TRIBUNE – Marc Bloch au Panthéon : Jupiter dans le miroir de son bilan !

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Le champion tire les leçons du passé, concrétise le présent, pense le futur » (Luis Fernandez). Faute de gérer le présent et d’anticiper l’avenir, notre Président de la République – « The Champion », for sure – en est réduit à se contenter d’utiliser le passé pour faire écran de fumée sur ses nombreuses insuffisances au présent[1]. Une sorte de passé recomposé pour un présent évacué ! N’est-ce pas paradoxal de constater que le candidat qui se présente, en 2017, au suffrage populaire comme l’homme du futur se révèle, en définitive en 2026, comme le Président du passé ? N’est-ce pas paradoxal de constater qu’Emmanuel Macron semble plus préoccupé de célébrer le passé que de guérir les maux du présent ? N’est-ce pas paradoxal de constater qu’Emmanuel Macron se délecte dans une repentance sans fin qui ne lui apporte que déconvenues et sarcasmes des États bénéficiaires (Algérie en tête de gondole) de sa diplomatie des courbettes et dans une politique mémorielle sur laquelle il y aurait beaucoup à dire ? Pour mieux appréhender la signification de l’hommage de la Nation rendu à Marc Bloch par sa cérémonie de panthéonisation, le 23 juin 2026[2], il est important de s’arrêter sur le cas d’un Président de la République qui fait de la repentance et du mémoriel sa marque de fabrique.
Le président de la repentance et du mémoriel
Reconnaissons au moins une qualité à Emmanuel Macron l’inconstant, une constance dans la pratique ad nauseam de la repentance à l’égard de nos anciennes colonies d’Afrique et dans la célébration des héros du passé à qui la Patrie est reconnaissante !
Le Président du repentir
Dès avant sa prise de fonctions en mai 2017, Emmanuel Macron emprunte le chemin semé d’embûches d’une repentance à tout-va. Le candidat, qui effectue une visite en Algérie le 15 février 2017, proclame que « la colonisation est un crime contre l’humanité ». Ni plus, ni moins. Le Président, qu’il devient quelques mois plus tard, enfourche allègrement le cheval ailé d’une repentance sans limite pour un passé qu’il n’a pas connu. Chaque fois qu’il tend une joue au très démocrate Président Abdelmadjid Tebboune, ce dernier lui aligne une paire de mandales. Plus Jupiter en redemande et plus son homologue lui inflige de sévères corrections. Il est vrai que ce dernier joue à fond la carte de la rente mémorielle pour masquer ses insuffisances, ses erreurs, sa corruption, son régime autoritaire. Après chaque crise, nous devons nous rendre a quia car nous n’en faisons jamais assez aux yeux d’un Chef d’État algérien très sourcilleux sur la question des méfaits de la colonisation française. Il l’est moins avec les Ottomans à qui il déroule le tapis rouge. Ainsi, il ouvre un boulevard à tous nos roitelets africains qui réclament excuses à vie, réparations financières à vie, visas pour leurs ressortissants à vie mais aussi le départ de nos troupes de leur territoire. Nous en sommes presque à reconnaître notre responsabilité dans le génocide au Rwanda. De la sorte, Emmanuel Macron est payé intérêt et principal de sa bienveillance légendaire et suicidaire à l’égard de nos anciennes colonies d’Afrique.
Le Président du mémoriel
Emmanuel Macron adore le site du Panthéon et de la rue Soufflot, au cœur du Quartier latin, où il peut briller de toute sa verve oratoire. Avec Marc Bloch, ce sera la sixième cérémonie de panthéonisation depuis son entrée en fonction en mai 2017[3]. Rappelons les précédents appelés : Simone Veil (2018), Maurice Genevoix (2020), Joséphine Baker (2021), Missak Manouchian et ses camarades de résistance (2024), Robert Badinter (2025) puis Marc Bloch (2026). Cette pratique conduit à des recherches scientifiques très sérieuses et très approfondies sur cette manie jupitérienne de la panthéonisation. Une chose est certaine : pour l’heure, les données collectées ne permettent pas d’identifier et de décrire précisément les valeurs et le sens que la population a associés aux cérémonies survenues depuis 2017[4]. Une question importante est dès lors posée : à quoi peuvent donc bien servir ces politiques de mémoire en un temps où les crises en Ukraine, au Moyen-Orient sans parler des crises de toutes natures qui secouent la planète toute entière ? Hormis à flatter l’ego de notre fringuant quadragénaire, comédien né, nous peinons à leur trouver une valeur ajoutée dont seraient demandeurs nos concitoyens mobilisés sur d’autres fronts : canicule, situation de la justice dans notre pays dans la foulée de l’affaire Lyhanna, situation économique, financière, sociale, sécuritaire, migratoire, fragmentation communautaire … Mystère et pomme d’arrosoir, pourrait-on dire !
De proche en proche, nous en arrivons à la cérémonie tant attendue de panthéonisation du célèbre médiéviste mais aussi du Résistant de la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch
L’hommage au Panthéon
La famille de Marc Bloch pose des conditions à l’organisation de la cérémonie de panthéonisation de son ancêtre pour éviter tout débordement. Mais rien n’y fait. Le Président de la République ne peut s’empêcher de tomber dans sa logorrhée habituelle.
