ENTRETIEN – Israël ou l’autre visage photographié par Didier Ben Loulou

ENTRETIEN – Israël ou l’autre visage photographié par Didier Ben Loulou

lediplomate.media — imprimé le 01/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Né à Paris, Didier Ben Loulou vit et travaille entre sa ville natale et Jérusalem. Lauréat de la Villa Médicis hors les murs et bénéficiaire d’une bourse du FIACRE (ministère de la Culture), il développe depuis plus de quarante ans une œuvre photographique singulière et inclassable, profondément ancrée dans l’espace méditerranéen.

Au cœur de sa démarche artistique, l’errance joue un rôle essentiel. À travers de multiples voyages, il sonde et cartographie un territoire sans fin, affranchi de toute notion de frontière. Son travail recompose ainsi une géographie intime, révélant un monde fragile et incertain, façonné par les traces, l’histoire, les signes et, par-dessus tout, l’Homme et sa mémoire.

Nourri par un dialogue permanent entre l’image, la philosophie, la littérature et la poésie, Didier Ben Loulou est l’auteur d’une vingtaine de livres, publiés principalement aux Éditions de La Table Ronde, à Paris, et aux Éditions Arnaud Bizalion, à Marseille.

Ses œuvres font régulièrement l’objet d’expositions en Europe et aux États-Unis et figurent au sein de prestigieuses collections publiques, parmi lesquelles le Victoria & Albert Museum à Londres, la Maison européenne de la photographie et le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris, ou encore le Museum of Fine Arts de Houston.

Pour Le Diplomate, Didier Ben Loulou revient sur son travail et interroge, à travers son expérience et son regard de photographe, ce que signifie photographier les hommes, les territoires et leurs mémoires lorsque la guerre vient bouleverser jusqu’à notre manière de voir. Son site : www.didierbenloulou.net

Propos recueillis par Dorothée Retornaz

Le Diplomate : Quel souvenir vous évoque la Bretagne ? Saint Malo : Prémices d’une Odyssée ?

Didier Ben Loulou : Évoquer la Bretagne pour moi, c’est d’abord replonger en enfance. C’est renouer avec des paysages et des moments précis où l’on est, enfant, une véritable plaque sensible qui enregistre tout. Encore aujourd’hui, cette lumière si particulière des nuages de la Côte d’Émeraude, qu’il fasse un temps d’hiver ou d’été, joue un rôle souterrain et inconscient dans mon travail de photographe. Au-delà de ça, j’ai une affection profonde pour cette région de Saint-Malo et de Cancale que j’ai si bien connue. Je revois ces vieux loups de mer, ces Terre Neuvas et tous ces marins avec leurs casquettes, qui regardaient l’horizon et le retour des chalutiers rentrant au port. Je me rappelle ces femmes allant chercher le poisson, les marées, l’animation de la criée, les criques, les sentiers des douaniers… Il y a aussi les odeurs, inoubliables : celle du varech et de l’iode sur la plage du Sillon à Saint-Malo. Tout cela me replonge dans une France des années 1960-1970, une époque qui me paraît aujourd’hui d’un autre temps, comme un monde révolu. Tout cela évoque pour moi une immense poésie, indissociable de souvenirs très personnels et d’une dimension profondément enfouie en moi. C’est vrai qu’on me connaît aujourd’hui comme un photographe vivant à Jérusalem, mais cette « enfance bretonne » a une importance capitale à mes yeux, même si j’y retourne très peu. C’est un lien secret, très particulier.

L’homme n’est pas un bloc, il est un archipel d’îles mystérieuses reliées par les océans de nos métissages. Peut-être qu’un jour, d’ailleurs, je reviendrai sur ce territoire pour en faire un livre, en m’appuyant sur mes archives personnelles et mes textes, afin de donner corps à cette part polymorphe de ce que nous sommes. Puis, mon goût du voyage vient sans doute de cette région et de ces marins croisés au fil des rencontres, ces anciens capitaines au long cours qui me parlaient d’expéditions lointaines. Tout cela m’a transmis une forme de voyage par procuration, une envie irrésistible d’ailleurs.

Photo Didier Ben Loulou
Photo Didier Ben Loulou

Quand et comment s’est passée votre Alyah ? Devenu Oleh, qu’attendiez-vous de ce retour à la source?

