
Par Olivier d’Auzon ; Découvrez son nouvel ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Alors que Washington accentue sa pression sur New Delhi, la question des achats indiens de pétrole russe est en train de devenir le baromètre de la véritable autonomie stratégique de l’Inde. Donald Trump assure, à répétition, que l’Inde cessera « presque totalement » d’importer du brut russe d’ici la fin de l’année : une affirmation qui, si elle se révélait exacte, porterait un coup sévère au récit d’indépendance diplomatique soigneusement cultivé par New Delhi depuis une décennie.
L’Union européenne, elle-même longtemps cliente majeure du gaz russe, exhorte également l’Inde à renoncer à ces flux. Elle est même allée jusqu’à sanctionner une entreprise indienne pour ses liens présumés avec Moscou. Les récentes déclarations de l’ambassadeur de Russie en Inde, Denis Alipov, promettant l’existence de mécanismes destinés à contourner les risques de sanctions, doivent être lues à la lumière de ce jeu de pressions croissantes.
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Une réalité énergétique indissociable de Moscou
Inde et Chine ont acheté ensemble près de 4 millions de barils par jour au cours des derniers mois : un volume qui a transformé l’équilibre du marché mondial. Pour New Delhi, qui importe environ 1,75 million de barils par jour de Russie — soit 36 % de ses besoins —, ces flux sont devenus une composante essentielle de sa sécurité énergétique.
La Chine, pour sa part, continue d’ignorer les injonctions américaines. Trump, pourtant prompt à accuser l’Inde de « financer la machine de guerre russe », s’est bien gardé d’aborder le sujet avec Xi Jinping lors de leur rencontre à Séoul. Pékin ne se contente pas d’acheter : il conteste ouvertement la légalité des sanctions américaines contre Rosneft et Lukoil. Plusieurs États européens, eux, demandent encore des exemptions pour leurs raffineries dépendantes du brut russe. Certains, comme la Hongrie de Viktor Orbán, ont même obtenu des dérogations.
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Une prudence indienne aux risques politiques élevés
La réticence de l’Inde à dénoncer frontalement l’illégalité des sanctions extraterritoriales américaines s’explique par le contexte : New Delhi est engagée dans des négociations commerciales sensibles avec Washington. Mais cette prudence pourrait être interprétée comme une défaillance morale et politique — non seulement par son opinion publique, mais aussi par les pays du Sud global qui attendent de l’Inde qu’elle défende un multilatéralisme authentique.
Lier les achats de brut russe au futur accord commercial indo-américain serait lourd de conséquences. Certes, accroître les importations d’énergie américaine pourrait contribuer à diversifier les approvisionnements. Mais céder aux injonctions américaines reviendrait à effacer, en un geste, la crédibilité de la “stratégie de non-alignement 2.0” défendue par Narendra Modi.
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Pressions occidentales, intérêts chinois, et le précédent iranien
Malgré les rumeurs relayées par certaines agences occidentales affirmant que des entreprises indiennes et chinoises réduiraient progressivement leurs achats, les fondamentaux du marché demeurent. Si certains acteurs indiens se retiraient temporairement, Pékin augmenterait ses volumes — comme il l’avait fait lorsque New Delhi avait cessé d’acheter du pétrole iranien sous pression américaine.
Au-delà des considérations géopolitiques, ces importations russes sont devenues une opportunité économique pour l’Inde. Grâce aux rabais appliqués par Moscou, les raffineries indiennes ont engrangé des marges inédites. Une partie significative des produits raffinés est ensuite réexportée… vers les marchés occidentaux eux-mêmes. Anticipant de nouvelles perturbations dues aux sanctions européennes, l’Inde a déjà diversifié ses débouchés vers le Brésil, la Turquie ou les Émirats arabes unis.
Une industrie en expansion et des conséquences globales
La montée en puissance de la capacité de raffinage indienne, alimentée par le brut russe, a des implications écologiques non négligeables. Si la tendance se poursuit, la question climatique pourrait devenir un angle d’attaque supplémentaire contre New Delhi, notamment dans les enceintes multilatérales.
Mais sur le plan stratégique, un fait demeure : les importations de pétrole russe ont solidifié un axe indo-russe en pleine recomposition. Elles ont aussi contribué à stabiliser les marchés mondiaux, en évitant une flambée des prix énergétiques dans les économies émergentes.
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La ligne rouge de l’autonomie stratégique
Si Washington et Bruxelles continuent à faire de l’Inde un cas particulier — alors que d’autres puissances obtiennent exemptions et tolérances —, New Delhi pourrait conclure qu’elle n’a d’autre choix que de maintenir, voire d’intensifier, ses achats à la Russie.
Dans cette perspective, plusieurs projets de connectivité indo-russes, longtemps en discussion, pourraient enfin devenir viables. Et c’est tout un pan de la politique étrangère indienne qui se verrait renforcé.
Renoncer au pétrole russe pour complaire aux États-Unis reviendrait, pour l’Inde, à démanteler son propre discours d’autonomie stratégique au moment même où elle aspire à un rôle de puissance d’équilibre dans un ordre mondial fragmenté.
Face à la pression occidentale, la première démocratie du monde doit choisir : assumer son autonomie ou se résigner à un alignement dicté de l’extérieur.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

