DÉCRYPTAGE – Iran : Une contestation née du porte-monnaie, enfermée dans l’ombre de la guerre

DÉCRYPTAGE – Iran : Une contestation née du porte-monnaie, enfermée dans l’ombre de la guerre

Drapeau Iran
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

De l’inflation à la rupture politique

Les manifestations iraniennes relancées fin décembre 2025 ont une origine simple, presque mécanique : l’argent ne vaut plus rien. Le rial s’effondre, les prix s’envolent, l’inflation mange les économies et rétrécit la vie quotidienne. Au départ, il s’agit d’un malaise économique, de ce moment où la colère naît du chariot de courses et de la facture d’énergie. Puis, comme dans toutes les crises longues et profondes, la question change de nature : quand l’appauvrissement devient humiliation sociale, la protestation cesse de demander de l’aide et commence à contester le pouvoir.

C’est ce qui s’est produit cette fois. Aux premières mobilisations, centrées sur la chute de la monnaie et la hausse des prix, s’est rapidement ajouté un langage politique : l’appel à la fin de la République islamique. L’entrée en scène plus visible des classes moyennes a été décisive. Elle a transformé une colère sociale en mise en cause de la légitimité du système. Et c’est généralement là que l’État, en Iran, frappe vite et fort.

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Ce qui surprend : Une répression tardive, donc calculée

Or, la nouveauté de cette séquence tient au tempo. En 2009, face au Mouvement vert, et en 2022, face au soulèvement « Femme, Vie, Liberté », l’appareil sécuritaire avait répondu rapidement et brutalement. Aujourd’hui, alors que les protestations montaient, la réaction a semblé plus lente, presque prudente. Non parce que le régime se serait soudain adouci, mais parce qu’il mesure le coût de chaque geste.

Le président Masoud Pezeshkian a d’abord tenté une réponse administrative : des réformes restrictives destinées à dégager des fonds pour financer des subventions aux plus pauvres. Une solution provisoire, une rustine. Elle n’a pas tenu. Quand les manifestations se sont propagées à l’échelle nationale, le 8 janvier, la répression s’est durcie. Mais le délai compte : il révèle une hésitation stratégique, une crainte de déclencher une dynamique qu’on ne contrôlerait plus.

L’ombre de juin : La guerre change les calculs du pouvoir

Pour comprendre cette prudence, il faut regarder au-delà des rues iraniennes. Les protestations se déroulent dans l’ombre de la guerre de douze jours avec Israël, en juin dernier. Selon Vali Nasr, cette confrontation a laissé une élite politique et sécuritaire sous le choc, convaincue que l’affrontement pourrait reprendre à tout moment. Dans un tel contexte, la menace extérieure pèse plus lourd que l’instabilité intérieure, car l’une peut nourrir l’autre.

Surtout, l’Iran arrive à cette crise avec des moyens de dissuasion affaiblis. L’affaiblissement du Hezbollah et l’effondrement du système syrien de Bachar al-Assad ont réduit la profondeur stratégique de Téhéran. Moins de relais, moins d’options, moins de capacité à faire payer un prix élevé à une intervention étrangère. Quand l’extérieur se durcit et que les leviers régionaux se réduisent, la marge de manœuvre intérieure rétrécit à son tour.

Le pacte implicite mis à l’épreuve : Relâcher la pression sociale sans perdre le contrôle

Pendant la guerre de juin, une partie de la société s’était rassemblée autour du drapeau, et le régime avait desserré l’application de certaines règles religieuses, notamment sur le voile. Ce n’était pas un virage idéologique, mais une gestion de crise : un pacte implicite, une trêve sociale en échange d’une cohésion minimale face au danger extérieur.

Les manifestations actuelles créent un dilemme insoluble. Réprimer trop durement, c’est briser ce pacte fragile et pousser les indécis dans l’opposition. Laisser la contestation s’étendre, c’est risquer la contagion, et surtout offrir à des acteurs extérieurs un récit commode : celui d’un peuple qu’il faudrait « sauver ». Le régime marche sur une ligne étroite, entre l’excès de force et la peur de paraître faible.

