fondamental ! Dans le cadre du conflit en Ukraine, il est nécessaire de fixer des limites à l’engagement français, et on voit bien que ces limites existent aux États-Unis : le Congrès a rappelé à plusieurs reprises l’exécutif à l’ordre sur les interventions à l’étranger décidées par Donald Trump. En France, en revanche, il n’y a eu qu’une seule séance à l’Assemblée nationale consacrée à la guerre en Ukraine, un débat sans aucune conséquence législative sur l’action du pays.

Or, c’est un conflit dans lequel nous sommes de plus en plus impliqués. L’engagement de la France a connu une montée en puissance continue depuis quatre ans, qui frôle aujourd’hui la cobelligérance, avec des conséquences potentiellement très sérieuses pour nos intérêts nationaux. L’une des manifestations les plus préoccupantes de cet engagement, voulu par l’exécutif et en particulier par le président Macron, c’est précisément cette notion de « dissuasion élargie » et tout ce qu’elle implique. C’est une question qui nécessiterait une véritable réflexion parlementaire, sur l’utilisation de la dissuasion nucléaire française et plus généralement sur l’engagement de la France à l’étranger.

Vous avez passé des mois sur le front ukrainien et du côté russe. Quand Macron annonce à Brühl le 17 juillet que des Eurofighters allemands vont participer à l’exercice Poker aux côtés de Rafale nucléaires français, qu’est-ce que vos sources sur le terrain, militaires, diplomates, soldats, vous disent de la manière dont Moscou reçoit ce signal ?

Ce qui m’a toujours frappé dans mes échanges avec des officiers ou de simples soldats russes engagés dans cette guerre, c’est que dans la première partie du conflit, disons les deux premières années, je n’ai jamais perçu d’animosité particulière à l’égard de la France ou des pays européens. Au départ, c’était l’Ukraine qui était désignée comme responsable, les Russes considérant les Ukrainiens comme un peuple frère mal guidé.

Ce changement, je le situe autour de janvier 2024. Les récriminations envers les pays qui soutiennent l’Ukraine sont devenues beaucoup plus incisives, et cette notion de cobelligérance, que j’évoquais plus haut, a commencé à s’ancrer dans les discours des soldats comme dans ceux de certains responsables politiques russes. Les reproches ne se dirigent plus seulement vers Kiev mais directement vers nos pays. C’est un glissement dangereux, parce que l’on sent qu’il y a là un potentiel d’escalade réel, et que ce conflit, comme d’autres par le passé, contient les germes d’un embrasement plus large.

Je me souviens d’une tribune publiée dans Le Figaro par Henri Guaino, reprenant les mots d’un historien australien sur la Première Guerre mondiale, qui s’intitulait « Nous allons à la guerre comme des somnambules ». Elle soulignait précisément cette notion d’engrenage : entre l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo et l’entrée en guerre des grandes puissances à l’été 1914, il s’est écoulé quelques semaines à peine, sans que les populations en aient pleinement conscience. C’est ce risque d’engrenage qui me préoccupe aujourd’hui. Par exemple, les drones ukrainiens qui utilisent l’espace aérien estonien pour frapper Saint-Pétersbourg et sa périphérie constituent en eux-mêmes une forme d’escalade. Un accrochage à la frontière, un missile qui parte d’un mauvais côté, et les choses peuvent s’emballer très vite. Ce que je déplore, c’est que notre classe politique ne semble pas suffisamment consciente de ce risque, et que les appels à la mesure se font trop rares.

Dans vos livres et vos reportages, vous décrivez la posture européenne, et celle de Macron en particulier, comme dangereuse, insuffisamment consciente des réalités du terrain. La doctrine de « dissuasion avancée » et la participation allemande à l’exercice Poker vous semblent-elles relever de la même logique d’escalade inconsciente ?

L’exercice Poker, j’en ai une expérience directe. En 2020, pour Paris Match, j’avais réalisé un reportage sur la passation de l’arme atomique du Mirage 2000 au Rafale. J’avais visité les bases de Saint-Dizier et d’Istres, et j’avais eu le privilège de voler en Rafale lors d’un exercice réel, deux heures de vol consistant à recréer, en version condensée, l’opération Hamilton sur la Syrie, avec des simulations de combat aérien contre des Mig et des Soukhoï, joués évidemment par d’autres Rafale. Une véritable immersion dans le quotidien d’un pilote.

Ce qui m’avait particulièrement frappé, c’est le langage. Le briefing avant le décollage se faisait dans un franglais assez étonnant, un mot sur trois était en anglais. Mais dès lors que l’exercice touchait à la dissuasion nucléaire française, c’est-à-dire à des simulations d’attaques nucléaires impliquant plusieurs appareils depuis plusieurs bases aériennes, on revenait intégralement au français. C’était la règle absolue, la marque de ce que cet exercice relevait de la souveraineté exclusive de la France.

Or, en adjoignant des Eurofighters allemands à nos Rafale, on sera mécaniquement contraint d’utiliser un langage commun, donc l’anglais, là où seul le français avait cours. C’est déjà, de ce simple point de vue, une entorse à la particularité bien définie de la dissuasion nucléaire française comme attribut de la souveraineté nationale.

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Spécialiste de la perception russe de l’Occident, comment les élites militaires et politiques russes interprètent-elles l’extension du parapluie nucléaire français à huit partenaires, message de dissuasion crédible ou provocation justifiant une réponse ?

Cela donne du grain à moudre à ceux, parmi les chefs militaires, les responsables politiques et les commentateurs russes, qui n’en demandaient pas tant. Cela offre à certains d’entre eux l’occasion de pousser Vladimir Poutine à aller plus loin, y compris jusqu’à l’utilisation d’une frappe nucléaire tactique. Et Poutine lui-même apparaît aujourd’hui, dans ce contexte, comme un modéré parmi ses conseillers, certains plaidant pour une réponse plus dure et reprochant à leur président de ne pas en faire assez.

