DÉCRYPTAGE – Iran, la guerre de l’ombre repart d’Irak

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les nouvelles cellules secrètes et le retour de la pression sur les pays du Golfe
La nouvelle concernant la création, par le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien, de nouvelles cellules secrètes en Irak pour frapper les pays du Golfe qui accueillent des forces américaines n’est pas un simple détail opérationnel. C’est un signal stratégique. Téhéran adapte sa projection régionale à une phase plus difficile, dans laquelle les anciens réseaux de milices sont plus exposés, plus surveillés et politiquement plus coûteux à utiliser.
Selon les reconstitutions disponibles, de petits groupes composés de combattants chiites irakiens sélectionnés auraient opéré entre avril et mai depuis des zones désertiques du Sud de l’Irak, près de Bassora et de Samawa, en lançant des attaques avec des appareils sans pilote contre des objectifs au Koweït, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Le point décisif n’est pas seulement le nombre d’attaques. C’est la structure choisie : des cellules réduites, autonomes par rapport aux chaînes de commandement connues, reliées directement aux gardiens de la révolution.
Cela signifie une chose précise : l’Iran ne renonce pas à sa capacité de frapper indirectement. Il la rend plus opaque.
La crise des anciens réseaux de milices
Pendant des années, Téhéran a construit son influence régionale à travers un réseau de forces alliées, de mouvements armés et de groupes idéologiquement proches, de l’Irak au Liban, de la Syrie au Yémen. C’était la doctrine de la profondeur stratégique : combattre loin des frontières iraniennes, multiplier les fronts de pression, obliger les adversaires à se défendre partout et empêcher les États-Unis et leurs alliés de concentrer leur force contre la République islamique.
Aujourd’hui, ce système n’a pas disparu, mais il est plus fragile. De nombreux groupes armés ont été frappés militairement, infiltrés par les services adverses, mis sous pression politique par les gouvernements locaux ou rendus moins utilisables par leur propre visibilité. Lorsqu’une milice connue revendique une attaque, la responsabilité politique devient plus facile à attribuer. Lorsqu’agit au contraire une cellule réduite, sans marque publique et détachée des structures officielles des factions, l’attribution devient plus difficile.
C’est ici qu’apparaît le changement tactique des gardiens de la révolution. Il ne s’agit plus seulement de grandes organisations par procuration, reconnaissables et insérées dans le jeu politique irakien, mais de petits noyaux clandestins, entraînés, mobiles, difficiles à suivre et plus faciles à nier.
L’évaluation militaire : peu d’hommes, un effet stratégique élevé
Du point de vue militaire, ce choix a une logique évidente. Un groupe de dix combattants, s’il est bien entraîné et doté d’appareils sans pilote, peut produire des effets disproportionnés par rapport à sa taille. Il n’est pas nécessaire d’occuper un territoire, de déplacer des colonnes armées ni de s’exposer en permanence. Il suffit de disposer de renseignement, de capacités techniques, de points de lancement isolés et d’un réseau logistique minimal.
Les zones désertiques du Sud irakien offrent des conditions favorables : vastes espaces, contrôle étatique imparfait, proximité géographique du Golfe, présence de réseaux chiites armés et difficulté d’une surveillance continue. Bassora et Samawa ne sont pas des périphéries insignifiantes. Ce sont des portes vers le Golfe, vers les terminaux énergétiques, vers les routes maritimes et vers les infrastructures qui relient l’Irak, le Koweït, l’Arabie saoudite et les Émirats.
L’usage d’appareils sans pilote permet en outre une forme de guerre économique à bas coût. Même lorsqu’elles ne provoquent pas de dommages dévastateurs, ces attaques augmentent les coûts de sécurité, contraignent les adversaires à renforcer leurs défenses, accroissent l’incertitude assurantielle et maintiennent sous pression bases, installations et infrastructures sensibles. C’est une guerre d’usure technologique : l’attaquant dépense peu, le défenseur doit dépenser énormément.
Le message aux États-Unis et au Golfe
La véritable cible de ces opérations n’est pas seulement militaire. Elle est politique. Frapper des pays qui accueillent des forces américaines signifie rappeler à Washington que toute pression sur l’Iran peut produire des conséquences sur l’ensemble du réseau régional des États-Unis. Cela signifie dire au Koweït, à l’Arabie saoudite et aux Émirats que leur sécurité reste vulnérable tant qu’ils accordent bases, coopération et couverture stratégique à la présence américaine.
