ANALYSE – L’aide ne marche pas. Donc consolidons l’Agence française du développement (AFD) !

Par Caroline Fabianski, PhD
Le rapport Vers un arc de crise sahélo-soudanais ? est issu de la première Session des hautes études géopolitiques africaines (SHEGA), organisée en 2024-2025 par l’Institut FMES, en partenariat avec le Campus du groupe Agence française de développement (AFD) et Cités Unies France[1]. La session 2026 prolonge d’ailleurs la réflexion de l’AFD en prenant pour thème les « souverainismes africains » : leurs fondements politiques et sociaux, leur critique des modèles extérieurs et leurs conséquences pour les relations entre les États africains et leurs partenaires internationaux.
Dans ses quelque cinquante pages, le rapport 2024-2025[2] rappelle d’abord une réalité que le débat français préfère souvent oublier : la France n’est qu’un acteur de l’aide parmi beaucoup d’autres, au sein de cette vaste industrie que j’appelle Development Inc. Face aux moyens mobilisés par les grandes agences bilatérales, les banques multilatérales et les organisations internationales, elle y apparaît même relativement petite.
Passé ce rappel salutaire à la modestie, le rapport offre une analyse particulièrement éclairante des limites des interventions françaises au Sahel.
Il reconnaît leur décalage avec les priorités locales, les effets de leur pilotage extérieur et la crise de légitimité qui en a résulté. Sa lecture soulève cependant une question qui dépasse SHEGA : Comment l’AFD, présente en Afrique depuis plusieurs décennies et dotée de ses propres mécanismes d’analyse et d’évaluation, a-t-elle pu ne pas identifier — ou ne pas traduire dans son action — des évolutions qui progressaient depuis plus de vingt ans ?
Cette question renvoie au Gravitational Pull of Development Inc. En français: l’attraction gravitationnelle de l’industrie du développement.
The Gravitational Pull :
Par Gravitational Pull of Development Inc., je désigne la capacité de l’AFD à ramener toute critique dans sa propre orbite. La critique n’est pas rejetée : elle est absorbée, reformulée, puis convertie en nouveaux besoins de gouvernance, de coordination, d’évaluation ou de formation. L’échec ne remet donc jamais l’institution en cause ; il lui fournit sa prochaine mission, par exemple:
- Lorsque les populations africaines contestent l’aide alors on excuse l’AFD pour son manque de compréhension qu’il faut essayer de combler
- Lorsque les interventions produisent des résultats insuffisants alors l’échec se transforme en besoin d’apprentissage institutionnel pour l’AFD.
- Lorsque les mécanismes de suivi de l’AFD ne fonctionnent pas, leur dysfonctionnement justifie de nouveaux outils pour l’AFD.
- Lorsque l’on pense que l’AFD devrait peut-être se retirer, réduire son rôle ou transférer davantage de pouvoir; l’AFD conclut qu’elle doit mieux former ses agents afin de poursuivre son intervention.
- (…)
L’AFD demeure ainsi le centre de gravité du raisonnement. L’Afrique reste l’objet qu’il faudrait mieux comprendre et l’institution française reste le sujet qui observe, apprend, finance et décide.
Les rapports SHEGA l’expriment avec une étonnante franchise.
Pour les acteurs « déterminés à maintenir ou développer leur présence sur le continent », il serait désormais nécessaire « d’apprendre de l’Afrique » et de tenir compte de la vision que les Africains ont de leur propre avenir.[3] L’inversion de perspective s’arrête donc à un point fixe qui empêche de questionner la présence même de l’AFD en Afrique.
D’ailleurs, cette question n’est jamais vraiment abordée. On ne part pas des trajectoires africaines pour déterminer si l’AFD y a une fonction légitime. On part du désir des acteurs français et européens de rester présents, puis on cherche la posture qui leur permettra de le faire. Cependant, le rapport SHEGA reconnaît que l’hostilité envers les « partenaires traditionnels », parfois présentée comme une surprise, résulte en réalité d’évolutions qui progressaient « à bas bruit depuis plus de deux décennies »[4].
