
Par Angélique Bouchard
Dans le sillage d’une attaque sanglante contre des membres de la Garde Nationale à Washington D.C., le 26 novembre dernier, la secrétaire à la Sécurité Intérieure Kristi Noem franchit un cap radical : elle recommande un “interdit de voyage total” sur “chaque maudit pays” accusé d’“inonder” les États-Unis de “tueurs, sangsues et junkies de l’assistanat”.
Cette déclaration incendiaire, postée sur X après une réunion avec le président Donald Trump, s’inscrit dans une escalade anti-immigration qui cible directement l’héritage Biden et les failles du programme d’accueil des Afghans.
Avec un suspect afghan – ancien collaborateur de la CIA – en garde à vue, et un garde mort et un autre grièvement blessé, cette offensive rhétorique vise à verrouiller les frontières, mais soulève des questions sur les droits des réfugiés et les alliances passées de Washington.
En attendant, après cette fusillade, l’administration Trump vient de suspendre les demandes d’immigration de 19 pays.
Les 19 États concernés par cette nouvelle mesure sont l’Afghanistan, la Birmanie, le Tchad, le Congo, la Guinée équatoriale, l’Érythrée, Haïti, l’Iran, la Libye, la Somalie, le Soudan, le Yémen, le Burundi, Cuba, le Laos, la Sierra Leone, le Togo, le Turkménistan et le Venezuela.
L’attaque fatale : Quand un collaborateur afghan retourne son arme contre les Américains
Le 26 novembre, à deux pas de la Maison Blanche, Rahmanullah Lakanwal, 29 ans, Afghan de souche pachtoune originaire de la province de Khost, ouvre le feu sur deux membres de la Garde Nationale du West Virginia : Sarah Beckstrom, 20 ans, tuée sur le coup, et Andrew Wolfe, 24 ans, gravement blessé. L’assaut, qualifié de “ciblé” par le FBI, est survenu en pleine rue, près du site de la pose d’une pierre angulaire pour un nouveau bâtiment fédéral. Lakanwal, blessé par balles et poignardé lors de sa neutralisation, a été arrêté et inculpé pour meurtre et tentative de meurtre.
Entré aux États-Unis en septembre 2021 via l’Operation Allies Welcome – le programme d’urgence Biden pour évacuer 120 000 Afghans après la chute de Kaboul –, Lakanwal vivait à Bellingham, Washington, avec sa femme et ses cinq enfants.
Ancien membre d’une “Zero Unit” (NDS-03), une unité d’élite afghane paramilitaire soutenue par la CIA depuis 2011, il avait traqué les talibans dans des raids nocturnes brutaux, sauvant des vies américaines selon Andrew Sullivan, ex-officier de l’Armée. Pourtant, son asile accordé en avril 2025 sous Trump n’a pas empêché le drame.
Noem accuse une “radicalisation post-arrivée” due à un “manque de suivi” sous Biden, pointant un “vetting défaillant” (système de vérification) malgré les promesses d’Alejandro Mayorkas de processus “rapides et sécurisés”.
Des sources du FBI évoquent un effondrement personnel : PTSD non traité, isolement culturel, chômage chronique (un bref passage comme livreur Amazon Flex), et la mort récente d’un commandant qu’il admirait. Des perquisitions à Bellingham et San Diego ont saisi des appareils électroniques, mais pas de lien terroriste clair pour l’instant.
Donald Trump, furieux, a qualifié l’attaque de “plus grande menace sécuritaire nationale” et promis une “re-vérification de chaque alien entré sous Biden”.
Sur Truth Social, il a évoqué une pause permanente de la migration des “pays du Tiers-Monde” et menacé de déporter la famille de Lakanwal. Le directeur du FBI, Kash Patel, et la procureure fédérale Jeanine Pirro ont tenu une conférence de presse explosive, affichant la photo de Lakanwal aux côtés des victimes.
Biden, pour sa part, a exprimé sa “dévastation” sur X, condamnant la violence sans mentionner l’origine du suspect – un silence raillé par la Maison Blanche comme “typiquement démocrate”.