Au départ, je ne pensais pas du tout vivre un jour en Israël. Je ne viens pas d’une famille particulièrement religieuse ou pratiquante ; on aimait ce pays de loin, d’une manière presque pudique mais sincère. Je me souviens encore de ces moments passés devant le poste de télévision, notamment pendant la guerre de Kippour, à regarder les images avec beaucoup d’inquiétude, le cœur serré, suspendu au moindre événement. C’était un attachement fait d’empathie, d’histoire partagée et de frissons lointains, sans jamais imaginer que cette terre lointaine deviendrait un jour mon quotidien.

Encore très jeune en 1981, tout a basculé lorsque je suis parti vivre au kibboutz Maagan Michael. C’était la condition sine qua non : apprendre l’hébreu en échange de travail. Là-bas, j’ai enchaîné toutes sortes de boulots pour m’intégrer et apprivoiser cette nouvelle langue. Après cette expérience d’un an et demi, je me suis installé à Tel-Aviv pour une durée similaire, en multipliant là aussi les petits emplois. À l’époque, ce n’était vraiment pas évident. La vie était très spartiate : au début des années 1980, Israël n’avait pas grand-chose à offrir sur le plan matériel. C’était une période rude, spartiate, mais c’est précisément ce qui a forgé mon ancrage. De fil en aiguille, je suis resté parce que j’ai fini par aimer l’énergie de ce pays, cette singularité qu’on ne trouve nulle part ailleurs. J’ai senti que quelque chose s’y passait, et c’est ce qui m’a poussé à m’établir, d’abord en me mariant, puis en posant mes valises à Jérusalem. En parallèle, j’ai commencé à travailler sur des projets photographiques qui ont donné naissance à plusieurs livres, comme mon ouvrage sur Jérusalem, celui sur Jaffa ou Israël 80’s.

Mais pour répondre plus précisément à votre question, je ne crois pas que j’étais initialement parti pour m’installer définitivement. Je voulais simplement vivre une expérience, et c’est une suite de hasards heureux qui m’ont retenu. Malgré tout ce que cela implique, la guerre, le terrorisme, la violence, la perte d’amis, c’est un fait : je me sens bien, je me sens chez moi. Pour autant, je me sens tout aussi bien chez moi en France. C’est là que la question des identités devient passionnante : je suis resté profondément attaché à mes racines, à notre langue et à sa littérature, tout en me sentant pleinement relié à ce pays, à l’hébreu, au rapport au texte, à la terre, et surtout aux gens, à ce peuple avec qui je partage mon quotidien et mon destin. Vivre à Jérusalem, c’est aussi habiter une cité traversée par une multitude d’identités. C’est cela, la vraie richesse : cette capacité à voir dans l’autre beaucoup plus qu’un simple individu, dans une réalité tellement plus dense. Franchement, il n’y a que les fanatiques pour chercher une forme de pureté, que ce soit chez les autres ou pour eux-mêmes. De toute façon, la pureté n’existe pas, et quelqu’un qui commence à vous parler de ça est déjà suspect. Pour finir, j’ai la chance immense de vivre dans un lieu tout à fait exceptionnel : l’un des berceaux de l’humanité, une ville profondément sacrée, trois fois millénaire, où le monothéisme a pris racine. C’est un privilège extraordinaire pour un photographe d’avoir pu explorer ce territoire si chargé d’histoire. Ce travail de longue haleine s’est traduit par quinze années d’immersion quotidienne dans la vieille ville, traversant les deux intifadas avec leur lot de moments de folie et de fulgurances sublimes. Bref, habiter un tel endroit est une chance inouïe. Et par-dessus tout, j’y ai élevé mes enfants et j’y ai aujourd’hui mes petits-enfants : l’ancrage s’est fait ainsi, de façon évidente.

C’est dans une valse d’ombre et de lumière que le photographe, l’écrivain tend à dévoiler une vérité enveloppée d’un voile mystérieux. Jabès écrivait qu’il faut apprendre à écrire avec des mots gorgés de silence. L’art photographique ne doit-elle pas au contraire le briser pour mieux l’éclairer comme a pu l’entreprendre Lee Miller avec sa photo du piano (Piano by Broadwood 1940), les camps de concentration ?