La découverte tardive d’un échec ancien
Le rapport admet que les programmes d’assistance, de coopération et d’investissement ont cherché à diffuser des modèles, des normes et des standards occidentaux dont la pertinence est aujourd’hui contestée. Dans le Sahel, l’aide aurait été progressivement subordonnée aux objectifs sécuritaires de la stratégie dite « 3D » — diplomatie, défense, développement. Le recours aux organisations non gouvernementales, aux agences internationales et aux opérateurs extérieurs aurait contribué à évincer les administrations nationales, fragiliser la souveraineté des États et développer un marché de l’aide éloigné des logiques institutionnelles locales.
Des décennies de travaux ont documenté les effets limités de l’aide, la fragmentation des interventions, la substitution aux capacités étatiques, la prolifération des projets, les incitations propres aux bailleurs et la difficulté à établir un lien entre les montants engagés et la transformation durable des trajectoires nationales. Ce constat n’avait rien d’une révélation. William Easterly, dans The White Man’s Burden (2006), dénonçait une industrie de l’aide capable de multiplier les plans sans répondre des résultats. Dambisa Moyo, dans Dead Aid (2009), en exposait les effets de dépendance ; Roger Riddell, dans Does Foreign Aid Really Work? (2007), interrogeait son efficacité ; Lant Pritchett, dans Development Happened. Did Aid Help? (2024), distinguait le développement réellement survenu de celui que les bailleurs s’attribuent. David Booth, dans Development as a Collective Action Problem (2012), et Mick Moore, dans Death Without Taxes (1998), montraient enfin comment l’aide pouvait contourner les institutions nationales et affaiblir la relation entre l’État et ses citoyens.
Albert O. Hirschman avait formulé un avertissement essentiel dès The Strategy of Economic Development (1958) et Development Projects Observed (1967) : le développement ne se réduit pas à une succession de projets programmables, mesurables et reproductibles. Sa pensée permet aussi d’éclairer ce que nous appelons aujourd’hui la dérive institutionnelle : lorsqu’une organisation transforme chaque échec en justification de nouvelles procédures, évaluations et interventions, elle finit par défendre sa propre continuité plutôt que sa mission. Les projets continuent, les indicateurs s’améliorent — et le développement s’éloigne.
Il n’y a donc aucune raison de féliciter l’AFD pour avoir finalement découvert ce qu’elle avait sous les yeux. Elle n’a jamais observé l’Afrique depuis Paris avec des jumelles. Héritière de la Caisse centrale de la France libre créée en 1941, elle intervient sur le continent depuis plus de huit décennies. Agences locales, personnels nationaux et expatriés, partenaires administratifs, consultants, chercheurs, données et évaluations : elle avait tous les moyens de savoir.
Cette responsabilité doit être rapportée à l’échelle des moyens engagés.
Les montants de l’aide publique au développement (APD):
En 2021, l’Aide Publique au Développement (APD) française atteignait 13,1 milliards d’euros, soit 0,51 % du revenu national brut.[5]Cette somme ne correspond ni au budget de l’AFD ni à un montant intégralement transféré aux pays bénéficiaires : l’APD est un agrégat statistique qui comprend l’aide bilatérale, les contributions multilatérales, des prêts comptabilisés en équivalent-don et certaines dépenses réalisées en France.[6] Cette distinction est essentielle. Les 12 ou 13 milliards d’euros de financements annuels parfois annoncés par le groupe AFD mélangent principalement des prêts, mais aussi des subventions, garanties et autres instruments.