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Le coup de poing de Noem : Un interdit de voyage “Total” pour protéger l’Amérique
Lundi, après une rencontre à Mar-a-Lago, Noem lâche la bombe sur X :
“Je recommande un interdit de voyage total sur chaque maudit pays qui inonde notre nation de tueurs, sangsues et junkies de l’assistanat. Nos ancêtres ont bâti ce pays sur le sang, la sueur et l’amour indéfectible de la liberté – pas pour que des envahisseurs étrangers massacrent nos héros, aspirent nos impôts durement gagnés ou volent les aides dues aux AMÉRICAINS. ON NE LES VEUT PAS. PAS UN SEUL.”
Trump a relayé le post sans commentaire, signalant un alignement MAGA pur jus.
Cette proposition élargit le ban de voyage de juin 2025 (12 pays, dont l’Afghanistan, l’Iran et la Syrie) à une liste potentiellement massive, incluant peut-être des nations d’Amérique latine ou d’Afrique accusées de “dumping” de migrants criminels.
Noem cible les “entitlement junkies” – une pique aux réfugiés drainant les ressources – et lie l’attaque à un “système brisé” hérité de Biden.
Des faucons comme l’ancien agent du FBI Stuart Kaplan, sur Jesse Watters Primetime, saluent : “Cela souligne nos frontières poreuses ; il faut expulser en masse.” Le Pentagone déploie déjà 500 gardes supplémentaires à D.C., et le Congrès républicain pousse pour une loi d’urgence sur l’immigration.
Polémique médiatique : MSNBC accusé de “maladie morale”
L’attaque a aussi enflammé les ondes. Le correspondant de MSNBC (rebaptisé MS NOW), Ken Dilanian, a suscité l’indignation en suggérant que “certains Américains pourraient s’offusquer” de la présence de la Garde Nationale en uniforme dans les villes, la comparant à l’ICE et questionnant sa légalité après un jugement fédéral défavorable (en appel).
La Maison Blanche a riposté sur X :
“Deux héros abattus protégeant notre capitale – et c’est votre conclusion ? Les démocrates diabolisent ces patriotes, les traitant d’illégaux et insinuant qu’ils pourraient tirer sur des Américains. Allez chercher de l’aide. Vous êtes au-delà de la maladie.”
Des conservateurs comme Andrew Kolvet (Turning Point USA) ont fustigé : “MSNBC va devoir re-rebrander ; c’est dégoûtant.” Bonchie de Red State a traité Dilanian de “dégoûtant”. MS NOW n’a pas commenté, mais l’incident ravive les accusations de biais gauchiste, avec Trump moquant les “médias fake news” pour minimiser la menace immigrée.
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Attaque de Washington et héritage des Zero Units : Quand l’allié d’hier devient le terroriste d’aujourd’hui
L’attaque du 26 novembre ne se réduit pas à un simple fait divers tragique. Elle est l’explosion brutale d’une bombe à retardement que la Central Intelligence Agency a elle-même fabriquée, armée et abandonnée au bord de la route il y a plus de vingt ans.
Le tireur, Rahmanullah Lakanwal, n’est ni un migrant lambda ni un terroriste infiltré classique. C’est un ancien commando d’élite des mythiques Zero Units, ces escadrons de la mort afghans créés, financés, équipés et dirigés par la CIA pour traquer et éliminer les talibans dans l’ombre de la nuit. Aujourd’hui, c’est précisément cet héritage empoisonné que l’administration Trump est contrainte d’affronter, au prix du sang d’une jeune soldate américaine.
- Les Zero Units : la face la plus sombre de la guerre secrète américaine
Dès l’automne 2001, quelques semaines seulement après les attentats du 11-Septembre, la branche paramilitaire de la CIA donne naissance à quatre unités ultra-secrètes baptisées NDS-01, NDS-02, NDS-03 et NDS-04 – plus connues sous le nom générique de Zero Units. Leur mission : faire ce que les soldats réguliers américains ne pouvaient pas faire légalement ou politiquement.
Recrutés parmi les vétérans les plus endurcis des moudjahidines anti-soviétiques – souvent déjà marqués par des années de combats sans merci –, ces hommes étaient pachtouns, tadjiks ou ouzbeks. Officiellement rattachés au NDS, le service de renseignement afghan, ils n’obéissaient en réalité qu’aux officiers de la CIA, anciens SEAL ou membres de la Delta Force, qui les accompagnaient sur chaque opération majeure.
