ÉCONOMIE – Leçons stratégiques d’une géopolitique des retraites et options de réformes pour 2027 –

ÉCONOMIE – Leçons stratégiques d’une géopolitique des retraites et options de réformes pour 2027 –

lediplomate.media — imprimé le 08/10/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Travail, vieillissement, durée des carrières et stratégie industrielle : Adaptation des grandes économies

Par François Souty

Résumé exécutif

Depuis trois ou quatre décennies, le vieillissement démographique est devenu l’un des grands déterminants de la transformation économique des pays développés. L’allongement de la durée de vie modifie simultanément le rapport entre actifs et retraités, la durée des carrières, le financement des pensions et les conditions de production. Cette évolution démographique soulève de sérieuses préoccupation en particulier avec les conséquences économiques et stratégiques liées aux conséquences de l’accession de la Chine à l’OMC en 2001.

Le problème des retraites ne peut donc être réduit à celui de l’équilibre financier des régimes. Il dépend aussi du volume de travail disponible, du taux d’emploi des seniors, de la productivité des nations, de l’investissement et de la capacité à accumuler du capital. Les économies vieillissantes suivent à cet égard des trajectoires différentes : certaines prolongent davantage les carrières, d’autres diversifient le financement des retraites, tandis que le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont également fait de l’automatisation et de la technologie des réponses à la raréfaction relative de la main-d’œuvre.

La France présente un paradoxe particulier : elle conserve une productivité horaire élevée, mais avec un volume annuel de travail et un taux d’emploi des seniors relativement faibles, tandis que la dépense de retraite représente une part importante de la richesse nationale. La suspension partielle de la réforme de 2023 et les économies recherchées sur les pensions en 2027 illustrent deux formes différentes d’ajustement : l’une agit sur la durée future des carrières, l’autre sur le niveau des dépenses.

Une stratégie de long terme pourrait donc dépasser l’opposition entre âge légal et niveau des pensions. Elle devrait articuler durée des carrières, emploi des seniors, volume de travail, productivité, robotisation, intelligence artificielle, politique industrielle et épargne longue. La répartition demeurerait le socle de la solidarité intergénérationnelle, tandis que l’assurance et la capitalisation pourraient compléter son financement.

La véritable question devient ainsi celle d’une politique économique du cycle de vie : comment organiser une économie capable de financer une société qui vit plus longtemps, en produisant davantage avec une population active proportionnellement moins nombreuse ?

Introduction — Le problème des retraites est-il d’abord un problème de financement ou de capacité productive ?

Le débat français sur les retraites demeure largement trop essentiellement formulé en termes budgétaires : déficit des régimes, âge légal, niveau des cotisations, désindexation des pensions ou recherche d’économies. Ces questions sont évidemment essentielles. Mais elles ne suffisent pas à rendre compte de la transformation profonde que connaissent les économies développées depuis le début du XXIe siècle.

Le vieillissement n’est pas seulement un problème de financement des retraites. Il modifie le rapport entre population active et population retraitée, la durée des carrières, le volume de travail disponible, les besoins d’épargne et de santé, mais aussi les conditions mêmes de la production. Le véritable enjeu devient alors de savoir quelle quantité de travail une économie peut mobiliser, avec quelle productivité, quel capital et quelles technologies, pour financer une population qui vit plus longtemps.

L’année 2001 constitue à cet égard un point de départ particulièrement éclairant. L’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce ouvre une nouvelle phase de la mondialisation industrielle et commerciale, au moment même où les économies développées commencent à subir plus nettement les effets du vieillissement démographique. Depuis lors, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont combiné vieillissement, transformation industrielle et automatisation ; les États-Unis et le Canada ont davantage diversifié les sources de financement de la retraite ; quelques pays européens ont expérimenté différentes formes d’allongement des carrières et d’adaptation à l’espérance de vie.¹ Pas la France depuis trois décennies.

La comparaison internationale montre surtout qu’il n’existe pas une réponse unique. Les pays arbitrent différemment entre durée de la vie active, niveau des pensions, emploi des seniors, prélèvements, épargne et productivité. La question française doit donc être replacée dans cette transformation générale.

