ANALYSE – La Somalie, carrefour fragile de la grande stratégie maritime

Vue aérienne spectaculaire des côtes somaliennes au coucher du soleil, où se croisent navires militaires et cargos marchands. Cette image illustre la position stratégique de la Somalie, carrefour maritime entre la mer d’Arabie et le Golfe d’Aden, au cœur des rivalités géopolitiques mondiales.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon

À Mogadiscio, dans son palais aux murs crépis par le sel de l’océan, Hassan Sheikh Mohamud, président de Somalie, se sait observé. Il n’est pas seulement le chef d’un État fragile, encore meurtri par des décennies de guerre civile et de terrorisme. Il est, malgré lui, le gardien d’un espace géopolitique convoité : la Corne de l’Afrique, ce promontoire de sable et de roches qui surplombe l’une des routes maritimes les plus vitales de la planète.

Car au large des côtes somaliennes s’étend l’un des corridors les plus stratégiques du commerce mondial : la mer d’Arabie et le Golfe d’Aden, qui ouvrent sur Bab el-Mandeb et le canal de Suez. Quiconque contrôle ces eaux tient entre ses mains une partie de la circulation pétrolière et des flux commerciaux entre l’Asie et l’Europe.

Les shebab, une menace mais aussi un prétexte

C’est dans ce décor hautement stratégique que prospèrent les milices d’al-Shebab, filles d’al-Qaïda. Elles contrôlent encore des pans de territoire rural, harcèlent Mogadiscio par des attentats, et taxent les convois commerciaux. Mais leur pouvoir, si réel soit-il, est aussi instrumentalisé. Washington justifie sa présence militaire et ses frappes de drones par la menace djihadiste. Les Émirats arabes unis, eux, se servent de la lutte contre le terrorisme pour justifier leur implantation portuaire.

La Somalie se retrouve ainsi dans une situation paradoxale : ses fragilités sont son malheur, mais aussi ce qui attire sur elle les grandes puissances qui, à la faveur du désordre, cherchent à s’installer durablement dans la région.

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L’appétit de ses voisins

À l’ouest, l’Éthiopie observe la mer avec convoitise. Depuis qu’elle a perdu son accès côtier en 1993, lors de l’indépendance de l’Érythrée, la première puissance démographique de la région rêve d’une fenêtre maritime. Addis-Abeba multiplie les pressions et les arrangements avec Djibouti, mais lorgne aussi sur les côtes somaliennes. Pour Mohamud, céder sur Somaliland équivaudrait à ouvrir la boîte de Pandore : l’Éthiopie y verrait l’occasion d’obtenir un accès direct aux ports de Berbera ou de Zeila, transformant le nord somalien en arrière-cour.

Au nord, Djibouti abrite déjà les bases militaires de toutes les grandes puissances : américaines, françaises, chinoises. L’ancienne colonie française s’est muée en « Gibraltar africain ». Mais cette concentration militaire n’est pas sans conséquence : elle rend toute la zone encore plus inflammable, au moindre incident maritime.

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La Turquie et les Émirats : Nouveaux maîtres du jeu

Si Hassan Sheikh Mohamud parle volontiers de démocratie et de suffrage universel, il sait qu’il doit composer avec les parrains étrangers. La Turquie d’Erdogan est l’allié le plus constant de Mogadiscio. Elle y a investi dans la reconstruction des infrastructures, construit un aéroport, formé des milliers de soldats somaliens. Dans une Corne de l’Afrique où Ankara cherche à projeter son influence maritime, la Somalie est une pièce maîtresse de la « doctrine Mavi Vatan » – la patrie bleue – qui vise à élargir la sphère d’action navale turque.

Face à elle, les Émirats arabes unis financent le Somaliland, investissent dans le port de Berbera, et multiplient les accords sécuritaires. Leur stratégie est claire : contrôler un maximum de points d’appui sur les rives de la mer Rouge, de Socotra à Aden, afin d’encadrer la route des tankers vers le canal de Suez.

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La Chine en arrière-plan

Enfin, il y a la Chine. Déjà solidement implantée à Djibouti, où elle dispose de sa première base militaire outre-mer, Pékin voit dans la Somalie une opportunité supplémentaire de sécuriser sa « route de la soie maritime ». Les infrastructures, les télécommunications, les ports : autant de leviers d’influence que la Chine est prête à déployer. Pour Pékin, Mogadiscio n’est pas une capitale périphérique : c’est un maillon de la grande chaîne qui relie Shenzhen à Rotterdam.

Le pari démocratique de Mohamud

Au milieu de ce concert d’appétits et de rivalités, Hassan Sheikh Mohamud tente son pari : celui de la démocratie. Mettre fin à la tutelle des clans, instaurer le suffrage universel direct, et inscrire la Somalie dans un horizon politique moderne. Mais c’est une entreprise hérculéenne. Comment bâtir une citoyenneté égalitaire quand le territoire même de l’État est fragmenté, et que les bailleurs de fonds étrangers privilégient la stabilité sécuritaire à la réforme politique ?

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Le président le sait : son pays peut redevenir un pion, instrumentalisé par les puissances, ou bien devenir un acteur. Tout dépendra de sa capacité à consolider ses institutions, à transformer ses fragilités en atouts, et à inscrire la Somalie dans le jeu régional non comme un champ de bataille, mais comme un partenaire incontournable.

Entre chaos et bascule géopolitique

La Somalie n’est plus l’État failli des années 1990, mais elle n’est pas encore la démocratie pacifiée qu’appelle de ses vœux Hassan Sheikh Mohamud. Elle est, aujourd’hui, l’un des carrefours les plus décisifs de la grande stratégie mondiale : là où se croisent terrorisme islamiste, routes maritimes vitales, rivalités des grandes puissances et rêves de démocratie.

Dans ce théâtre où se joue le futur de la Corne de l’Afrique, la Somalie peut sombrer dans le chaos ou devenir un acteur stratégique de premier plan. Tout dépend de la main qui tient la barre.

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