Téhéran ne cherche pas nécessairement une guerre ouverte avec le Golfe. Il sait qu’un conflit frontal serait coûteux et risqué. Mais il veut conserver une capacité de menace crédible. Il veut pouvoir dire : si l’Iran est frappé, si ses infrastructures sont prises pour cible, si les négociations échouent, toute l’architecture de sécurité du Golfe peut être déstabilisée.
C’est la logique de la dissuasion asymétrique. L’Iran ne peut pas rivaliser avec les États-Unis sur le plan conventionnel. Il ne possède ni la même puissance aéronavale, ni le même réseau de bases, ni la même capacité financière. Mais il peut multiplier les points de friction, rendre toute escalade coûteuse, frapper par intermédiaires, ouvrir des fronts secondaires et transformer la vulnérabilité énergétique mondiale en levier politique.
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Le scénario économique et géoéconomique
La dimension économique est décisive. Le Koweït, l’Arabie saoudite et les Émirats ne sont pas seulement des alliés de Washington. Ils sont des piliers de l’équilibre énergétique mondial. Toute menace contre leur territoire, leurs installations, leurs ports ou leurs bases produit un effet immédiat sur les marchés. Le prix du pétrole ne réagit pas seulement aux barils effectivement absents, mais aussi à la perception du risque.
Pour l’Iran, soumis à une pression économique et militaire, c’est une ressource stratégique. Même affaiblie, la République islamique peut continuer à influencer le prix de l’énergie et la sécurité des routes maritimes. Elle peut rappeler à ses adversaires que les sanctions ont un coût en retour. Elle peut utiliser la menace régionale pour compenser sa propre fragilité interne.
Sur le plan géoéconomique, le message est encore plus large. Le Golfe reste le centre nerveux d’un système énergétique mondial que l’Occident voudrait stabiliser sans payer de prix politiques excessifs. Mais chaque fois que l’Iran démontre qu’il peut activer des réseaux clandestins, même en dehors des structures les plus connues, il montre que la sécurité énergétique ne dépend pas seulement des monarchies du Golfe ou des flottes occidentales. Elle dépend aussi de la capacité de Téhéran à perturber, intimider et rendre la normalité incertaine.
L’Irak comme espace disputé
Le rôle de l’Irak est le point le plus délicat. Bagdad reste formellement un État souverain, mais son territoire continue d’être traversé par des pouvoirs parallèles : milices, partis armés, réseaux économiques, appareils étatiques fragmentés, influence iranienne et présence américaine. La création de cellules qui répondraient directement aux gardiens de la révolution montre à quel point le contrôle effectif de l’État irakien sur certaines portions de son territoire et de son système de sécurité demeure fragile.
Pour le gouvernement irakien, cette dynamique est dangereuse. Toute attaque lancée depuis son territoire contre des pays voisins risque de transformer l’Irak en plateforme d’une guerre qu’il ne contrôle pas. Bagdad peut être accusé de complicité, d’incapacité ou d’ambiguïté. Et cela affaiblit ses relations avec le Golfe, avec Washington et avec les acteurs internes qui cherchent une plus grande autonomie par rapport à l’influence iranienne.
Le véritable enjeu
La nouveauté des cellules secrètes n’indique pas la force absolue de l’Iran. Au contraire, elle révèle aussi une difficulté. Lorsqu’une puissance régionale doit recourir à des structures plus petites, plus clandestines et moins reconnaissables, cela signifie que les anciennes modalités de pression sont devenues plus risquées. Mais c’est précisément cette difficulté qui rend la situation plus instable. Un acteur affaibli, mais encore capable de frapper, peut être plus imprévisible qu’un acteur pleinement sûr de sa force.
La guerre de l’ombre a l’avantage d’éviter la responsabilité directe, mais elle a aussi un défaut : elle augmente le risque d’erreur, d’incident, d’attribution erronée et de réponse disproportionnée. Une attaque avec des appareils sans pilote contre une base, une raffinerie ou une infrastructure du Golfe pourrait ouvrir une spirale difficile à contrôler.
L’Iran affirme donc que, même sous pression, il conserve profondeur, réseaux et capacité d’adaptation. Les États-Unis et les monarchies du Golfe voient au contraire dans ces cellules une menace contre la stabilité régionale et la sécurité énergétique. L’Irak, une fois encore, risque de devenir le terrain intermédiaire où les puissances combattent sans le déclarer.
Telle est la réalité du Moyen-Orient contemporain : des guerres non déclarées, des milices sans insignes, des États formellement souverains mais traversés par des pouvoirs extérieurs, l’énergie transformée en arme stratégique. Les nouvelles cellules irakiennes des gardiens de la révolution ne sont pas seulement un détail clandestin. Elles sont le symptôme d’une région où la paix officielle cohabite avec la guerre permanente.
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