PORTRAIT – Philippe Séguin : La souveraineté à l’épreuve du réel

Par Pierre Sassine
Il est tentant de réduire Philippe Séguin à Maastricht et à ce discours du 5 mai 1992 qui demeure l’un des grands moments parlementaires de la Ve République. Ce serait pourtant oublier l’essentiel. Séguin ne fut pas seulement une voix du souverainisme français. Maire, ministre, président de l’Assemblée nationale, président du RPR puis Premier président de la Cour des comptes, il confronta ses convictions à plusieurs formes du pouvoir. Seize ans après sa disparition, sa singularité tient précisément à cette rencontre entre pensée et action. Son gaullisme ne relevait ni de la nostalgie ni d’un corpus récité : il reposait sur une certaine idée de l’État, de la nation, du social et de la responsabilité politique.
De la République reçue à la République exercée
Philippe Séguin naît le 21 avril 1943 à Tunis. Son père, Robert Séguin, meurt au combat en septembre 1944, alors qu’il n’a que vingt-trois ans. Philippe devient pupille de la Nation. Il serait hasardeux de faire de cette enfance la clé de toute sa trajectoire, mais elle inscrit très tôt son rapport à la République dans une réalité concrète : l’État n’est pas seulement une administration ou une abstraction juridique ; il protège, transmet et engage.
Après Sciences Po Aix, l’ENA et la Cour des comptes, il entre en politique et est élu député des Vosges en 1978. Dès ses débuts, il manifeste une indépendance qui deviendra l’un de ses traits les plus constants. En octobre 1978, il demande que le Parlement débatte de la peine de mort. En septembre 1981, il vote son abolition avec seulement dix autres députés RPR. Chez lui, l’appartenance politique n’abolit pas le jugement personnel.
Élu maire d’Épinal en 1983, réélu en 1989 puis en 1995, il dirige la ville jusqu’en 1997. Cette longue expérience locale compte dans son parcours. Il modernise les infrastructures de transport, de santé et de loisirs et favorise l’implantation de formations supérieures. Épinal devient pour lui autre chose qu’un bastion électoral : un terrain où l’action publique se mesure à ce qu’elle transforme réellement.
De 1986 à 1988, ministre des Affaires sociales et de l’Emploi dans le gouvernement de Jacques Chirac, il intervient sur l’emploi, l’insertion et le dialogue social. En 1987, il porte notamment la réforme de l’emploi des travailleurs handicapés, avec l’objectif de 6 % dans les entreprises d’au moins vingt salariés. Cette dimension sociale est essentielle pour comprendre son gaullisme. L’autorité de l’État n’a de sens que si elle se traduit dans la vie collective et la cohésion nationale.
Chez Séguin, le gaullisme est ainsi moins une doctrine figée qu’une manière d’articuler indépendance nationale, autorité publique, exigence sociale et liberté de jugement. C’est cette cohérence qui va trouver son expression la plus spectaculaire lors du débat sur Maastricht.
Maastricht : qui décide et devant qui répond-on ?
Le traité de Maastricht donne à Philippe Séguin une place singulière dans l’histoire politique française. Le 5 mai 1992, pendant plus de deux heures à la tribune de l’Assemblée nationale, il défend une exception d’irrecevabilité contre le traité. Le discours marque parce qu’il dépasse la seule question européenne.
Séguin n’est pas hostile à l’Europe. Il conteste une conception de la construction européenne qui, selon lui, éloigne la décision politique du cadre dans lequel s’exerce la souveraineté populaire. Sa question est au fond très simple : jusqu’où un peuple peut-il transférer sa capacité de décision sans altérer le lien démocratique entre choix, responsabilité et sanction ?
C’est là que son opposition à Maastricht dépasse le contexte de 1992. Pour lui, une démocratie ne repose pas seulement sur des institutions ou des procédures. Le citoyen doit pouvoir identifier celui qui décide, lui demander des comptes et, le moment venu, le sanctionner ou le remplacer. Lorsque les niveaux de décision se superposent au point de rendre cette responsabilité difficile à établir, la souveraineté elle-même devient plus abstraite.
On peut discuter les diagnostics de Séguin sur l’Europe et contester certaines de ses anticipations. L’intérêt de son raisonnement n’est pas d’en faire un prophète rétrospectif. Il réside dans la question qu’il pose : où se trouve le pouvoir politique, et devant qui celui qui l’exerce répond-il ?