Leur mode opératoire était terrifiant par sa simplicité et son efficacité : raids héliportés entre 2 et 4 heures du matin, entrée explosive dans les maisons, exécution ou enlèvement des cibles désignées par Langley, et souvent aucune chance laissée aux hommes en âge de porter une arme. Les talibans les surnommaient Shabhazi – « les joueurs de nuit ». Pour les opérateurs eux-mêmes, ils étaient les véritables boucliers des soldats américains déployés au sol.
Entre 2015 et 2021, ces unités ont mené plus de dix mille raids, éliminé des milliers de cadres talibans, d’Al-Qaïda et de l’État islamique au Khorasan. Mais le prix fut lourd : des centaines de civils tués lors d’opérations mal ciblées, des exécutions sommaires, des prisons noires où la torture était systématique. L’ONU, Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté des crimes de guerre à répétition. Peu importait : tant que les Zero Units faisaient le sale boulot, Washington fermait les yeux.
- Rahmanullah Lakanwal : le héros devenu cauchemar
Rahmanullah Lakanwal incarnait le profil parfait du commando Zero Unit. Membre de la NDS-03, basée dans la province de Khost, il a passé sept ans à traquer les talibans et l’EI-K lors de raids nocturnes. Décoré en secret par la CIA en 2018, il avait sauvé la vie de soldats américains et éliminé des cibles de haute valeur.
En septembre 2021, il monte dans l’un des derniers vols d’évacuation de Kaboul dans le chaos de la chute de la ville. Accueilli aux États-Unis dans le cadre de l’Operation Allies Welcome, il obtient l’asile en avril 2025 sous l’administration Trump.
Mais derrière la façade du héros de guerre se cache un homme brisé : PTSD non traité, cauchemars récurrents, chômage chronique, sentiment d’abandon absolu. « On a tué des milliers de talibans pour l’Amérique, et l’Amérique nous a jetés comme des chiens », confiera-t-il à d’anciens camarades.
Le 26 novembre 2025, il craque. À quelques pâtés de maisons de la Maison Blanche, il abat une jeune garde nationale de 20 ans et en blesse grièvement une autre avant d’être neutralisé. L’Amérique découvre avec horreur qu’un de ses anciens tueurs d’élite est devenu le monstre qu’elle combat.
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La réponse Trump-Noem : Passer du scalpel à la hache
C’est une réponse politique brutale, efficace sur le plan électoral, mais qui refuse de regarder la vérité en face. Les Zero Units n’étaient pas des migrants économiques. C’étaient des soldats de l’ombre de l’Amérique, formés à tuer sans pitié, puis abandonnés sans suivi psychologique, sans véritable intégration, sans reconnaissance.
Sur les 15 000 à 20 000 opérateurs et membres de leurs familles, seule une petite minorité a été évacuée. Des milliers ont été exécutés par les talibans, d’autres pourrissent encore dans des camps en Iran ou au Pakistan. Ceux qui ont réussi à arriver aux États-Unis, comme Lakanwal, portent en eux vingt ans de violence extrême et un sentiment de trahison absolu.
Ainsi, Donald Trump et Kristi Noem ont raison sur un point : importer sans suivi des hommes entraînés pendant quinze ans à tuer de sang-froid est une folie sécuritaire.
Mais ils oublient – ou préfèrent oublier – que c’est l’Amérique elle-même qui a créé ces machines à tuer, qui leur a appris à ne jamais faire de prisonniers, puis qui les a laissés tomber quand ils n’étaient plus utiles.
L’attaque de Washington n’est pas simplement l’échec du programme d’accueil afghan de Joe Biden.
C’est l’échec final de vingt ans de guerre secrète menée par la CIA.
Et aujourd’hui, c’est l’Amérique qui paie la note – avec le sang d’une jeune soldate de 20 ans, tuée par celui-là même qu’on avait juré de protéger comme un frère d’armes.
On voulait des tueurs pour faire le sale boulot.
On les a eus.
Et maintenant qu’ils sont sur le sol américain, on découvre qu’on ne sait plus quoi en faire – sinon les traiter comme des ennemis.
C’est peut-être la définition la plus cruelle, la plus implacable, du mot blowback.
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Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.
