DÉCRYPTAGE – Téhéran, le rial et le « prince » : La guerre silencieuse qui cherche un visage pour l’Iran après la République islamique

DÉCRYPTAGE – Téhéran, le rial et le « prince » : La guerre silencieuse qui cherche un visage pour l’Iran après la République islamique

Inflation Iran
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La rue ne s’achète pas, mais on peut l’orienter

Les protestations iraniennes ne sont pas une télécommande tenue par les adversaires de Téhéran. Elles naissent de fissures internes : salaires qui ne suivent plus les prix, épargne dévorée par l’inflation, monnaie qui se délite, services publics à bout de souffle. Mais précisément parce que les frustrations sont réelles, elles deviennent un terrain idéal pour qui veut accélérer l’effondrement du système. C’est là que l’ingérence change de peau : moins de valises et plus d’algorithmes, moins d’émissaires et plus de contenus fabriqués pour paraître « spontanés ». Au final, une question revient : que reste-t-il d’authentique dans une révolte quand quelqu’un, de l’extérieur, essaie de lui donner une direction ?

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Le retour du Pahlavi « acceptable » et l’opération d’image

Israël, selon une enquête de la presse israélienne publiée à l’automne 2025 et s’appuyant aussi sur les analyses d’un centre de recherche canadien, aurait misé sur Reza Pahlavi comme figure symbolique alternative à la République islamique. Le déclic politique se situe en 2023 : visite en Israël, accueil au plus haut niveau, présentation comme « prince héritier ». Une étiquette efficace dans les titres et les images, mais qui, en Iran, charrie un héritage lourd : la monarchie renversée en 1979 et, surtout, la mémoire de la Savak, la police secrète du père, bâtie dans les années cinquante avec des soutiens extérieurs et restée célèbre pour une répression systématique. Pahlavi, aujourd’hui, parle de paix et de droits, cite des exemples de résistance civile ; mais il ajoute un point décisif : les mouvements peuvent être non violents, toutefois sans « soutien international » ils ne gagnent pas. Traduction politique : l’aide extérieure n’est pas un péché, c’est une nécessité. Et c’est précisément cet argument qui rend sa figure utile à ceux qui, hors d’Iran, cherchent un interlocuteur « présentable ».

Profils fictifs, contenus synthétiques et calendriers « parfaits »

La partie la plus révélatrice n’est pas l’adhésion ou non à la monarchie, mais la méthode. Un réseau de profils fictifs, se faisant passer pour des citoyens iraniens, aurait opéré sur des plateformes comme X, anciennement Twitter, et Instagram, poussant Pahlavi, relayant des appels au retour de la couronne, produisant textes et vidéos avec l’aide de l’intelligence artificielle. Des locuteurs persans natifs auraient été recrutés, l’opération se serait intensifiée après le début de la guerre à Gaza et après la visite de Pahlavi : cela ressemble à une machine de communication, pas à une somme d’enthousiasmes.

Le saut qualitatif, c’est le lien entre communication et action militaire. Les analyses évoquées décrivent une campagne en persan synchronisée avec des opérations israéliennes de 2025, jusqu’à l’épisode de la prison d’Evin : pendant une attaque, des images manipulées et des reconstructions mensongères d’explosions auraient été diffusées en temps réel, accompagnées d’appels à descendre dans la rue pour « libérer les prisonniers ». Le point n’est pas seulement le mensonge : c’est la fenêtre temporelle. Préparer ce type de matériel et le publier immédiatement, au bon moment, suggère une connaissance préalable ou, au minimum, une coordination étroite. Là, la propagande cesse d’être un commentaire : elle devient une pièce du plan.

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Scénarios économiques : La crise comme carburant et comme risque

Sur le plan économique, la tentation est évidente : si la monnaie s’effondre et que les prix flambent, il suffit de « souffler » sur les braises. Mais il y a aussi un retour de flamme. Un Iran déstabilisé n’est pas un marché qui s’ouvre : c’est un pays qui peut voir sa production se bloquer, ses infrastructures se gripper, ses contrôles se durcir, et les flux énergétiques régionaux être menacés. Chaque secousse interne accroît l’incertitude sur le pétrole et sur le trafic dans le Golfe, donc sur les coûts de transport et d’assurance : la géoéconomie réagit vite, et souvent mal. En plus, quand la contestation est perçue comme téléguidée de l’extérieur, le pouvoir obtient un avantage : il peut se présenter comme le dernier rempart contre le chaos et resserrer encore davantage l’étau, quitte à appauvrir la société.

Évaluation militaire : La « guerre des perceptions » comme multiplicateur de puissance

Du point de vue stratégique et militaire, on est face à une guerre hybride à l’état pur. La composante armée frappe ; la composante informationnelle tente de transformer le choc en révolte ; l’intelligence artificielle réduit les coûts et les délais, multiplie les volumes, rend crédible ce qui est fabriqué. C’est une manière de compenser l’impossibilité de changer un régime par des moyens conventionnels : on n’occupe pas un pays, on essaie de fracturer sa confiance. Mais l’Iran n’est pas un État fragile comme les autres : il dispose d’appareils de sécurité omniprésents, d’une expérience répressive, et d’une culture politique capable de transformer le siège en ciment. Si l’opération échoue, elle peut renforcer les partisans de la ligne dure et déplacer l’affrontement vers des représailles asymétriques : actions indirectes, pression sur les partenaires régionaux d’Israël, nouvelles marches d’escalade.

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Géopolitique et géoéconomie : Des « ingérences légitimes » et le prix du deux poids deux mesures

Reste la question la plus corrosive : pourquoi certaines ingérences sont-elles racontées comme une défense de la liberté, et d’autres comme un sabotage ? Quand l’interférence vient de l’Occident ou de ses alliés, elle devient volontiers « soutien à la démocratie ». Quand elle vient de Moscou ou d’autres rivaux, c’est « guerre contre les institutions ». Ce double discours n’est pas seulement une hypocrisie : c’est un problème opérationnel. Parce qu’en Iran, où la méfiance envers les tuteurs extérieurs est ancienne, toute trace de mise en scène étrangère réduit la crédibilité de l’opposition interne et alimente l’idée que l’objectif réel n’est pas le droit, mais l’alignement géopolitique.

Au fond, promouvoir une figure comme Pahlavi peut donner l’illusion d’un raccourci : un visage, une histoire, un drapeau. Mais l’Iran n’est pas une affiche. C’est un pays en crise économique, traversé de fractures sociales profondes, et gouverné par un régime qui sait survivre en transformant l’assiègement en identité. La question n’est pas de savoir si l’ingérence existe. La question est de savoir combien elle coûte, et à qui, lorsque la politique devient une opération de communication, et que la communication devient une arme.

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