Peut-être que la vraie fonction de l’art est de l’ordre du dévoilement. Qu’il s’agisse de Giotto, de Rembrandt ou de Mark Rothko, le grand art a profondément à voir avec la spiritualité. À travers l’histoire, cette quête a permis de rendre visible l’invisible, d’élever l’âme humaine face au mystère du monde et de toucher un véritable secret. Pourtant, on peut se demander si l’art conserve cette fonction aujourd’hui. Entre la sécularisation et une marchandisation où tout est réduit à une valeur marchande, sans filtre ni hiérarchie, il y a un véritable hiatus. Plutôt que d’élever, l’art contemporain tend parfois à obscurcir encore plus le monde. C’est un constat lucide : nous sommes aujourd’hui loin de cette idée originelle de dévoilement, et c’est une réalité avec laquelle il faut composer.

Face au vacarme du monde, le silence est devenu une nécessité vitale. Ce n’est pas un luxe, mais un choix radical pour s’extraire de l’agitation. Qu’on soit artiste ou non, ce besoin de faire une pause avant de s’engager reste profondément naturel pour retrouver la vérité de l’être. Le véritable défi, c’est d’apprendre à s’exprimer avec des mots qui laissent de la place à ce silence. Face au chaos, à l’horreur ou à une émotion trop forte, le langage du quotidien sonne creux. Créer ou écrire, ce n’est donc pas chercher à tout raconter ni à saturer le vide : c’est choisir des mots qui portent en eux ce qu’on ne peut pas formuler. C’est tout le rôle de la poésie, à l’image d’un Edmond Jabès : le silence n’est jamais un manque, c’est précisément ce qui donne toute sa force à ce qu’on essaie de dire. En fait, quand on y réfléchit, la photographie a un lien ontologique profond avec l’idée de documenter et de rendre compte. Ça a été sa fonction première pendant très longtemps, et ça le reste d’une certaine manière. À l’image du travail mené par Lee Miller dans les camps de concentration, c’est le degré zéro ou le sommet absolu de cette fonction de témoignage : un « témoignage » d’une violence inouïe qui nous force à regarder ce que l’histoire a de plus sombre. Qu’il s’agisse de documenter l’horreur historique, la photo garde ce pouvoir vertigineux de témoin qui ne cille pas, nous renvoyant directement à notre condition face au temps, à l’espace et à la mémoire. C’est ça qui fait toute la puissance du médium. Néanmoins, c’est un paradoxe fou : quand on parle de ce fameux « témoignage », je me rends compte que je suis beaucoup plus captivé, beaucoup plus touché par la lecture de Primo Levi ou d’Elie Wiesel que par le fait de regarder les photos de Dachau et Buchenwald. D’un côté, on a la photo — celle des baraquements, des rescapés, de ces corps suppliciés —, qui est la preuve irréfutable, brute et immédiate. Elle s’impose à nous et nous jette l’horreur à la figure sans qu’on puisse détourner les yeux. Et pourtant, face à cette image, on peut parfois rester comme bloqué, maintenu à distance par la violence du visuel ou anesthésié par l’excès de choc. De l’autre, on a la littérature. Et là, paradoxalement, les mots parviennent à creuser un chemin beaucoup plus profond en nous. Pourquoi ? Parce que l’écrivain ne se contente pas de montrer la surface des choses ; il déploie le temps, la pensée, la lenteur de la conscience, le détail intime du vécu. La photo montre l’horreur figée dans l’instant, mais la littérature nous fait entrer dans l’expérience de l’intérieur, dans la complexité de ce qui s’est joué dans la tête et dans l’âme des victimes.

La photographie doit-elle selon vous éduquer ?