L’APD ne peut donc pas être présentée comme autant de dons français à l’Afrique. En 2021, selon le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, l’Afrique recevait 2,9 milliards d’euros d’APD bilatérale française, soit 36 % de celle-ci. Plus de 70 % de ce montant — environ 2 milliards d’euros — étaient destinés à l’Afrique subsaharienne.[7]
Nous ne parlons donc pas d’une petite organisation découvrant progressivement un terrain nouveau. Nous parlons de L’AFD, c’est à dire de l’opérateur central d’une politique publique ancienne, prioritaire et dotée de milliards d’euros. Il faut toutefois conserver le sens des proportions : en 2021, le Mali, le Burkina Faso et le Niger — les trois États qui formeront ensuite l’Alliance des États du Sahel (AES) — recevaient ensemble environ 299 millions d’euros d’APD française, soit seulement 2,3 % des 13,1 milliards d’euros déclarés par la France cette année-là.[8]
Le Sahel occupait ainsi une place politique et stratégique bien supérieure à son poids dans l’APD française totale. Cette relative modestie financière devrait nous amener à nous demander si nous avons réellement fait tant que cela au Sahel. Elle ne doit toutefois ni empêcher le suivi institutionnel du dispositif ni soustraire l’AFD à l’obligation d’établir clairement ce que ces financements ont produit. L’intervention de l’AFD ne constituait cependant qu’une partie d’un dispositif international beaucoup plus vaste.
L’Alliance Sahel
D’ailleurs, les cinq pays du G5 Sahel — Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad — bénéficiaient du soutien d’autres partenaires: l’Alliance Sahel[9], plateforme de coordination créée en 2017 à l’initiative de la France, de l’Allemagne et de l’Union européenne. Elle réunissait également la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, les Nations unies, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la Banque européenne d’investissement et plusieurs autres bailleurs européens. Dès 2018, ses membres annonçaient la mise en œuvre de plus de 500 projets représentant environ 6 milliards d’euros pour la période 2018-2022[10]. Ce chiffre ne correspondait toutefois ni à un fonds commun ni à une intervention intégrée. Il additionnait principalement des opérations financées, pilotées et évaluées séparément par les différents partenaires.
L’Alliance Sahel devait précisément améliorer leur coordination, leur cohérence et leur alignement sur les priorités définies par les États du G5.[11]
Ces chiffres montrent que l’action française s’inscrivait dans un effort collectif considérable. Ils rendent toutefois l’attribution des résultats plus complexe : il faut distinguer les effets du portefeuille international de ceux des interventions françaises et, au sein de celles-ci, les résultats spécifiquement produits par l’AFD. Mais, cette complexité ne doit ni empêcher le suivi institutionnel de la contribution française ni soustraire l’AFD à l’obligation d’établir ce que ses propres financements ont produit.
Cela devrait au contraire renforcer les exigences : plus le nombre de partenaires, de fonds et de projets augmente, plus il devient nécessaire de savoir qui décide, qui coordonne, qui évalue et qui répond des résultats d’ensemble.
Des lois, des comités et pourtant, personne au volant.
La France ne manquait pourtant pas de cadre juridique. La loi du 7 juillet 2014 d’orientation et de programmation relative à la politique de développement et de solidarité internationale avait fixé des priorités, posé une exigence de cohérence et organisé l’évaluation de l’aide. Elle a été remplacée et approfondie par la loi du 4 août 2021 relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales. Le pilotage devait notamment être assuré par le CICID — Comité interministériel de la coopération internationale et du développement[12]. Présidé par le Premier ministre, celui-ci doit déterminer les orientations, fixer la liste des pays prioritaires et assurer la cohérence de l’action française. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et le ministère chargé de l’Économie et des Finances exercent les principales fonctions de tutelle, tandis que l’AFD constitue le principal opérateur financier.
Sur le papier, la chaîne paraît rationnelle : le législateur fixe les objectifs, le CICID donne les orientations, les ministères pilotent et l’AFD met en œuvre.