La France possède une productivité horaire élevée, mais un volume annuel de travail sensiblement inférieur à celui de plusieurs grandes économies comparables et un taux d’emploi des seniors encore relativement faible. Parallèlement, la dépense publique consacrée aux pensions représente en France environ 13,4 % du PIB, contre 10,8 % en Allemagne et 8,1 % en moyenne dans l’OCDE selon les données comparables de l’OCDE.²

Le problème n’est donc pas seulement de savoir comment financer les retraites existantes. Il est de déterminer comment articuler carrières, emploi, quantité de travail, productivité, industrie, technologie et épargne dans une société vieillissante.

Comment, dès lors, organiser une économie capable de financer une société qui vit plus longtemps, tout en préservant sa cohésion sociale, sa capacité industrielle et son autonomie stratégique ?

I. Depuis 2001, le vieillissement transforme à la fois le travail et la capacité productive

Le vieillissement constitue le point de départ de toute réflexion sur les retraites. Mais son effet économique ne se limite pas à augmenter le nombre relatif de retraités. Il transforme progressivement la quantité de travail disponible et oblige les économies à rechercher de nouvelles sources de productivité.

A. Le choc démographique : vivre plus longtemps, travailler plus longtemps ?

Le phénomène est désormais massif. Dans l’OCDE, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus pour 100 personnes âgées de 20 à 64 ans est passé de 22 en 2000 à 33 en 2025 et devrait atteindre 52 en 2050. La population d’âge actif devrait, elle, diminuer de 13 % en moyenne au cours des quatre prochaines décennies. Dans plusieurs pays, notamment la Corée, l’Italie, le Japon, la Pologne et l’Espagne, la contraction sera nettement plus forte.³

La question économique essentielle n’est donc pas seulement celle de l’espérance de vie, mais celle de la relation entre durée de la vie active et durée de la retraite. Une population peut vivre vingt ou trente années après son départ du marché du travail ; la question est alors de savoir quelle partie de l’allongement de la vie doit être consacrée à l’activité, quelle partie à la retraite et comment financer l’ensemble.

L’emploi des seniors constitue ici une variable déterminante. En 2024, le taux d’emploi des 60-64 ans atteignait environ 56,5 % en moyenne dans l’OCDE, alors qu’il dépassait 70 % au Japon et demeurait inférieur à 45 % en France. À 65-69 ans, les écarts deviennent encore plus importants.⁴

La durée de la carrière ne doit donc plus être envisagée uniquement comme une règle juridique. Elle dépend de la capacité réelle des entreprises à employer des salariés âgés, de l’état de santé, de la formation, de l’organisation du travail et de l’existence d’activités adaptées. Une hausse de l’âge légal qui ne s’accompagnerait pas d’un accroissement de l’emploi effectif des seniors déplacerait une partie du problème sans résoudre nécessairement la contrainte productive.

B. Du vieillissement à la transformation industrielle : robotisation, IA et productivité

Le vieillissement peut toutefois produire un effet différent : lorsqu’une économie manque progressivement de travailleurs, elle peut être incitée à substituer davantage de capital et de technologie au travail humain.

Le Japon constitue l’exemple le plus visible de cette évolution. Le développement de la robotique ne répond pas seulement à une stratégie industrielle classique ; il accompagne une société dans laquelle la main-d’œuvre disponible diminue et où les besoins de santé, de logistique et de services aux personnes augmentent. La Corée du Sud suit une trajectoire comparable par l’intensité de son automatisation industrielle et de ses investissements technologiques.

Le phénomène peut être décrit comme une forme de « démographie industrialisante » : la contrainte démographique pousse l’économie à investir dans les technologies permettant de produire avec moins de travail. L’intelligence artificielle élargit désormais considérablement le champ de cette substitution ou de cette complémentarité possible mais non automatique ou allant naturellement de soi sans effort de conceptualisation stratégique et politique.

Cette évolution présente un double intérêt. Elle peut permettre de compenser une diminution quantitative du travail humain ; elle peut également faire du vieillissement un marché industriel : robotique d’assistance, santé numérique, dispositifs médicaux, mobilité, logement adapté, logistique ou services à la personne.

Le vieillissement cesse alors d’être uniquement une charge budgétaire. Il peut devenir un facteur de demande, d’innovation et d’exportation, à condition que les entreprises et les systèmes de recherche disposent des capitaux et des compétences nécessaires pour transformer cette demande en capacités productives et que les autorités politiques facilitent cette adéquation au lieu de l’entraver.