Je conteste profondément l’idée selon laquelle la culture et l’art auraient une quelconque vertu éducative ou morale intrinsèque. On entend souvent dire qu’éduquer par l’art, c’est vacciner contre la barbarie, mais l’histoire nous a prouvé le contraire de la manière la plus tragique qui soit. Comment peut-on encore croire que la culture civilise quand on sait que des bourreaux pouvaient écouter les fugues de Jean Sébastien Bach ou lire la poésie de Hölderlin le soir, tout en planifiant et en exécutant des atrocités indicibles dans les camps de la mort ? Cet exemple historique démontre de façon implacable que la plus haute sensibilité artistique et la cruauté humaine la plus absolue peuvent cohabiter chez un même individu. Par conséquent, je ne crois pas que l’art ait pour mission d’« éduquer » au sens moral du terme, ni de faire barrage à la barbarie. L’art est une expression de l’esprit humain, avec ce qu’il a de plus sublime comme de plus ténébreux. Si l’on doit parler d’éducation artistique, ce n’est certainement pas pour façonner de prétendues bonnes personnes, mais tout au plus pour aiguiser l’esprit critique, stimuler la créativité et ouvrir des espaces de liberté. Mais en aucun cas la culture ne doit être brandie comme un rempart automatique contre la violence du monde. La photographie m’aide d’abord à apprendre à regarder, à observer et à prêter attention au moindre détail. Elle me permet de mieux comprendre l’humanité, de me laisser traverser par les choses pour en saisir l’essence, et de saisir le geste des hommes avec tout ce qu’il implique — parfois de tragique ou d’horrible, mais heureusement aussi de lumineux et d’heureux. À mes yeux, la photographie n’a pas pour rôle d’éduquer les autres ; elle est là pour aider celui qui est derrière l’appareil, comme celui qui est derrière un pinceau, un clavier ou un stylo, à se grandir, à être le plus pleinement soi-même. Il s’agit de trouver son propre point de gravité, son « point d’intériorité », cet endroit où l’on possède quelque chose de singulier à dire, et de voir si cette expression peut résonner chez les autres, pourquoi pas.

Dans "Sincérité du visage" vous tentez de raconter la violence de la guerre. "Seaside" votre dernier ouvrage, nous offre une tout autre approche maculée néanmoins de sang. Que cherchiez-vous à nous montrer ?

Ce projet, Sincérité du visage, est né d’un travail que je menais à Jérusalem au moment des deux Intifadas, des années extrêmement douloureuses marquées par la terreur et la violence de part et d’autre. Dans ce contexte, ce qui m’intéressait viscéralement, c’était de me pencher sur le visage, sans pour autant chercher à désigner précisément ou à étiqueter telle ou telle population pour le lecteur, qu’il s’agisse de Juifs, d’Arabes musulmans ou de chrétiens. Ce qui comptait, par-delà ces appartenances, c’était le rapport brut et universel à cette population unie par la même douleur de la guerre, avec des traits profondément marqués par le conflit à son paroxysme. En cadrant ces visages, il y avait chez moi une volonté profonde de renouer avec ce que le philosophe Emmanuel Levinas appelle la « nudité du visage », en allant au plus près de la carnation, de la peau, des rides, du regard — même quand il se dérobe —, et parfois jusqu’à montrer les mains, car les mains aussi ont une valeur très particulière dans ce que dit un être humain. C’était une façon de montrer ce qu’il y a de plus irréductible et d’essentiel : une vie, tout simplement, loin des corps réduits à de simples statistiques ou à des décomptes de morts. Mon livre, Seaside, paru en 2025 aux éditions La Table Ronde, raconte quant à lui une longue marche le long du littoral, entre la frontière de Gaza et celle du Liban. Dans ces moments terribles, il était capital pour moi de montrer autre chose que le conflit, la guerre et la souffrance. Il ne s’agissait pas pour autant de fuir la réalité, celle des combats avec leurs morts, leurs deuils, et ces moments si douloureux après le 7 octobre, mais de poursuivre autrement, de trouver un chemin pour me retrouver, reprendre mes esprits et m’autoriser une renaissance. Cette marche au bord de la Méditerranée voulait une véritable immersion poétique, au milieu du fracas des armes et des ruines, alors que nous sommes saturés d’images et incapables de voir la fin. Face à cela, j’avais besoin d’avancer droit, de me tenir là, au bord de l’eau, bercé par ce bruit des vagues et le ressac infiniment apaisant. J’avais ce besoin vital de trouver, si possible, une parenthèse de paix et de croire encore en l’espoir. Ce qui m’importait, c’était d’aller vers quelque chose de tout à fait simple : rien de grandiloquent, rien d’épique, loin de toute photographie hyperbolique. Je voulais m’attarder sur des petits riens, sur des rebuts, des ruines, des fleurs, un bout de plage ou le petit port de pêche de Jisr az-Zarqa, pour faire en sorte qu’on respire l’air marin, tout simplement. C’est un livre épuré, qui m’a permis d’échanger une poignée de main avec un vieux pêcheur arabe, de me perdre dans Jaffa ou de m’attarder sur des sites archéologiques comme à Ashkelon et à Césarée. Bref, Seaside m’a aidé à traverser ce moment où cette guerre m’avait profondément remué et déstabilisé, tout en restant debout face à ce fracas.