Mais, dès 2018, le Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques — le CAD de l’OCDE[13] décrivait une réalité beaucoup moins ordonnée. La politique française de développement était dispersée entre 24 programmes budgétaires, plusieurs ministères et de nombreux opérateurs. Les frontières entre orientation politique, pilotage stratégique et mise en œuvre demeuraient brouillées. Le CICID ne se réunissait pas selon la fréquence prévue.
La capacité stratégique du ministère des Affaires étrangères s’affaiblissait tandis que celle de son principal opérateur, l’AFD, se renforçait.
L’OCDE relevait aussi l’absence de stratégies consolidées permettant de rassembler, dans chaque pays bénéficiaire, les objectifs, les financements, les interventions et les résultats de l’ensemble des acteurs français. Les évaluations existaient. Mais aucun mécanisme formel ne garantissait que leurs recommandations seraient suivies ni même utilisées pour préparer les interventions suivantes.[14] Le terme « chaos » n’appartient évidemment pas au vocabulaire diplomatique de l’OCDE. Mis bout à bout, ses constats décrivaient néanmoins une architecture dans laquelle tout le monde intervenait, mais où personne ne répondait clairement de la trajectoire d’ensemble.
Montpellier 2021: L’avertissement devient public
Trois ans après le rapport de l’OCDE, l’avertissement fut exposé publiquement.
Le 8 octobre 2021, deux mois après la promulgation de la nouvelle loi, l’entrepreneuse burkinabè Ragnimwendé Eldaa Koama[15] interpella Emmanuel Macron lors du Nouveau Sommet Afrique-France de Montpellier. Elle dénonça l’assistanat, le manque de transparence et le vocabulaire dévalorisant des institutions françaises. Sa formule fut sans détour : l’aide française se promenait en Afrique depuis près d’un siècle et « ça ne marche pas ».
Cette intervention fut très largement diffusée. Elle ne révélait pourtant rien qu’une institution attentive à ses terrains d’intervention aurait dû avoir compris depuis longtemps.
À Montpellier, la contestation n’était plus enfouie dans un rapport d’évaluation, une note de terrain ou une réunion interne. Elle était formulée par une entrepreneuse africaine, devant le président de la République et sous les applaudissements de la salle. En 2018, l’OCDE avait documenté l’incapacité institutionnelle à coordonner et à apprendre. En 2021, Montpellier exposait le rejet politique et social produit par cette incapacité. Et entre les deux se trouvait déjà Minka.
Minka, le mécanisme pour corriger le mécanisme
Créé en 2016 et déployé à partir de 2017, le Fonds Paix et Résilience Minka devait permettre à l’AFD d’intervenir autrement dans les zones de crise : plus rapidement, plus souplement, à partir d’une analyse fine des conflits et en articulant action humanitaire, développement et consolidation de la paix.[16]
Quatre initiatives furent créées : Minka Sahel, Minka Lac Tchad, Minka République centrafricaine et Minka Moyen-Orient.
Entre 2017 et 2020, le fonds engagea donc 653,5 millions d’euros dans une centaine d’opérations, dont 49 % au Sahel. Minka devait être l’exception intelligente au fonctionnement ordinaire de l’AFD : procédures adaptées, priorité dans les circuits de décision, premiers résultats visibles en six mois, interventions transfrontalières et gouvernance « 3D » associant défense, diplomatie et développement. Une évaluation indépendante fut engagée en 2021. L’AFD en publia en septembre 2022 une synthèse de 24 pages dans sa collection Évaluations ExPost. Il faut être précis : ces 24 pages ne constituent pas le rapport final intégral, mais sa synthèse publique.[17]
L’évaluation reconnaît certains acquis. Les projets Minka furent légèrement plus rapides que les projets classiques et plusieurs produisirent des effets positifs localisés en matière d’agriculture, de santé, de médias, d’accompagnement des victimes et de cohésion sociale. Mais son diagnostic institutionnel est sévère.