C. La quantité de travail et le paradoxe français

La France illustre une autre combinaison. Elle possède une productivité horaire élevée, mais un volume annuel de travail inférieur à celui de plusieurs économies comparables. En 2024, le nombre annuel moyen d’heures travaillées était d’environ 1 509 heures en France, contre 1 334 en Allemagne, 1 617 au Japon, 1 865 en Corée du Sud et 1 796 aux États-Unis.⁵

Cette comparaison doit être interprétée avec prudence : les structures de temps partiel, les vacances, la durée du travail et les méthodes statistiques diffèrent selon les pays. Elle révèle néanmoins une donnée essentielle : productivité horaire et quantité de travail sont deux variables distinctes.

La réduction du temps de travail en France au début des années 2000 (gouvernement socialiste Jospin, 2001) constitue une étape importante de cette histoire. L’INSEE estime qu’entre 2000 et 2003, au moment de la mise en place des 35 heures, le temps de travail des salariés à temps complet a diminué d’environ 125 heures annuelles.⁶ Mais cette évolution ne saurait expliquer à elle seule la désindustrialisation française, qui résulte d’un ensemble de facteurs : mondialisation, spécialisation sectorielle, évolution de la demande, gains de productivité, choix d’investissement et concurrence internationale.

La question pertinente est plutôt celle de la compensation : la France a-t-elle suffisamment accru sa productivité, son capital productif et son intensité technologique pour compenser durablement un volume de travail relativement faible ?

C’est cette question qui relie directement le problème des retraites à celui de la capacité industrielle. Et sa réponse encore plus.

II. Les réponses comparées : prolonger le travail, diversifier le financement, automatiser la production

Les économies vieillissantes n’ont pas choisi une seule réponse. Trois grandes orientations se dessinent : prolonger la vie active, diversifier le financement des retraites et accroître la productivité par l’investissement et la technologie.

A. Japon, Corée du Sud et Taïwan : prolonger l’activité et automatiser l’économie

Le Japon combine deux réponses : un taux d’emploi très élevé des seniors et un effort ancien d’automatisation. La Corée du Sud présente également un taux d’activité élevé aux âges avancés, mais son expérience montre les limites d’un tel indicateur : une partie importante des travailleurs quitte leur emploi principal relativement tôt et retrouve ensuite des activités parfois moins qualifiées ou moins rémunérées.

La Corée illustre ainsi une distinction essentielle entre âge de sortie du marché du travail principal et âge effectif de cessation d’activité. L’emploi des seniors peut contribuer au financement des retraites, mais son efficacité dépend de sa qualité et de sa productivité.

Taïwan offre une autre dimension de la même problématique : une économie fortement technologique peut maintenir une capacité productive élevée malgré le vieillissement en investissant dans les secteurs à forte intensité de capital, de compétences et d’innovation.

Ces trois expériences montrent qu’il existe une relation possible entre vieillissement et transformation industrielle. Elles ne constituent pas des modèles sociaux directement transposables à la France. Mais elles montrent comment une contrainte démographique peut devenir un facteur d’investissement technologique.

B. États-Unis et Canada : emploi, flexibilité et diversification du financement

Les États-Unis et le Canada reposent sur des architectures plus diversifiées. À côté des régimes publics, les régimes professionnels et l’épargne individuelle jouent un rôle important dans le financement des revenus de retraite. La capitalisation ne supprime évidemment pas la contrainte démographique. Les retraités de demain devront toujours consommer des biens et services produits demain. Mais elle permet d’ajouter au financement courant un stock d’actifs constitué au cours des décennies précédentes.

Cette distinction est fondamentale : la répartition agit principalement sur un flux intergénérationnel ; la capitalisation ajoute un stock patrimonial susceptible de produire des revenus futurs tout en lissant certains aléas temporels ou fluctuations. Lorsque ce capital est investi dans l’économie productive, il peut également contribuer au financement des entreprises, de l’innovation et des infrastructures. L’enjeu n’est donc pas de choisir abstraitement entre répartition et capitalisation, mais de déterminer comment les différents mécanismes peuvent être articulés dans une économie vieillissante.