L’antisémitisme ne cesse de prendre de l’ampleur de par le monde. Comment le vivez-vous en tant qu’artiste ? Votre travail se trouve t’il impacté à l’étranger à cause de la guerre ? Avez-vous connu une forme de "répit artistique" ?

En préambule, je dirais d’abord que j’ai perdu beaucoup d’amis en France depuis le 7 octobre. Des gens qui ont cessé de me parler, qui m’ont marginalisé. Un véritable fossé s’est creusé entre ce qui reste de mon entourage et ceux qui ont coupé les ponts, parfois parce que j’ai refusé des propos que je jugeais inacceptables. J’ai le sentiment que beaucoup de choses se sont libérées depuis cette date, au sens où une parole s’est affranchie de ce qui avait sans doute été contenu pendant des décennies après la Shoah. Aujourd’hui en Europe, la caricature d’Israël en État génocidaire ou colonialiste témoigne d’une méconnaissance profonde de la société israélienne, de son histoire, ainsi que de la complexité de ce qui se joue concrètement sur le terrain. Ce fossé met en lumière une réalité bouleversante : la solitude de ce pays, qui résonne étrangement avec la solitude séculaire des Juifs en diaspora. Israël se retrouve aujourd’hui dans une position d’isolement total. Bien sûr, la discussion reste ouverte et nécessaire : on peut débattre de la manière dont la guerre a été conduite à Gaza, de la situation du peuple palestinien, et porter des revendications légitimes. Mais ce que l’on observe dépasse l’entendement. Il y a là une part d’irrationnel, comme si Israël constituait l’unique abcès du monde, au point d’en venir à délégitimer l’existence même du pays (from the river to the sea). On ne pose pas cette question de la disparition légitime pour la Chine concernant le Tibet, pour la Russie avec l’Ukraine, ou pour tant d’autres conflits à travers la planète. Cette fixation unique, où l’on conteste spécifiquement le droit d’un État à exister, ressemble à une anomalie. C’est précisément cette singularité qui est à la fois très gênante et profondément inquiétante. La rencontre, inlassablement recommencée et inlassablement ratée, du nom juif et de l’Europe » : et si, face à cela, l’avenir des Juifs s’écrivait aujourd’hui ailleurs, loin des illusions de l’intégration, en renouant avec la force de son propre nom ? On peut se demander si nous vivons la fin de cette figure majeure que Jean Claude Milner appelait le « Juif de savoir ». Cette époque qui a nourri le XXe siècle avec des esprits aussi libres que Kafka, Benjamin, Freud ou Proust, jusqu’aux voix d’un Elias Canetti ou d’un Emmanuel Levinas, serait-elle définitivement close ? Ce Juif qui habitait la culture occidentale tout en y maintenant une distance critique se retrouve-t-il sans port d’attache spirituel, dans une Europe qui ne cherche plus vraiment à se confronter à cette altérité ? Pour prendre la mesure de ce basculement, les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’Europe comptait 9 millions de Juifs en 1939, il n’en reste guère qu’un million aujourd’hui. Dès lors, quelle suite donner à cette histoire ? En marge de mes autres projets, je mène depuis une trentaine d’années une quête souterraine et intime : l’Alephbet. Sur les collines de Judée et dans les paysages de Galilée, je marche et je traque les traces, ce que la nature et la pierre partagent avec le dessin secret des lettres. C’est un travail exigeant, façonné dans le silence, qui a tout de même pris corps à travers quelques livres et expositions comme Mémoire des lettres à La Table Ronde ou plus récemment L’Alephbet chez Arnaud Bizalion.

Au fond, à travers ces fragments et ces signes brisés, j’interroge la persistance de ces lettres et du Livre qui traversent les millénaires comme un absolu mystère. C’est une exploration patiente du temps, de la mémoire et de l’empreinte.