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Scénarios économiques : Crise structurelle, accélération brutale

Inflation, chômage, corruption : le terrain profond de la révolte

La crise iranienne ne relève pas d’un accident. Elle résulte d’un mélange de mauvaise gestion, de corruption et de sanctions qui, depuis des années, érode la classe moyenne et élargit la pauvreté. La guerre de juin a accéléré la spirale : le rial aurait perdu plus de 40 pour cent de sa valeur en six mois, et l’inflation aurait atteint 60 pour cent. Quand la monnaie se délite, le pays se fracture : ceux qui peuvent se protéger en convertissant et en exportant leurs capitaux, et ceux qui restent prisonniers des prix.

Le gel du dossier nucléaire et la perception d’une capacité de négociation affaiblie sur l’allégement des sanctions ont alimenté la fuite des capitaux. C’est un mécanisme politique autant que financier : si les acteurs économiques pensent que l’étau va se resserrer et que l’État ne peut pas obtenir d’oxygène extérieur, ils se retirent. L’État, lui, compense en serrant davantage : contrôles, restrictions, rationnements de fait. La crise économique devient alors une crise de légitimité.

La guerre économique comme multiplicateur : tarifs et isolement indirect

À ce tableau s’ajoute une pression extérieure explicitement économique. Donald Trump a annoncé un tarif de 25 pour cent sur les biens provenant de toute nation qui ferait affaire avec l’Iran. C’est une sanction indirecte par l’instrument commercial : elle vise Téhéran, mais elle contraint aussi les partenaires à choisir, en faisant peser des risques sur des relations impliquant notamment la Chine, l’Inde, la Russie, la Turquie et l’Irak. Concrètement : plus d’incertitude, plus de coûts, plus d’intermédiations, donc moins d’échanges et plus de cherté.

Pour l’Iran, l’enjeu central reste le pétrole. Même sans intervention militaire massive, une stratégie combinant frappes limitées, interdiction des exportations et pression sur les routes maritimes peut étouffer une économie déjà fragilisée. La contestation sociale devient alors un élément d’un affrontement plus large, où les armes sont financières, logistiques et juridiques.

Évaluation militaire : L’intervention est possible, l’effet est imprévisible

« Sauver les manifestants » : une formule qui peut ouvrir la porte à la force

Trump a affirmé que les États-Unis étaient « armés et prêts » à intervenir pour « sauver » les manifestants d’une répression violente. À Téhéran, cette phrase n’est pas perçue comme un soutien moral, mais comme un cadre narratif : transformer l’agitation intérieure en justification politique d’une action militaire. Le risque évoqué par Nasr est que la protestation serve de prétexte, sur un schéma déjà vu, où la protection des civils devient un levier de légitimation.

Le parallèle libyen est instructif : la doctrine de protection peut se muer en moteur d’intervention. Mais l’effet en Iran pourrait être inverse à celui recherché : l’attaque extérieure peut ressouder une société autour de l’État, au moins à court terme, en déplaçant la question de « contre le gouvernement » vers « contre l’agresseur ».

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Trois options, trois dangers : Frapper des sites, frapper l’appareil, frapper les têtes

Des frappes sur des sites militaires auraient probablement peu d’effet sur le contrôle des rues et pourraient, paradoxalement, dissiper la contestation en provoquant un réflexe patriotique. Une attaque plus large visant les forces de sécurité impliquerait d’opérer au cœur des villes, avec un risque élevé de victimes civiles, ce qui pourrait soit disperser les manifestants, soit précipiter le pays dans une violence interne incontrôlable.

L’hypothèse d’une élimination des dirigeants est la plus spectaculaire et la plus incertaine. Retirer des décideurs ne garantit pas une transition ; cela peut ouvrir un vide que rempliront des structures plus dures ou une lutte interne entre appareils. Le changement de régime n’est pas un interrupteur : c’est un processus, souvent sanglant, rarement maîtrisé.

Lecture géopolitique et géoéconomique : L’Iran entre deux menaces

La leçon vénézuélienne : frapper sans occuper, étrangler sans administrer

Un autre élément pèse dans l’imaginaire stratégique de Téhéran : la capture de Nicolas Maduro par les États-Unis le 3 janvier. Le message redouté est simple : on peut frapper « en haut » sans envahir, laisser la structure de pouvoir en place et exiger qu’elle se soumette, sous peine d’asphyxie économique. Pas besoin de construire un État, il suffit de contrôler les nœuds : finance, exportations, logistique, accès aux marchés.