C. L’Europe en mouvement : de l’âge légal à l’espérance de vie

Les pays européens expérimentent différentes formes d’adaptation. En 2024, l’OCDE situait l’âge normal de retraite à 66,2 ans en Allemagne, 67 ans aux Pays-Bas, 67 ans en Italie et 64,3 ans en France ; il atteignait également 67 ans au Danemark, en Islande et en Norvège.⁷ En France, à contre-courant, un compromis politicien dit « budgétaire » en octobre 2024 a ramené cet âge légal de 64 ans à 62 ans, avec l’influence forte des partis de gauche.

Plusieurs pays ont parallèlement prévu des mécanismes reliant directement ou indirectement l’âge futur de la retraite à l’évolution de l’espérance de vie. L’OCDE observe ainsi que les âges normaux futurs pourront atteindre ou dépasser 70 ans dans certains pays.⁸

L’Allemagne offre un cas particulièrement intéressant. L’OCDE souligne que l’allongement de la vie active sera essentiel pour financer les retraites allemandes et envisage, à terme, un lien entre l’âge légal et l’espérance de vie lorsque l’âge normal aura atteint 67 ans. L’emploi des travailleurs âgés a déjà fortement progressé depuis 2000.⁹

Ces expériences conduisent à une conclusion claire: modifier l’âge légal n’est efficace que si cette modification se traduit par davantage d’activité réelle. La réforme des retraites rejoint donc nécessairement celle du marché du travail, de la formation et de l’organisation des entreprises.

III. La France face à son propre paradoxe : moins de travail, plus de retraités, davantage de dépenses

La France aborde le vieillissement avec une combinaison particulière, on la observé : productivité horaire élevée, volume annuel de travail relativement faible, emploi des seniors encore inférieur à celui de plusieurs partenaires et niveau de dépense publique de retraite particulièrement important. Selon l’OCDE, les dépenses publiques de pensions représentent environ 13,4 % du PIB en France, contre 10,8 % en Allemagne et 8,1 % en moyenne dans l’OCDE.¹⁰ Le problème français n’est donc pas seulement celui du niveau des pensions. Il tient plus largement à l’équilibre entre nombre d’années travaillées, volume annuel de travail, nombre de retraités et productivité.

A. L’âge de départ : l’ajustement démographique suspendu ?

La réforme de 2023 avait engagé la France sur une trajectoire d’allongement de la vie active, en portant progressivement l’âge légal de 62 à 64 ans et en accélérant la durée d’assurance requise.

Cette trajectoire a été « suspendue » (on insiste) dans le cadre des négociations parlementaires de l’automne 2025. Pour éviter la censure envisagée par la gauche, le gouvernement centriste (macroniste ou du « Bloc central ») de Sébastien Lecornu a proposé de suspendre jusqu’en 2028 la progression de l’âge légal et de la durée d’assurance ; cette concession constituait l’une des principales conditions posées par les socialistes pour ne pas censurer le gouvernement. Le coût minimal annoncé de la suspension avait été évalué à 400 millions d’euros en 2026 et 1,8 milliard en 2027.¹¹

La réalité juridique est cependant plus nuancée qu’un simple retour à 62 ans. Depuis septembre 2026, l’âge légal s’échelonne progressivement de 62 ans et 9 mois à 63 ans et 9 mois pour les générations concernées, avant d’atteindre 64 ans pour les générations nées à partir de 1969.¹² La question économique demeure entière : quelle part de l’allongement de l’espérance de vie doit être consacrée à l’activité et quelle part à la retraite ?

Si la durée d’activité cesse de progresser alors que la durée de retraite continue de s’allonger, l’équilibre doit être recherché ailleurs : cotisations, niveau relatif des pensions, fiscalité, emploi, productivité ou épargne. Il n’existe pas de variable démographique gratuite.

B. De la suspension à la désindexation : deux ajustements de nature différente

Le débat budgétaire de 2026 ajoute une seconde dimension. Le gouvernement a annoncé en septembre 2026 son objectif de réaliser environ 6 milliards d’euros d’économies sur les retraites en 2027, avec notamment l’hypothèse d’une modification de l’indexation et de l’abattement fiscal de 10 % dont bénéficient les retraités.¹³

Il convient de distinguer clairement ce montant du coût de la suspension de la réforme : les 1,8 milliard d’euros correspondent à l’estimation initiale du coût de la suspension en 2027, tandis que les quelque 6 milliards constituent un objectif d’économies portant sur le poste des retraites dans le budget 2027.¹⁴

Cette juxtaposition révèle deux conceptions différentes de l’ajustement. La suspension de l’âge et de la durée de cotisation agit sur le flux futur de travail et de cotisations. La désindexation ou la modification du niveau des pensions agit sur le niveau des dépenses et le revenu disponible des retraités présents.