Des élections législatives se préparent en Israël. "Campagne la plus immonde de l’histoire d’Israël" souligne Nadav Eyal journaliste dans le quotidien Yediot Aharonot.

C’est vrai que quand on entend des éditorialistes comme Nadav Eyal parler de la campagne la plus violente de l’histoire d’Israël, ça traduit bien le climat actuel. On est face à une société profondément fracturée, où les tensions politiques atteignent des sommets et où le débat public est devenu extrêmement toxique. Mais en même temps, malgré cette atmosphère irrespirable et ces affrontements permanents, la campagne suit son cours et les institutions continuent d’avancer. C’est un moment charnière et très tendu, mais c’est aussi le reflet direct des divisions profondes qui traversent le pays aujourd’hui.

Venues de multiples théâtres à la fois, les attaques (drones, missiles terrorisme…) font subir à l’État Hébreu une menace constante. Comment selon vous la paix peut-elle être envisagée ? Quels Hommes bâtiront sur du sable ? (Livre des questions)

À la question de savoir comment envisager la paix et la sécurité, je réponds que la complexité devient extrême dès lors que le religieux a pris le pas sur le politique. Ce conflit tend ainsi à se transformer en un affrontement théologique où, de part et d’autre, la terre est brandie comme un absolu sacré et inaliénable, légué par l’histoire et le ciel. Cet enchevêtrement des promesses divines et des revendications identitaires s’ajoute à un environnement régional hostile, pris en étau par l’Iran et ses proxies, du Hezbollah au Liban aux milices chiites en Irak et aux Houthis au Yémen, multipliant les fronts auxquels Israël doit faire face. Celui-ci est marqué non seulement par l’épuration ethnique tragique de plus d’un million de Juifs chassés du monde arabe au siècle dernier, mais aussi par le calvaire et la quasi-disparition progressive des chrétiens d’Orient en Irak, en Syrie et partout dans la région, victimes d’un rejet sectaire et systémique. Cette réalité s’alourdit de la menace sérieuse que constituent les velléités et la course obstinée de l’Iran à se doter de l’arme atomique. C’est un danger existentiel majeur, non seulement pour l’État d’Israël, mais pour la stabilité de la région et du monde. Le tout s’alimente d’une idéologie d’islam politique radical et des Frères musulmans au sein du monde sunnite, dont le dogme absolutiste et les logiques du djihad transforment la haine de l’autre en un devoir sacré, posant un défi civilisationnel redoutable à travers le monde et jusqu’au cœur de l’Europe. Ceux qui bâtissent sur le sable font preuve d’une grande naïveté face à ces faits historiques et à ces courants radicaux, une réalité accablante étant illustrée par le fait que plus de 70 % des Palestiniens de Cisjordanie voteraient aujourd’hui pour le Hamas, cette organisation à l’identité théocratique violente qui a imposé sa férule tyrannique sur toute la population palestinienne de la bande de Gaza, ne laissant plus rien aux modérés, aux femmes, aux homosexuels, aux minorités et rejetant totalement l’OLP. Malgré cela, certains s’obstinent à croire qu’une simple gestion diplomatique de surface ou des compromissions illusoires suffiront. À l’inverse, si je dois envisager une véritable sécurité, je sais qu’elle exige de bâtir sur le roc d’une lucidité implacable, de la neutralisation absolue du programme nucléaire iranien, et d’une défense intransigeante de l’État d’Israël et de nos démocraties face à la terreur. Cela implique aussi, par effet miroir, de reconnaître que la société israélienne devra elle aussi balayer devant sa porte et se défaire de ses propres extrémismes et dérives suprémacistes pour renouer avec l’exigence morale qui la fonde. Tout cela en gardant l’espoir inébranlable qu’au-delà des ténèbres actuelles, les peuples de cette région, y compris les Palestiniens, lorsqu’ils seront enfin libérés de l’emprise destructrice de leurs propres fanatiques, finiront par s’affranchir de ce carcan dogmatique pour aspirer enfin à un avenir partagé de prospérité, de liberté et de paix authentique.

Photo Didier Ben Loulou

Photo Didier Ben Loulou

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Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz est correspondant de presse indépendant pour Le Dauphiné Libéré et modératrice d’échanges portant sur l’aéronautique, la géopolitique et la littérature dans différents salons du livre en région Rhône Alpes.

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