RENSEIGNEMENT – La « taxe Poutine » : Le prix britannique de la guerre sans front

RENSEIGNEMENT – La « taxe Poutine » : Le prix britannique de la guerre sans front

lediplomate.media — imprimé le 22/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Sabotages, attaques informatiques et infrastructures vulnérables imposent des coûts à l’économie britannique. Le débat porte désormais sur leur mesure et sur les moyens de les réduire, au-delà des annonces de dépenses militaires.

La confrontation avec Moscou atteint les entreprises britanniques, leurs salariés et les finances publiques. Le 13 octobre, le directeur du MI5, Ken McCallum, a indiqué que le nombre de dossiers concernant les menaces étatiques avait quadruplé en dix ans. Cette hausse concerne plusieurs États, même s’il désigne la Russie comme le premier agresseur. Le service consacre désormais à ces menaces davantage de ressources que pendant la guerre froide. 

Au coût des dommages s’ajoute celui des ressources mobilisées pour protéger les réseaux et rétablir l’activité. La confrontation use aussi les capacités administratives.

Deux milliards, mais de quoi parle-t-on ?

Le député travailliste Graeme Downie propose une estimation annuelle de 2 à 2,5 milliards de livres pour ce qu’il appelle la « taxe Poutine ». Elle rassemble pertes économiques, dépenses de sécurité et exposition aux perturbations. Présenter ce montant comme une facture budgétaire déjà acquittée par le gouvernement serait trompeur. 

Dépenses publiques, pertes privées et risques futurs exigent des méthodes distinctes, des périodes comparables et l’élimination des doubles comptes.

Un exemple éclaire la méthode. Le rapport retient un scénario dans lequel les activités liées à la Russie représenteraient 10 % des pertes informatiques annuelles britanniques, soit 1,47 milliard de livres. Ce pourcentage est une hypothèse de calcul, pas une proportion établie par l’examen de chaque attaque. 

Le commentaire publié par le RUSI accueille l’effort de mesure tout en soulignant ces limites : les chiffres portent sur des périodes différentes, les activités criminelles liées à la Russie doivent être distinguées des opérations dirigées par l’État russe, et les pertes potentielles des dommages déjà subis. La gravité d’une menace ne dispense pas de rigueur comptable. 

Jaguar Land Rover : le coût se propage dans la filière

L’attaque contre Jaguar Land Rover, à la fin d’août 2025, montre comment une crise informatique devient industrielle. Des lignes s’arrêtent, des commandes sont suspendues et des fournisseurs perdent leurs débouchés alors que leurs charges continuent de courir.

Le centre britannique de suivi des incidents informatiques a estimé l’impact financier au Royaume-Uni à 1,9 milliard de livres, dans une fourchette de 1,6 à 2,1 milliards. Cette modélisation inclut déjà les conséquences pour les fournisseurs et les distributeurs. Elle repose sur des hypothèses de reprise et ne correspond pas à une perte comptable définitivement constatée chez le seul constructeur. 

Les conséquences sur l’emploi ou l’investissement peuvent rester imparfaitement mesurées. Il faut les identifier sans recompter les pertes déjà incluses.

L’attribution appelle la même discipline. Le rapport Downie reprend une enquête de presse reliant l’attaque à un groupe lié à la Russie, tout en précisant l’absence d’attribution officielle du gouvernement britannique. Un lien avec des acteurs russes et la démonstration d’un ordre du Kremlin exigent des preuves différentes. 

Une stratégie d’usure économique

L’intérêt militaire de telles opérations dépasse les dégâts immédiats. Perturber une entreprise, une liaison de communication ou un réseau logistique peut mobiliser durablement policiers, techniciens, assureurs et dirigeants. L’adversaire cherche alors à imposer un coût sans engager une confrontation conventionnelle ouverte.

Le rapport entre le coût de l’attaque et celui de la protection peut lui être favorable. Une action limitée oblige parfois le défenseur à sécuriser de nombreux sites, à renforcer ses procédures et à immobiliser des équipes pendant des mois. Cette asymétrie constitue un enjeu stratégique, même lorsque les pertes matérielles paraissent modestes.

Elle ne garantit toutefois aucun succès politique à Moscou. Une société capable de rétablir rapidement ses activités peut réduire le rendement de ces opérations. La résilience consiste précisément à empêcher qu’une interruption locale se transforme en crise prolongée.

Les infrastructures sous-marines illustrent cet enjeu. Leur protection engage les communications, les échanges financiers et la continuité des entreprises. La sécurité économique dépend ainsi de systèmes souvent privés dont le fonctionnement possède une importance nationale.

Mesurer pour choisir, puis vérifier les résultats

Le problème soulevé par Downie demeure valable malgré les incertitudes de son estimation. Comme le relève le RUSI, les réponses gouvernementales fournissent des statistiques d’incidents sans établir une évaluation économique globale de leur coût. Cette lacune complique les arbitrages. 

Des incidents répétés pourraient installer une charge durable ; une attaque majeure concentrer brutalement les pertes ; des investissements ciblés limiter leur propagation.

Pour les finances publiques, le rendement de la prévention devient donc une question centrale. Il faut comparer les dépenses engagées aux dommages évités, sans traiter toute dépense de sécurité comme une perte : certaines améliorent durablement la fiabilité des services et la compétitivité des entreprises.

Londres doit identifier les responsables et évaluer sa réponse. La défense du pays se joue aussi dans la reprise d’une usine et la survie de ses fournisseurs. La confrontation géopolitique devient alors une question de salaires, d’investissement et de souveraineté économique.


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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