La stratégie restait peu lisible, y compris pour les équipes de l’AFD et leurs partenaires. Des projets suffisamment éloignés de la doctrine avaient suscité l’expression de « minkawashing ». En Afrique, Minka ne fournissait pas toujours des ressources additionnelles, mais mobilisait une partie des enveloppes de subventions déjà disponibles dans les agences. La coordination entre l’AFD et le Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères resta longtemps ponctuelle et dépendante de relations interpersonnelles. Au Sahel, l’approche « 3D » demeurait trop conceptuelle pour organiser une véritable coordination des interventions.
Les instances de gouvernance prévues furent mises en place tardivement et de manière très hétérogène. Selon les évaluateurs, cette carence limita l’analyse partagée des crises, la formulation de stratégies communes, l’acculturation des équipes et la cohérence de « l’Équipe France ».
Le chaos institutionnel relevé par l’OCDE se produisait et se reproduisait déjà au sein de Minka, le mécanisme créé pour surmonter ce même chaos institutionnel.
Les procédures assouplies existaient, mais elles étaient insuffisamment connues ou utilisées. Plus de 150 millions d’euros de projets, soit près d’une année d’engagements Minka, se trouvaient bloqués en raison des règles de filtrage des bénéficiaires liées à la lutte contre le financement du terrorisme. Dans certains territoires, les retards et les activités non réalisées menaçaient même la crédibilité des autorités locales. Le mécanisme censé restaurer la confiance pouvait ainsi contribuer à l’éroder. Surtout, après quatre années, les résultats n’étaient pas consolidés à l’échelle des initiatives ni du Fonds.
L’évaluation conclut que la contribution de Minka à la sortie de crise et à la réduction des fragilités restait difficile à démontrer. Les stratégies de sortie étaient rares et la durabilité des effets incertaine.
De l’évaluation à la communication
Le 30 juin 2022, l’AFD publia également une vidéo intitulée Catherine Simonet et Camille Laporte : l’importance d’évaluer le fonds Minka.[18] Elle mettait en scène une chargée de mission de la division Fragilités, crises et conflits et une évaluatrice de l’AFD.
L’évaluation avait été menée par des consultants indépendants, mais sa restitution publique était assurée par l’institution évaluée.
Le centre de gravité se déplaçait déjà. La synthèse documentait une gouvernance tardive, une doctrine mal comprise, des procédures paralysantes et un impact global impossible à démontrer. La communication racontait surtout une institution responsable qui évalue son action pour apprendre et progresser. Il faut reconnaître à l’AFD le mérite d’avoir publié ces constats. Mais publier une évaluation ne signifie pas encore apprendre. L’apprentissage se mesure aux décisions modifiées, aux procédures abandonnées, au pouvoir transféré et aux interventions que l’on accepte de ne pas reconduire.
Or la recommandation générale ne fut pas de reconsidérer le mécanisme, mais de le consolider : mieux expliquer sa doctrine, acculturer les équipes, renforcer la coordination, approfondir les modes opératoires et améliorer la redevabilité. Face à des résultats globaux impossibles à démontrer, la conclusion fut donc : continuer, mais mieux.
Le retour de la gravité.
Nous pouvons maintenant revenir à SHEGA et ce que j’appelle The Gravitational Pull of Development Inc.
Le rapport issu de cette formation reconnaît que les cadres d’intervention imposés de l’extérieur ont produit de la défiance. Il admet que les signaux étaient perceptibles depuis plus de vingt ans. Il rappelle que l’AFD disposait déjà de Minka et de la Plateforme d’analyse, de suivi et d’apprentissage au Sahel — PASAS, précisément conçus pour analyser les conflits et adapter les projets.
Et pourtant, la solution proposée est encore d’apprendre aux acteurs français et européens à décentrer leur regard, à changer de posture et à mieux comprendre les réalités africaines.