Le 20 septembre 1992, les Français approuvent le traité d’une courte majorité. Séguin accepte le verdict d’un peuple auquel il avait précisément voulu rendre la décision. Une conviction démocratique suppose aussi d’accepter de perdre.
Quelques mois plus tard, en avril 1993, il devient président de l’Assemblée nationale. L’épisode permet de mesurer la continuité entre son discours et sa pratique. Sous sa présidence, le contrôle parlementaire est renforcé. Il est notamment l’un des inspirateurs de la révision constitutionnelle de 1995 qui instaure la session parlementaire unique et réserve une séance par mois à un ordre du jour fixé par chaque assemblée.
Il ne suffit donc pas d’affirmer où réside le pouvoir : encore faut-il donner aux institutions les moyens de décider, de contrôler et d’agir. La souveraineté n’est pas seulement proclamée. Elle doit être équipée.
Une certaine idée de l’homme d’État
En 1995, Philippe Séguin soutient Jacques Chirac contre Édouard Balladur et appartient pleinement à la sensibilité gaulliste sociale qui trouve alors une expression nationale dans le thème de la fracture sociale. Chirac élu, Alain Juppé est nommé Premier ministre et Séguin demeure à la tête de l’Assemblée nationale.
Après la défaite de la droite aux législatives de 1997, il prend la présidence du RPR. L’expérience est plus difficile. Ses relations avec Jacques Chirac, les tensions internes du mouvement et les désaccords sur la stratégie des élections européennes conduisent à sa démission en avril 1999. Son indépendance, qui fait sa force, révèle aussi ses limites : Séguin n’est pas toujours un homme de compromis et supporte mal les arrangements qu’il juge contraires à ses convictions.
Il ne faut donc pas en faire une figure sans aspérités. La politique exige aussi de composer, de construire des alliances et parfois d’accepter des compromis imparfaits. En 2001, la droite parisienne se présente divisée entre Philippe Séguin et Jean Tiberi. Bertrand Delanoë l’emporte. Ce revers ne résume pourtant pas une carrière au cours de laquelle Séguin aura exercé presque toutes les grandes formes de responsabilité publique, à l’exception du sommet de l’exécutif.
Le 21 juillet 2004, il est nommé Premier président de la Cour des comptes. Ce dernier chapitre n’a rien d’une retraite. Il renforce la visibilité et l’indépendance de l’institution et accompagne le développement de la certification des comptes et de l’évaluation des politiques publiques. Là encore, on retrouve une idée constante : l’État ne peut exiger de l’autorité s’il n’accepte pas lui-même d’être jugé sur son action et ses résultats.
Philippe Séguin meurt brutalement le 7 janvier 2010, à soixante-six ans. Les hommages qui suivent dépassent largement son camp politique. Ils tiennent autant à ses fonctions qu’à une manière d’être en politique.
Séguin avait les défauts de ses qualités. L’indépendance pouvait devenir solitude, la conviction raideur, l’autorité colère, l’exigence difficulté à composer. Mais on pouvait être en désaccord avec lui sans douter qu’il existait derrière sa parole une pensée et derrière cette pensée une conception de l’action.
C’est aussi pourquoi le mot d’idéologie lui convient mal. Séguin était d’abord un homme de convictions. La nuance importe : une conviction peut être défendue, confrontée, contestée et même battue. Elle n’exige pas que l’adversaire soit disqualifié. Maastricht en offre l’illustration la plus nette : il mène le combat, le perd, puis accepte le résultat.
Il n’a été ni président de la République ni Premier ministre. Il a pourtant habité presque toutes les dimensions de l’État : le territoire comme maire, le social comme ministre, la représentation nationale comme député puis président de l’Assemblée, le parti comme président du RPR, enfin le contrôle de l’action publique à la Cour des comptes.
Seize ans après sa disparition, c’est peut-être là que réside la permanence de Philippe Séguin. Non dans l’image confortable d’un homme qui aurait toujours eu raison, mais dans une certaine conception de l’homme d’État : celui pour qui la parole politique engage celui qui la prononce et le pouvoir implique la responsabilité. On pouvait être en désaccord avec Philippe Séguin. Mais lorsqu’il parlait, il y avait quelqu’un en face.
Dans une époque où la politique peine parfois à convaincre qu’elle peut encore agir sur le réel, ce n’est peut-être pas le moindre de ses héritages.
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