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Les conditions posées par la famille
La voie qui conduit à la Panthéonisation de Marc Bloch, le 23 juin 2026 ne fut pas un long fleuve tranquille. C’est le moins que l’on puisse dire. Elle débute par l’annonce faite par Emmanuel Macron le 24 novembre à l’université de Strasbourg : « Pour son œuvre, son enseignement et son courage, nous décidons que Marc Bloch entrera au Panthéon ». Ainsi soit-il ! Cette annonce entraîne quelques réactions contrastées chez les survivants de notre héros[5]. Connaissant la propension jupitérienne de notre lascar à tirer la couverture à lui, à instrumentaliser politiquement de moment d’unité nationale, une partie ne souhaite pas de ce raout. Suzette Bloch, petite fille de l’historien rappelle que « les hommes politiques aiment bien s’en réclamer (de Marc Bloch) pour se mettre en valeur ». Une autre l’accepte en y posant quelques conditions destinées à canaliser la foudre jupitérienne (Cf. sa lettre du 19 novembre 2025 adressée au Chef de l’État : respect de l’unicité de l’homme ; place égale faite à l’homme, à l’historien, au professeur et au résistant ; monde universitaire, de l’enseignement et jeunesse doivent constituer la colonne vertébrale de la cérémonie ; hommage purement civil précédé d’une veille à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm dont il fut l’élève ; refus de toute essentialisation de la religion ; exclusion de la participation de l’extrême droite dans toutes ses formes à la cérémonie …[6] Le plan de charge de l’hommage au Panthéon est relativement complet et précis. Qu’en est-il de la cérémonie émouvante d’hommage du 23 juin 2026 ?[7]
La logorrhée jupitérienne
L’allocution présidentielle au Panthéon est précédée d’une longue passe de discours inutiles, de danses déplacées, de chants inadaptés, d’une scénographie problématique dans ce contexte solennel … hormis l’exécution de la Marseillaise chantée par des jeunes filles à la fin de la cérémonie. Cette séquence d’environ une heure aurait pu être concentrée pour lui donner une plus grande force. Visage fermé, concentré durant vingt minutes, Emmanuel Macron use des mots forts servis par une diction travaillée pour instruire le procès de la Collaboration inadmissible de la France de Vichy[8], de « l’esprit de défaite », de « l’antisémitisme détestable » en égrenant la vie de l’historien avant et surtout durant la Seconde Guerre mondiale[9]. Celui qui « n’a jamais désespéré de la France » et qui a toujours mis en avant l’importance de la force morale de la nation. Celui que Vichy a privé, en dehors de tous ses droits, de son bien le plus précieux, ses livres. Cette intervention consacrée à un passé glauque peut également se lire, se comprendre, s’apprécier au regard de la situation actuelle d’une France qui doute et qui doute de l’État régalien. Que reste-t-il aujourd’hui de l’Esprit de Résistance, de la résistance à la barbarie, de l’amour de la France, du désir d’apprendre des leçons de l’Histoire, de la lutte contre le poison lent de l’antisémitisme, de l’analyse objective des faits, du passé qui éclaire le présent … dont parle si bien Emmanuel Macron dans l’enceinte du Panthéon avec des tremolos dans la voix ? Poser la question, c’est déjà y répondre, du moins en partie.
Le président du passé et du passif
« Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l’avenir » (Jean Jaurès). Telles devraient être le cap et la boussole du Chef de l’État confronté à mille et un problèmes plus graves les uns que les autres. Or, c’est le chemin inverse qu’emprunte Jupiter avec une débauche de repentances et une inflation de panthéonisations qui tournent à la pantalonnade. Celle consacrée au médiéviste, au Résistant, Marc Bloch ne fait pas exception. Elle tourne au show médiatique interminable et insupportable qui manque sa cible. Qui trop embrasse mal étreint. Nous vivons dans une époque où les mots sont surtout utilisés pour endormir les citoyens-moutonniers-dormeurs, et non pour les éveiller à l’essentiel. Là où la clairvoyance fait défaut, la démocratie s’affaisse. L’on peut s’interroger sur le point de savoir pourquoi Emanuel Macron ne s’est-il pas inspiré de L’Étrangedéfaite pour poser dès mai 2017 le bon diagnostic sur le patient France, homme malade de l’Europe afin de lui administrer rapidement les remèdes idoines à ses graves maux ?[10] Malheureusement, il n’en a rien été. Avec l’hommage solennel qu’il rend à Marc Bloch en le faisant entrer au Panthéon par une soirée de pic de canicule, Emmanuel Macron n’est-il pas confronté par un effet miroir a son bilan ?
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Françoise Fressoz, La fin de mandat hors-norme de Macron, Le Monde, 24 juin 2026, p. 28.
[2] J.-M. Th., Une campagne si peu à Bloch, Le Canard enchaîné, 24 juin 2026, p. 1.
[3] Jérémy Sebbane, Marc Bloch, Joséphine Baker, Robert Badinter … Pourquoi Emmanuel Macron multiplie les panthéonisations, www.marianne.net , 22 juin 2026.
[4] https://www.sciencespo.fr/cso/fr/actualites/les-francais-et-les-pantheonisations-2017-2026/
[5] Hadrien Mathoux, « Marc Bloch, un vrai héros français », www.marianne.net , 23 juin 2026.
[6] Nathalie Segaunes, Le résistant Marc Bloch entre au Panthéon, Le Monde, 23 juin 2026, p. 12.
[7] Franck Johannès, Panthéon : l’émouvant hommage à Marc Bloch, Le Monde, 25 juin 2026, p. 10.
[8] Anne-Toscane Viudès (propos recueillis par), Alya Agland : « Marc Bloch a aussi été persécuté par l’État français », Le Monde, 23 juin 2026, p. 27.
[9] Discours du Président de la République à l’occasion de l’entrée au Panthéon de Marc Bloch, 23 juin 2026, https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/06/23/ceremonie-dentree-au-pantheon-de-marc-bloch
[10] Éditorial, Entendre l’avertissement de Marc Bloch sur les « étranges défaites », Le Monde, 25 juin 2026, p. 30.
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