DÉCRYPTAGE – Le Somaliland reconnu par Israël avant de l’être par les États-Unis ?

Par Ian Hamel
L’ancienne Somalie britannique, boudée par la communauté internationale depuis 1991, vient d’être adoubée par Israël. Ce pays musulman, de 5 à 6 millions d’âmes, n’entretient pourtant pas de relations économiques avec l’État hébreu. Il ne vit que du commerce de chameaux, de chèvres et de moutons exportés dans les pays du Golfe. Israël agit-il en éclaireur pour les États-Unis ? Depuis un an, des proches de Donald Trump évoquent la possibilité d’installer des dizaines de milliers de Gazaouis au Somaliland, un territoire semi-désertique.
Avant même l’annonce des résultats des élections présidentielles en République centrafricaine ou en Guinée, les populations, sans illusions, connaissent les noms des vainqueurs. En revanche, au Somaliland, en novembre 2024, Abdirahman Mohamed Abdullahi, dit « Irro », le chef du principal parti d’opposition, a obtenu 63,92 % des suffrages, battant très largement Muse Bihi Abdil, le président sortant, au pouvoir depuis 2017. Contrairement à la Somalie, le Somaliland n’a pas connu d’attentat terroriste depuis 2008. Malgré cela, ce pays démocratique souffrait d’être boudé par la communauté internationale depuis son indépendance en 1991. Le 26 décembre dernier, Israël a été le premier pays au monde à reconnaître la souveraineté de ce territoire de la Corne de l’Afrique. « Je ne manquerai pas de redire à Donald Trump votre intérêt à adhérer aux accords d’Abraham », a aussitôt déclaré Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien.

A la joie de la population, qui attend depuis 34 ans cette reconnaissance, risque de succéder très vite nombre d’interrogations dans ce pays musulman où les mosquées poussent comme des champignons. Où aucune femme ne sort de son domicile sans son voile, et où le soleil ne s’est pas encore levé que les muezzins se font écho pour rappeler la prière de l’aube. Les Somalilandais ont toujours pris faits et causes pour les Palestiniens, comme l’auteur de cet article a pu le constater lors d’un reportage au Somaliland en novembre 2023.
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Installer des Palestiniens au Somaliland
Sans oublier l’onde de choc en Somalie, qui a déjà dénoncé « une attaque délibérée » contre sa souveraineté. Malgré son instabilité, Mogadiscio, reconnue par la communauté internationale, peut compter sur le soutien de l’Union africaine et des pays musulmans. Quant aux shebab, le groupe armé lié à Al-Qaïda, qui se bat depuis 2006 contre le gouvernement somalien, il a déclaré dès le 27 décembre qu’ils combattraient toute tentative d’Israël d’utiliser de Somaliland, ajoutant que l’État hébreu est « le plus grand ennemi de la société islamique ».
Depuis un an des rumeurs venant des États-Unis font état d’un projet d’établissement de Palestiniens au Somaliland. Selon le Financial Times, le Boston Consulting Group (BCG) serait allé jusqu’à modéliser les coûts de la « relocalisation » de Gazaouis dans la Corne de l’Afrique. Chaque candidat au départ de l’enclave recevrait entre 5 000 et 9 000 dollars, plus la nourriture subventionnée pendant un an, et le logement payé pendant quatre ans.