Ces instruments ne sont donc pas économiquement équivalents. Une économie réalisée sur les pensions peut améliorer les comptes publics à court terme ; elle n’augmente cependant ni le nombre d’actifs, ni le nombre d’heures travaillées, ni la productivité. Enfin, elle marque une régression nette par rapport aux cotisations déjà intégralement versées par les retraités au temps où ils étaient salariés, souvent pour des durées hebdomadaires de travail supérieures à 40 heures de surcroît. Cette considération amène justement au volume du travail.

C. Le déficit français de quantité de travail : vers une autre équation ?

Le paradoxe français se situe donc peut-être moins dans une insuffisance de productivité horaire que dans la combinaison entre durée des carrières, emploi des seniors et volume global de travail.

L’allongement de la vie active agit sur le flux de travail et de cotisations. L’emploi des seniors permet de transformer une partie du vieillissement démographique en ressource économique. L’augmentation du volume annuel de travail agit dans la même direction, lorsque les conditions économiques et sociales le permettent.

La productivité agit sur une autre dimension. Lorsque la population active progresse moins vite, l’investissement dans le capital productif, l’automatisation, la robotique et l’intelligence artificielle peut permettre de produire davantage avec moins de travail humain. C’est la stratégie industrielle et de fait financière qui a été retenue avec grand succès par le Japon.

Enfin, la diversification du financement agit sur le stock de patrimoine. La répartition peut demeurer le socle de la solidarité entre générations, tandis que l’assurance, l’épargne longue et la capitalisation peuvent constituer des ressources complémentaires. L’équation devient ainsi : allongement des carrières + emploi des seniors + volume de travail + productivité + automatisation + épargne longue.

La question des retraites cesse alors d’être exclusivement une question de paramètres sociaux. Elle devient une question de politique économique du cycle de vie.

IV. La réforme des retraites comme politique économique du cycle de vie

Le vieillissement démographique oblige à dépasser une conception des retraites réduite à l’équilibre annuel d’un régime. Lorsque la population active progresse moins vite que le nombre de retraités, la soutenabilité dépend simultanément de la durée des carrières, du taux d’emploi, du volume de travail, de la productivité et de la capacité à accumuler des actifs financiers.

A. Intelligence artificielle, robotisation et productivité : produire davantage avec moins de travailleurs

La première réponse ne consiste pas nécessairement à augmenter indéfiniment la quantité de travail humain. Elle peut également résider dans une transformation de sa productivité. Le vieillissement peut devenir un facteur d’investissement technologique. Le Japon en fournit l’exemple le plus visible, mais la Corée du Sud et, dans une autre configuration, Taïwan montrent également comment une contrainte démographique peut accompagner une montée en gamme technologique.

L’intelligence artificielle élargit désormais considérablement cette perspective. Elle peut compléter le travail humain dans les activités administratives, médicales, industrielles ou de services et permettre d’absorber une partie des effets du vieillissement sans réduire proportionnellement la capacité productive. Le vieillissement peut ainsi devenir simultanément une contrainte démographique et un marché industriel: robotique d’assistance, santé numérique, dispositifs médicaux, mobilité, logement adapté ou services aux personnes. La technologie ne compense cependant la diminution du travail que si l’investissement, les compétences et l’organisation productive permettent de transformer les gains potentiels de productivité en production réelle.

B. Répartition, assurance et capitalisation : le paradoxe de l’épargne française

La capitalisation ne constitue pas à elle seule une réponse au vieillissement. Les retraités de demain devront toujours consommer des biens et services produits demain. Elle permet néanmoins d’ajouter au financement courant des retraites un stock d’actifs constitué au cours des décennies précédentes.

La répartition organise principalement un transfert de ressources entre générations au même moment ; la capitalisation organise une accumulation de patrimoine destinée à produire des revenus futurs. Dans une économie vieillissante, les deux mécanismes peuvent donc être conçus comme complémentaires.