La SHEGA est aujourd’hui proposée par la FMES en partenariat avec le Campus du groupe AFD. Le partenariat institutionnel entre l’AFD et la formation est établi. En revanche, les sources publiques consultées ne permettent pas d’affirmer que l’AFD finance intégralement la SHEGA ou acquitte elle-même tous les frais d’inscription.
La FMES illustre ainsi un mécanisme plus large de captation. Development Inc. ne se contente pas de financer ses propres organisations ; elle absorbe progressivement les institutions périphériques, capte leur expertise et leur légitimité, puis les intègre à son propre écosystème. La FMES ne questionne plus seulement l’industrie du développement : elle contribue désormais à la faire fonctionner.
Cette précision ne réduit pas le paradoxe. Elle le rend simplement incontestable.
Après plus de huit décennies de présence en Afrique, quelques milliards d’euros mobilisés, des agences locales, la PASAS, Minka, des évaluations répétées, l’avertissement de l’OCDE et l’interpellation publique de Montpellier, L’AFD se retrouve partenaire d’une formation chargée d’expliquer qu’il faudrait mieux tenir compte de l’Afrique.
Voilà son attraction gravitationnelle : l’échec de Development Inc. finit par produire une nouvelle prestation destinée à ses propres acteurs — et toujours davantage de rapports, de formations et de papier.
L’AFD ne manque peut-être pas de connaissances sur l’Afrique. Elle manque d’un mécanisme capable de transformer ce qu’elle sait en ce qu’elle fait. J’irai même plus loin : il nous manque surtout un mécanisme permettant d’envisager son démantèlement lorsque son utilité n’est plus démontrée.
Remise en perspective
La France n’a pas « arrosé » le Sahel.
En 2021, le Mali, le Burkina Faso et le Niger recevaient ensemble 299,4 millions d’euros d’APD française, soit 2,3 % des 13,1 milliards déclarés cette année-là. À titre de comparaison, l’audiovisuel public français absorbait 3,8 milliards d’euros en 2023 : près de treize fois plus. La seule dotation de France Télévisions dépassait 2,4 milliards (Direction du Budget, 2023)[19].
Nous avons donc traité le Sahel comme une priorité historique, stratégique et presque existentielle, tout en lui consacrant moins de 8 % du financement annuel de notre audiovisuel public. Puis nous nous sommes indignés lorsque les populations concernées ne nous ont pas décerné de médaille.
La comparaison avec l’USAID est plus cruelle encore. En 2023, l’agence américaine a décaissé 43,8 milliards de dollars d’aide dans environ 130 pays[20]. Ces ressources provenaient principalement de crédits votés par le Congrès, donc de l’impôt américain. Elles finançaient des subventions, des contrats et de l’assistance humanitaire, notamment dans le domaine de la santé. À l’inverse, les milliards « mobilisés » par l’AFD correspondent très largement à des ressources levées sur les marchés financiers, puis accordées sous forme de prêts et partiellement comptabilisées dans l’aide publique au développement selon leur degré de concessionnalité. Un prêt remboursable n’est pas un don. Pourtant, la communication institutionnelle entretient volontiers la confusion entre volume financier et générosité publique. Marco Rubio[21] a justifié le démantèlement de l’USAID par un constat brutal : créée en 1961, l’agence se serait éloignée de sa mission, aurait produit trop peu de résultats et nourri un vaste complexe d’ONG, de consultants et d’intermédiaires financé par les contribuables.
On peut contester la méthode, ses conséquences et même une partie du diagnostic. Mais la question posée demeure : combien de temps une institution peut-elle invoquer ses intentions pour échapper au jugement de ses résultats ? La France refuse précisément de se poser cette question. Face à l’échec, elle réclame davantage de coordination, d’évaluation, de formation et d’argent.
Jamais moins d’AFD. Toujours une AFD mieux équipée pour continuer.