Au ban de la communauté musulmane
Le 8 août 2025, à la question d’une éventuelle reconnaissance du Somaliland par Washington en échange d’un accueil des “réfugiés“ gazaouis, Donald Trump a répondu : « Bonne question… nous y réfléchissons en ce moment ». Selon les scénarios élaborés par le BSG, un demi-million de Palestiniens seraient susceptibles de quitter Gaza. Qui paierait l’addition ? La réponse n’est pas donnée. En septembre 2025, le site Afrique XXI soulignait que le gouvernement Somalilandais s’abstenait « d’endosser un pseudo-plan de déportation étatsuno-israélien alors qu’aucune offre formelle de reconnaissance n’a été formulée ». La publication ajoutait que ce projet « outre son impopularité dans un contexte de guerre génocidaire, il rendrait le Somaliland complice d’un crime contre l’humanité » (*).
Il est effectivement difficile d’imaginer le président Abdirahman Mohamed Abdullahi, 69 ans, diplômé d’une université américaine, possédant également la nationalité finlandaise, ancien ambassadeur de Somalie en URSS (quand le Somaliland était partie intégrante de la Somalie) cautionner une telle opération. Celle-ci le mettrait au ban de la communauté musulmane, tant la cause palestinienne est un symbole fort de la solidarité panarabe.
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Relations diplomatiques avec Taïwan
Peut-on imaginer que les États-Unis ont préféré envoyer au « casse-pipe » Israël avant de reconnaître à leur tour le Somaliland ? Malgré son extrême pauvreté, le pays intéresse aussi les Américains. Il possède le port de Berbera, donnant sur le golfe d’Aden, aux abords du détroit de Bab Al-Mandab, en face du Yémen, et des imprévisibles Houtis. Donald Trump rêverait d’y établir une base militaire, d’autant que les Chinois disposent à proximité, depuis 2017, d’une base à Doraleh, à l’ouest de la ville de Djibouti.
Les Émirats arabes unis (signataire des accords d’Abraham), via Dubai Port World, ont déjà investi 500 millions de dollars dans l’extension d’un port en eau profonde et l’ouverture d’une zone franche de 1 200 hectares. Par ailleurs, le Somaliland s’est déjà rangé dans le camp “occidental“ en nouant en 2020 des relations diplomatiques avec Taïwan, autre territoire non reconnu par la communauté internationale. Pour Israël également, le port de Berbera va lui permettre d’affirmer son influence sur un axe stratégique reliant la Méditerranée à la mer Rouge et à l’océan Indien. Autre candidat potentiel à la reconnaissance du Somaliland, l’Ethiopie (130 millions d’habitants), qui ne possèdent pas de débouché sur la mer.
Bénéficier des aides internationales
Si le Somaliland n’a pas connu d’attentat terroriste depuis 2008, en revanche, il a subi en 2023 une lourde défaite, perdant une « portion significative » de son territoire à l’Est, autour de la ville de Las Anod (environ 25 000 km2). Une région conquise, après des mois de combats, par la milice SSC-Khaatumo, composée de combattants du clan Dhulbahante. Une milice soutenue par le gouvernement somalien. Depuis, les forces armées du Somaliland ne sont pas parvenues à reconquérir cette région. Il n’est pas absurde d’imaginer que Hargeisa, la capitale du Somaliland, espère à l’avenir un coup de main d’Israël pour tenter de reprendre Las Anod (150 000 habitants).
Le plus important pour le Somaliland reste cette reconnaissance par l’ONU qui lui permettrait (enfin) de bénéficier d’aides internationales, notamment de la Banque mondiale et du Front monétaire international (FMI), afin de sortir de son sous-développement. Depuis 34 ans, ce pays de 175 000 km2 et de 5 à 6 millions d’habitants doit se débrouiller seul.
Pour l’histoire, l’ancienne Somalie britannique a bien été indépendante le 26 juin 1960, en même temps que l’ancienne Somalie italienne. Mais le 1er juillet 1960, les deux Somalies fusionnent. Vite marginalisée par la Somalie italienne, plus vaste et plus peuplée, opprimée par la dictature de Mohammed Siad Barre (50 000 morts, 500 000 déplacés), l’ancienne colonie britannique proclame son indépendance le 18 mai 1991. Mais l’Union africaine, attachée aux frontières héritées de la colonisation, n’a jamais voulu reconnaître le Somaliland, et le reste du monde a suivi. Le 26 décembre 2025, Israël a brusquement brisé l’embargo.
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(*) Bredon Novel, « Somaliland. Une reconnaissance états-unienne au mépris du génocide à Gaza ? », 24 septembre 2025
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