La France dispose d’une épargne importante. La question est moins d’épargner davantage que de savoir comment orienter une partie de cette épargne vers le capital de long terme, notamment au bénéfice des entreprises, de l’innovation et des infrastructures.

La politique des retraites rejoint alors la politique industrielle : l’épargne longue peut contribuer à financer les technologies dont l’économie vieillissante aura précisément besoin pour maintenir son niveau de production.

C. De la réforme des retraites à une politique économique du cycle de vie

Une politique française de long terme pourrait ainsi articuler plusieurs dimensions : prolonger les carrières lorsque cela est possible ; accroître l’emploi des seniors ; augmenter le volume de travail lorsque les conditions économiques et sociales le permettent ; accélérer l’investissement dans la robotique et l’intelligence artificielle ; transformer le vieillissement en marché d’innovation et d’exportation ; enfin, développer l’épargne longue et les mécanismes de capitalisation en complément de la répartition.

L’expérience allemande montre l’importance de la prolongation effective des carrières et de l’emploi des seniors ; les expériences japonaise et sud-coréenne montrent comment la contrainte démographique peut stimuler l’automatisation et créer de nouveaux marchés technologiques. Ces expériences ne constituent pas des modèles transposables tels quels à la France. Elles permettent plutôt d’identifier des mécanismes susceptibles d’être combinés.

Encadré n°1

Quels axes possibles pour une nouvelle politique française des retraites après 2027?

Une stratégie française pourrait rechercher un nouvel équilibre entre six dimensions : travailler plus longtemps lorsque cela est possible ; maintenir les seniors dans l’emploi ; accroître le volume global de travail ; investir davantage dans la robotique et l’intelligence artificielle ; transformer le vieillissement en marché industriel et technologique ; développer l’épargne longue en complément de la répartition.

L’enjeu ne serait pas de substituer un modèle étranger au modèle français, mais d’adapter l’économie française à une donnée désormais durable : une population qui vit plus longtemps et dont la proportion de personnes âgées augmente. La retraite cesse alors d’être seulement l’aboutissement d’une carrière ; elle devient l’un des paramètres d’une politique économique du cycle de vie, reliant travail, capital, technologie, industrie et solidarité entre générations.

L’allongement de la vie active agit sur le flux de travail et de cotisations ; la capitalisation agit sur le stock de patrimoine ; la robotisation et l’intelligence artificielle agissent sur la productivité du travail ; la politique industrielle agit sur la capacité de l’économie à transformer ces facteurs en production et en revenus.

Conclusion

Le vieillissement démographique ne constitue pas seulement un problème de retraites. Il transforme les conditions dans lesquelles les sociétés produisent, travaillent, épargnent et organisent la solidarité entre générations.

Depuis 2001, les grandes économies ont engagé des réponses différentes. Certaines prolongent davantage les carrières et l’emploi des seniors ; d’autres diversifient les sources de financement des retraites ; le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont également fait de la robotisation et de l’innovation technologique des instruments d’adaptation à la raréfaction relative de la main-d’œuvre. L’Allemagne, de son côté, illustre l’importance croissante accordée à la prolongation effective des carrières.¹⁵

La France se trouve devant une équation particulière. Sa productivité horaire demeure élevée, mais son volume de travail et son emploi des seniors sont relativement faibles, tandis que la dépense publique de retraite figure parmi les plus élevées de l’OCDE. La question ne peut donc être résolue durablement par une seule variable : ni l’âge légal, ni le niveau des pensions, ni les cotisations, ni même la capitalisation ne peuvent, isolément, absorber la totalité du choc démographique.

Trois leviers apparaissent complémentaires. Le premier est celui de la durée et de la quantité de travail, par l’allongement des carrières lorsque cela est possible et par une meilleure utilisation du potentiel des seniors. Le deuxième est celui de la productivité, grâce au capital, à l’innovation, à la robotisation et à l’intelligence artificielle. Le troisième est celui de la diversification du financement, la répartition pouvant être complétée par l’assurance et l’épargne longue.

La politique des retraites ne peut donc être durablement dissociée d’une politique du travail, de la productivité et de la capacité productive nationale. L’enjeu ultime n’est pas seulement de savoir comment répartir demain une richesse donnée entre actifs et retraités. Il est de déterminer quelle économie construire pour être capable de produire et d’accumuler suffisamment dans une société qui vit plus longtemps.