Dans ce cadre, l’escalade encouragée en Occident trouve inévitablement son écho dans une classe politique russe qui en demande davantage. Cela ne fait rien pour résoudre ce conflit, rien pour mettre les belligérants sur la voie de la négociation. Pourtant, c’est ce qui serait souhaitable en premier lieu pour l’Ukraine elle-même : une société qui a perdu près de 11 millions d’habitants partis à l’étranger, passée de 40 à 25 millions d’habitants depuis le début de la guerre, ne peut pas indéfiniment se saigner. C’est un drame humain qui exigerait que l’on fasse tout pour ouvrir le chemin des négociations.

Or, nous ne le faisons pas. Nous continuons sur cette trajectoire, d’autant plus que les Américains ont passé la main en Ukraine et que c’est désormais l’Europe qui tient le lead, avec la rhétorique de la victoire ukrainienne sans cesse martelée par les grands médias. Il suffit d’ouvrir Le ParisienLe Point ou L’Express : c’est quasiment le même langage partout, comme si une boîte de communication centralisée distribuait les éléments de langage. Quand on connaît le dossier et qu’on regarde ce qui se passe réellement sur le terrain, ce discours ne correspond pas à la réalité. C’est un leurre de même nature que celui de l’été 2023 avec la contre-offensive ukrainienne, qui s’est terminée en échec absolu. Le fait de matraquer la narration de la victoire dans les médias sans qu’elle corresponde aux faits du terrain, c’est selon moi gravissime.

La tribune dénonce le fait que l’exécutif engage progressivement la France dans des dynamiques militaires et nucléaires sans débat parlementaire ni mandat populaire. Sur le terrain, dans les armées et les chancelleries que vous fréquentez, ce déficit démocratique est-il perçu comme un problème ou comme une condition nécessaire de l’efficacité stratégique ?

Au niveau européen, il est parfaitement accepté. Il existe une classe européiste qui se réjouit quand Emmanuel Macron annonce ce type d’orientation. Pour être tout à fait clair sur ce que j’observe : Macron est dans une dynamique fédéraliste. L’objectif de la guerre en Ukraine n’est pas tant de sauver les Ukrainiens ou de les mener à la victoire que de déléguer progressivement ce qui reste de notre souveraineté nationale à des élites européennes, et d’accélérer ainsi la fédéralisation du continent. Tout ce qui est lié à la souveraineté nationale doit être progressivement abandonné au nom de l’idéologie européiste, c’est la logique à l’œuvre.

Je trouve regrettable que très peu de partis politiques, à l’exception, je dois le dire, de LFI, même si ce n’est pas ma sensibilité, alertent réellement sur cette absence de débat démocratique autour d’actes qui engagent la France, son armée et sa dissuasion. C’est précisément pour cela qu’il faut continuer à écrire des tribunes, à communiquer sur ce sujet, pour arracher un véritable débat parlementaire autour de notre engagement dans ce conflit.

La tribune cite le général Gallois : « une stratégie nucléaire n’a de sens que si elle protège directement la survie nationale ». Vous qui avez couvert les deux côtés d’une guerre où les seuils sont constamment testés, quel est votre estimation réelle du risque d’escalade vers une frappe nucléaire tactique dans le contexte actuel ?

Je ne considérerais pas ce risque comme nul. Mais j’ai toujours l’espoir que l’homme puisse retrouver à un moment une forme de retenue et de bon sens. Nous sommes face à deux puissances, la France et la Russie, trois si l’on inclut l’Angleterre, qui se retrouvent dans deux camps opposés et qui possèdent l’arme atomique. Si l’on ajoute que la Russie a réformé en 2025 sa doctrine nucléaire en y incluant la menace contre des pays alliés à des puissances nucléaires, sous-entendu l’Ukraine soutenue par la France et le Royaume-Uni, on a un potentiel d’escalade qui n’est effectivement pas nul.

Mais il faut le dire avec la plus grande fermeté : un conflit entre la France et la Russie n’est pas possible. Ce sont deux puissances nucléaires. C’est ma conviction profonde. Quand notre chef d’état-major, le général Bonnemaison, nous dit qu’il faut préparer nos enfants à un choc avec la Russie d’ici trois ou quatre ans, c’est une hérésie. Un affrontement entre deux pays dotés de l’arme atomique, c’est la fin de la planète. Il faut savoir garder la raison, et surtout être pleinement conscient de ce qui se joue. Dans une époque de fanatisme militant et d’emballement médiatique, revenir à un peu plus de mesure et de réalisme serait une nécessité absolue.

Enfin, si vous deviez rajouter un mot sur la tribune collective et la pétition nationale du Diplomate à partir de ce que vous avez vu sur le terrain ? 

Je suis en accord avec ce qui y est écrit, et il me paraît salutaire que ce type d’engagement passe par le Parlement.

Ce que mon expérience de terrain ajouterait, c’est la dimension humaine et concrète de ce que la dissuasion représente vraiment. Elle n’est pas un concept abstrait : c’est un pilote qui vole de nuit avec une charge nucléaire, c’est un briefing en français intégral parce que la langue elle-même est la marque de la souveraineté, c’est une chaîne de commandement qui ne tolère aucune ambiguïté. La dissuasion française est un concept cardinal de notre défense nationale, qui touche à la survie du pays et à sa souveraineté. Ce n’est pas quelque chose avec lequel on peut plaisanter, et encore moins partager sans en mesurer toutes les conséquences.

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