Et pourtant, la disproportion était visible. Quelques centaines de millions d’euros dispersés entre une multitude de projets ne pouvaient répondre à l’effondrement des États, à la croissance démographique, aux trafics, aux conflits et aux pressions environnementales que Robert D. Kaplan décrivait déjà dans The Coming Anarchy en 1994. Nous n’avons peut-être pas « perdu » le Sahel. Nous avons surtout surestimé ce que nous y avions réellement investi — et ce que cette contribution dérisoire nous autorisait à exiger en retour.
Voilà l’avertissement adressé à Development Inc. : lorsqu’un système dépense davantage d’énergie à démontrer sa propre nécessité qu’à établir ses résultats, son premier objectif n’est plus le développement. C’est sa survie.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Les milices irakiennes dans la guerre de longue durée contre les États-Unis en Iran
[1] Institut FMES, présentation du rapport SHEGA et partenariat avec le Campus groupe AFD
[2] Institut FMES, Vers un arc de crise sahélo-soudanais ?, rapport SHEGA 2024-2025, pp. 3-4
[3] Institut FMES, Vers un arc de crise sahélo-soudanais ?, rapport SHEGA 2024-2025, pp. 3-4.
[4] Même rapport, « Une aide au développement instrumentalisée et contestée », pp. 39-40.
[5] France Diplomatie, chiffres de l’aide publique au développement française
[6] France Diplomatie. (s. d.). L’aide publique au développement de la France en chiffres. Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Consulté le 23 août 2026, sur https://www.diplomatie.gouv.fr/en/the-ministry-in-action/contributing-sustainable-balanced-globalization/combating-global-social-inequality/french-official-development-assistance-in-figures/
[7] Même source : répartition géographique de l’APD bilatérale en 2021.
[8] France Diplomatie. (s. d.). L’aide publique au développement de la France en chiffres. Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Consulté le 23 août 2026, sur https://www.diplomatie.gouv.fr/en/the-ministry-in-action/contributing-sustainable-balanced-globalization/combating-global-social-inequality/french-official-development-assistance-in-figures/
[9] Alliance Sahel. (s. d.). The Sahel Alliance: International coordination platform. Consulté le 23 août 2026, sur https://www.alliance-sahel.org/en/sahel-alliance/
[10] World Bank. (2018, 23 février). The Sahel Alliance officially announces the implementation of over 500 projects for a total amount of EUR 6 billion to be disbursed between 2018 and 2022. https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2018/02/23/the-sahel-alliance-officially-announces-the-implementation-of-over-500-projects-for-a-total-amount-of-eur-6bn-to-be-disbursed-between-2018-and-2022
[11] Alliance Sahel. (2021). Four years of the Sahel Alliance: What progress has been made? https://www.alliance-sahel.org/en/news/4-years-sahel-alliance/
[12] Cadre de partenariat global annexé à la loi de 2021 — rôle du CICID
[13] OCDE, examen de la coopération française, 2018 — organisation et gestion
[14] OCDE, France 2018 — évaluation et apprentissage
[15] Intervention de Ragnimwendé Eldaa Koama à Montpellier
[16] AFD, Plateforme d’analyse, de suivi et d’apprentissage au Sahel
[17] AFD, Évaluation du Fonds Minka 2017-2020, synthèse ExPost n° 93
[18] AFD, vidéo sur l’évaluation du Fonds Minka
[19] Direction du Budget. (2023). Le budget de l’État voté pour 2023. Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique. https://www.budget.gouv.fr/documentation/file-download/19568
[20] DeSilver, D. (2025, February 6). What the data says about U.S. foreign aid. Pew Research Center. https://www.pewresearch.org/short-reads/2025/02/06/what-the-data-says-about-us-foreign-aid/
[21] Rubio, M. (2025, March 28). On delivering an America First foreign assistance program [Press statement]. U.S. Department of State. https://www.state.gov/on-delivering-an-america-first-foreign-assistance-program
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