Transposé à l’Iran, le scénario craint serait une stratégie en plusieurs actes : frappes de précision contre les principaux dirigeants, saisie de pétroliers en mer, interdiction des exportations, puis une liste d’exigences : abandon de programmes nucléaires et balistiques, réduction de l’autonomie stratégique, ouverture forcée sur les ressources. C’est la coercition géoéconomique dans sa forme la plus moderne : ne pas conquérir, mais rendre ingouvernable jusqu’à l’acceptation.

La réponse iranienne : Dissuasion de nécessité, négociation sans reculer

Face à ces perspectives, le 6 janvier, le Conseil de défense iranien a évoqué des « mesures préventives » en cas de signaux objectifs de menace. C’est une façon de rappeler qu’une agression aurait un coût. Même si Téhéran sait qu’une frappe préventive contre des objectifs américains au Moyen-Orient pourrait déclencher une guerre qu’il ne souhaite pas et qui pourrait emporter le régime, il ne peut pas se permettre d’avoir l’air impuissant. Dans ces moments, la dissuasion est aussi un acte de communication.

Le 12 janvier, l’Iran a déclaré être prêt au conflit mais aussi prêt à négocier. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a insisté sur la préparation militaire, tandis que Trump a évoqué des « options très fortes » et une rencontre organisée avec des responsables iraniens, tout en ajoutant que les États-Unis « pourraient devoir agir » selon l’évolution des manifestations. Pourtant, les lignes rouges restent : Téhéran affirme qu’il ne reprendrait un dialogue sérieux que si Washington retirait l’exigence d’arrêter l’enrichissement de l’uranium.

La rue comme détonateur, pas comme solution

Au final, ces protestations ne peuvent pas être lues comme un simple épisode intérieur. Elles deviennent un détonateur possible d’un affrontement plus vaste. La menace principale pour Téhéran, dans cette lecture, n’est pas seulement ce que les manifestants peuvent obtenir par eux-mêmes, mais ce que d’autres pourraient faire en utilisant la contestation comme justification.

Les chiffres diffusés par une organisation de défense des droits humains basée aux États-Unis évoquent 646 morts confirmés, dont 505 manifestants (avec 9 enfants), 133 membres des forces de sécurité, et d’autres victimes civiles. Au-delà des débats, ces nombres indiquent une intensité déjà élevée et une tension difficile à réduire par une simple mesure économique.

Trois trajectoires possibles : Tenir, se transformer, basculer

Tenir par l’usure

Premier scénario : répression ciblée, concessions sélectives, gestion de la pénurie. Le régime cherche à casser l’élan sans embraser le pays, en misant sur la fatigue et la peur. Cela peut fonctionner si l’économie ne se dégrade pas davantage et si la pression extérieure n’augmente pas trop.

Se transformer sous contrôle

Deuxième scénario : ajustement piloté par le sommet. Des réformes économiques plus crédibles, quelques ouvertures sociales, et une tentative de rouvrir un canal de négociation pour desserrer l’étau des sanctions. C’est le scénario le plus rationnel et le plus difficile : il suppose des compromis réels entre factions internes et un geste en retour de l’extérieur.

Basculer

Troisième scénario : crise simultanée. La contestation s’étend pendant que la pression extérieure s’intensifie, jusqu’à rendre la sécurité intérieure ingérable et la situation économique insoutenable. C’est celui qui effraie tout le monde, y compris des adversaires de l’Iran, car l’effondrement d’un acteur de cette taille stratégique peut entraîner fragmentation, radicalisation et guerres par procuration.

Un couloir étroit

Voilà pourquoi, oui, ces protestations semblent différentes. Non parce que l’Iran n’a pas déjà connu des soulèvements et des répressions, mais parce qu’aujourd’hui le régime affronte deux menaces en même temps : une menace intérieure, potentiellement de masse, et une menace extérieure, capable d’utiliser la première comme levier. Dans ce jeu, il n’existe pas de sortie propre. Il n’y a que des risques : frapper et se couper du pays, ou temporiser et offrir une prise à l’ingérence. Et dans un tel étau, le temps n’est plus un allié : c’est un adversaire.

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