C’est en ce sens que la question des retraites devient une question géopolitique : derrière l’âge de départ et le financement des pensions se joue la capacité des grandes économies à adapter leur modèle productif au nouveau rapport entre démographie, travail, capital et technologie.

ANNEXES

Annexe 1 — Vieillissement, emploi des seniors et âge normal de retraite : principaux repères internationaux

Pays / zone Rapport 65+ / 20-64, 2025 Emploi 60-64 ans, 2024 Âge normal de retraite, 2024
France ~34 % < 45 % 64,3 ans
Allemagne ~36 % ~65 % 66,2 ans
Italie ~41 % ~45 % 67 ans
Espagne ~33 % ~55 % 65 ans
Pays-Bas ~33 % ~70 % 67 ans
Pologne ~32 % ~40 % 65 ans H / 60 ans F
États-Unis ~28 % ~60 % 66,7 ans
Canada ~31 % ~55 % 65 ans
Japon ~52 % > 70 % 65 ans
Corée du Sud ~30 % ~70 % 63 ans
OCDE 33 % 56,5 % 64,7 ans H / 63,9 ans F

Sources : OCDE, Pensions at a Glance 2025 ; OCDE, Employment Outlook ; statistiques nationales lorsque nécessaires. Les données d’emploi doivent être lues comme des ordres de grandeur comparatifs, compte tenu des différences de définition et de structure des marchés du travail.

Annexe 2 — Volume annuel de travail et productivité : le paradoxe français

Pays Heures travaillées par personne et par an (2024) Lecture synthétique
France 1 509 h Productivité horaire élevée, volume de travail relativement faible
Allemagne 1 334 h Faible durée annuelle, mais emploi des seniors plus développé
Pays-Bas ~1 430 h Temps partiel très important
Japon 1 617 h Volume de travail supérieur à France et Allemagne
États-Unis 1 796 h Volume de travail élevé très supérieur à France et Allemagne et forte accumulation de capital
Corée du Sud 1 865 h Volume annuel très élevé, très supérieur à France et Allemagne, et forte automatisation
OCDE ~1 742 h Référence internationale

Sources : OCDE, Hours worked et GDP per hour worked, données 2024.

NOTES

1. OCDE, Pensions at a Glance 2025: OECD and G20 Indicators, Paris, OECD Publishing, 2025, 248 p., chap. 1, « Recent pension reforms », section « Population ageing ». L’OCDE constate que le rapport entre les personnes âgées de 65 ans et plus et la population âgée de 20 à 64 ans est passé de 22 pour 100 en 2000 à 33 en 2025 et devrait atteindre 52 en 2050. 

2. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., chap. 8, « Finances of retirement-income systems », section « Public expenditure on pensions ». Les dépenses publiques de pensions sont données à 13,4 % du PIB pour la France et 10,8 % pour l’Allemagne, contre 8,1 % pour la moyenne de l’OCDE selon les séries comparables retenues. 

3. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., chap. 1, « Recent pension reforms », section « Population ageing ». L’OCDE projette notamment une diminution de la population d’âge actif au cours des prochaines décennies, avec des contractions particulièrement importantes dans plusieurs économies vieillissantes. 

4. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., indicateurs relatifs à l’emploi des travailleurs âgés ; OCDE, OECD Employment Outlook 2025, Paris, OECD Publishing, 2025, 274 p., notamment chap. 2, consacré aux transformations démographiques, au travail des seniors et aux enjeux de productivité.

5. OCDE, Hours worked et GDP per hour worked, statistiques comparatives, données 2024. Pour les comparaisons internationales de durée du travail et de productivité horaire, voir les séries statistiques correspondantes et les notes méthodologiques de l’OCDE. Les écarts doivent être interprétés avec prudence en raison des différences de méthodes statistiques et de structures d’emploi.

6. Charles Raffin et Hatice Yildiz, « Depuis 1975, le temps de travail annuel a baissé de 350 heures, mais avec des horaires moins réguliers et plus contrôlés », Insee Première, n° 1749, 19 novembre 2019, 4 p., spéc. pp. 1-2. Les auteurs estiment qu’entre 2000 et 2003, lors de la mise en œuvre des 35 heures, la diminution du temps de travail des salariés à temps complet a représenté environ 125 heures annuelles en moyenne. 

7. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., chap. 3, « Current retirement ages », section « Normal retirement age ». L’OCDE définit l’âge normal de retraite comme l’âge auquel une personne peut prendre sa retraite sans pénalité sur la base d’une carrière complète débutant à 22 ans ; cette définition explique certains écarts avec l’âge légal couramment utilisé dans les débats nationaux. 

8. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., chap. 3, « Future retirement ages », section « Key results ». L’OCDE relève que plusieurs pays ont prévu des mécanismes d’évolution de l’âge de retraite et que les âges futurs peuvent atteindre ou dépasser 70 ans dans certaines configurations. 

9. OCDE, Pensions at a Glance 2025: Germany, Paris, OECD Publishing, 2025, fiche nationale « Germany », spéc. section consacrée aux perspectives de l’âge de retraite et à l’évolution liée à l’espérance de vie.

10. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., chap. 8, « Finances of retirement-income systems », sections « Public expenditure on pensions » et « Long-term projections of public pension expenditure ». 

11. Olivier Pérou et Nathalie Segaunes, « Réforme des retraites : comment Sébastien Lecornu s’est converti à la suspension pour obtenir la bienveillance des socialistes », Le Monde, 15 octobre 2025 ; Financial Times, « French PM to freeze Emmanuel Macron’s pension reform until 2027 », 14 octobre 2025. Le Financial Times confirme le coût annoncé de 400 millions d’euros en 2026 et de 1,8 milliard d’euros en 2027 et relie explicitement la suspension aux négociations parlementaires sur le budget 2026.

12. « Âge légal, carrières longues… Ce qu’implique concrètement la suspension de la réforme des retraites », Le Figaro, 8 octobre 2025 ; Bertrand Bissel et Thibaud Métais, « Âge de départ, durée de cotisation, budget… Ce que change la suspension de la réforme des retraites », Le Monde, 15 octobre 2025 ; Service-Public.fr, « Suspension de la réforme des retraites : qui est concerné ? », mise à jour 2026. Ces sources permettent de distinguer le décalage de la montée en charge de la réforme de 2023 d’un retour général et immédiat à l’âge légal de 62 ans.

13. Bertrand Bissel, « Le gouvernement veut économiser 6 milliards d’euros sur les retraites en 2027 », Le Monde, 11 septembre 2026 ; Sébastien Lecornu, entretien au Figaro, 17 septembre 2026 ; Financial Times, « France seeks to rein in pensions and state salaries in 2027 », 1er octobre 2026. Le gouvernement a annoncé un effort demandé aux retraités inférieur à 6 milliards d’euros en 2027, dont les modalités devaient notamment porter sur la désindexation partielle des pensions (au-dessus d’un plancher de l’ordre de 2000 € par mois) ou l’abattement fiscal de 10 % ; le Financial Times replace cette mesure dans l’ensemble du programme de réduction du déficit public.

14. « Retraites : ce que contient la lettre rectificative, qui prévoit la suspension de la réforme », Le Monde, 23 octobre 2025. La charge de la suspension initialement évaluée à 1,8 milliard d’euros en 2027 a ensuite été réévaluée à 1,4 milliard d’euros dans la lettre rectificative au projet de loi de financement de la Sécurité sociale.

15. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., chap. 3, « Current retirement ages » et « Future retirement ages », ainsi que les fiches nationales consacrées à l’Allemagne, au Japon, à la Corée et aux États-Unis. L’étude comparative met en évidence la diversité des combinaisons entre âge de retraite, emploi des seniors, régimes professionnels et épargne. 

16. OCDE, Pensions at a Glance 2025, op. cit., 248 p., chap. 2, « Pension systems and pension financing ». La distinction entre régimes par répartition et régimes financés par capitalisation ne supprime pas la contrainte économique fondamentale : les biens et services consommés par les retraités doivent être produits au moment de leur consommation.

17. OCDE, OECD Employment Outlook 2025, Paris, OECD Publishing, 2025, notamment la section consacrée à l’intelligence artificielle, à la productivité et au vieillissement. L’OCDE souligne que l’IA peut contribuer à prolonger les carrières en réduisant certaines contraintes physiques et en améliorant les conditions de travail des travailleurs âgés, mais que les gains de productivité dépendent de la diffusion effective des technologies, de l’investissement, des compétences et de l’organisation des entreprises.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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